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Feuilleton haletant

mercredi 19 octobre 2011, par Emmanuel Lemieux

Adrien Bosc a lancé une ambitieuse revue en librairie car le journalisme est une matière trop noble pour ne pas être confiée aux observateurs littéraires.

On pourra toujours spéculer, pérorer et colloquer ce que l’on veut sur la révolution advenue de la Toile et de ses usages à forte mobilisation sociale, mais pour l’instant les journaux papier, les livres et les revues constituent encore et toujours un modèle économique solide. Fort de ce raisonnement, les promoteurs de XXI s’étaient déjà engouffrés dans la trouée de la diffusion d’une presse de qualité en librairies. La revue trimestrielle de grands reportages de Patrick de Saint-Exupéry, ex-grand reporter international du Figaro, soutenue par des actionnaires en or massif comme les éditions des Arènes et Gallimard, a remis au goût du jour les enquêtes et les textes fleuves, que l’on croyait à jamais disparus depuis l’ère Actuel.

Ce succès a donné une suite d’idée à Adrien Bosc, 25 ans, qui rêvait "de faire traduire ce qui malheureusement faute de format ne l’était pas", autrement dit de grands reportages de belle facture anglo-saxonne le plus souvent, du côté de Vanity Fair et du New Yorker. C’est chose faite depuis le 23 septembre 2011. Proposé à 15 euros le numéro, près de 15 000 exemplaires de la revue Feuilleton, diffusée par Volumen/Seuil, ont fait l’objet d’une première mise en place en librairie. "Il est trop tôt pour être précis dans les chiffres de ventes, mais les réactions sont excellentes" affirme Adrien Bosc.
La première livraison, de 256 pages élégantes, crépite de signatures comme celles de l’écrivain Jonathan Franzen, ou des journalistes Michael Lewis, Michael Hastings, William Languewiesche, David Samuel, et Anne Nivat. En ce qui concerne les actionnaires, on note, à côté de cette histoire de famille (51% pour la tribu Bosc), Pierre Bergé et, plus inattendu, le journaliste d’I-Télé Victor Robert.

De l’art de faire fumer la poêle à sec

De séisme à Tokyo (l’un des textes les plus impressionnants) en polar balkanique des Pinks panthers, en passant par la banqueroute de la Kabul Bank et la mégalomanie fracassée d’un milliardaire américain en Amazonie, il y est beaucoup question de faillibilité ou de démesure humaine, d’hypertechnologie affolée et d’impact culturel de la nature, de guerres perdues dans tous les sens du terme.
Deux exergues agraphent les rabats de la couverture pour rappeler le règlement intérieur : "Lorsque l’on choisit de décrire la réalité, il faut s’attendre à ce que l’écriture puisse l’influencer" (Ryzard Kapuscinski) ; "Essayer de déterminer ce qui se passe dans le monde par la lecture des journaux revient à essayer de donner l’heure en ne regardant que la grande aiguille d’une pendule" (Ben Hetch)
En ces pages, un homme est omniprésent, même s’il est parfaitement invisible. On lui doit la scénographie entière de la revue. Il a également choisi un texte amusant de George Orwell sur une analyse comparée entre le prix des cigarettes et d’un livre. Il a écrit, sans les signer, les pages "Gueuleton", où il est question de parer les cèpes en leur ôtant le cul, de faire tiédir le lait (à température ambiante) pour la fougasse, de caraméliser la tarte Tatin, mais surtout, de notes admirables sur la cuisson d’une côte de boeuf, choix radical digne d’un samouraï de Melville et art de faire fumer la poêle à sec. La facture générale de Feuilleton a indéniablement la griffe de Gérard Berréby, le fondateur des éditions Allia. A la fois sobre et exhaustive, aristocratique et klaxonnante, la revue a réquisitionné d’ailleurs de nombreuses ressources intellectuelles de la maison d’édition.
Ancien stagiaire d’Allia, Adrien Bosc s’est souvenu qu’il y avait fait son miel, et que Gérard Berréby était le bonhomme qu’il souhaitait dans les coulisses de son opéra de papier : "Pour indexer le journalisme au littéraire, un magazine pensé comme un livre, un article comme un titre ajouté au catalogue".
Le prochain numéro de Feuilleton surgira en janvier prochain. Le kiosque et une diffusion massive ne font pas du tout rêver Adrien Bosc, et de promettre : "Nous nous souhaitons de rester trimestriel et en librairie".


Repères :

www.revuefeuilleton.com


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