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Fils de

vendredi 21 octobre 2011, par Vanessa Postec

Dan Fante : « J’avais faim d’un livre digne de ce nom, d’entendre une parole qui dît la vérité. »

L’Amérique, c’est formidable : c’est juste assez loin pour nourrir les fantasmes et abolir les perspectives. D’ailleurs, c’est bien connu, tout est plus grand au pays des villes debout, les cuites et les « fictions autobiographiques » y compris ; et il arrive même que les premières irriguent les secondes. Ce qui donne, bien souvent, des écrivains cabossés, et des livres admirables.

Dan Fante, fils de son père John, et Rien dans les poches, son premier « roman » publié en France -avant de l’être aux Etats-Unis car jugé alors too… much, pornographique et dérangeant- voilà quelques décennies (sous le titre Les Anges n’ont rien dans les poches), épuisé puis réédité ces jours-ci, sont de ceux-là. Ecrivain américain au CV d’écrivain américain (vingt années d’alcoolisme, de petits boulots, d’arrestations et de ratages divers jalonnent son chemin entre Los Angeles, où il est né, et New York, avant qu’une croix soit définitivement tirée sur la boisson), Dan Fante ne fait pas exactement dans la dentelle, la complaisance et les jolies choses.

Une énième biture au Mad-Dog 20-20

Rien dans les poches, c’est le récit sous tension des aventures de Bruno Dante, le double littéraire de Dan Fante, dont le mariage comme la vie bat de l’aile depuis qu’il a troqué la poésie contre quelques jobs bien mieux rémunérés et qui, à peine sorti d’une cure de désintoxication (entamée après une tentative de suicide consécutive à une énième biture au Mad-Dog 20-20, un mauvais vin rouge sucré), s’envole pour la Californie rejoindre le reste de sa famille réunie auprès du père mourant. Ce père écrivain, qu’il a vu picoler et gâcher son talent, ce père admiré autant qu’honni. Si lointain et pourtant si semblable.
De retour « chez lui », Bruno renoue avec l’alcool, les crises d’angoisse, les accès de folie, quelques démons, aussi : « C’est dans cette maison que je devais apprendre ce qui guette un vrai artiste qui renonce à sa passion et finit par se haïr lui-même. Ici j’avais assisté aux soûleries de mon père, je l’avais vu accabler famille et amis de mépris et d’aigreur, tandis qu’il regardait gonfler ses chèques.  » Et avec Rocco, vieux bull-terrier sanguinaire, prêt à crever ou peu s’en faut.

Le Jack Daniels tient compagnie au Mad-Dog et Rocco à Bruno quand ce dernier prend la fuite au volant de la voiture de son frère, avec au fond du portefeuille la carte de crédit de celle qui, dans l’attente du divorce, est encore sa femme. Le road-movie qui s’ensuit est sans tromperie sur la marchandise : ça sent la charogne, le sexe, et le mauvais vin. Ici, les putes ont quatorze ans, les chiens bouffent des cadavres d’écureuils décomposés, et le narrateur se vautre dans sa propre souffrance.

Pourtant, même les verres les plus opaques laissent filtrer la lumière, et la soif, un beau jour, s’efface devant d’autres besoins : «  J’avais faim d’un livre digne de ce nom, d’entendre une parole qui dît la vérité. » Et Bruno-Dan de relire son père avant d’écrire à son tour, comme d’autres se battent, avec honnêteté, mais sans fioritures, sans chercher à rendre aimable ce qui n’est que violence et douleur. C’est formidable, l’Amérique : les fils y écrivent avec la même rage talentueuse que leurs pères.


Repères :

Rien dans les poches, de Dan Fante, Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Léon Mercadet, 13e Note Editions, Paris, 240 pages, 19 €. Sortie : octobre 2011.

www.13enote.com


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