Françoise Dolto, quoi de neuf ?

Le 20 septembre 2018, par Emmanuel Lemieux

L’idée : Caroline Eliacheff essaie de comprendre pourquoi le nom de la célèbre psychanalyste, 30 ans après sa mort, n’évoque plus grand chose aux nouvelles générations et que le pire à ses détracteurs.

Caroline Eliacheff, Françoise Dolto, une journée particulière, Flammarion, 256 p., 18,90 €. Parution : 22 août 2018.

Psychanalyse. Françoise Dolto (6 novembre 1908 - 25 août 1988 ), l’oubli à l’oeuvre. C’est du moins le motif d’étonnement qui a poussé la psychanalyste et pédopsychiatre Caroline Eliacheff à revisiter une figure principalement connue du grand public comme « la psychanalyste des enfants » sur les ondes de France Inter des années 1970. « Les trentenaires ne savent pas ce qu’ils lui doivent, alors que même leurs parents sont de la " génération Dolto ", qui l’a écoutée à la radio et a essayé tant bien que mal de " faire du Dolto"  », remarque t-elle.
L’auteure le reconnaît volontiers : une biographie de Françoise Dolto reste à écrire, en effet c’est l’imprécision qui participe à cet oubli .
Si et trois bémols, l’on ne se détourne pas d’un titre pas terrible, l’on accepte le principe narratif totalement artificiel d’une journée du premier semestre de l’année 1979 dans la vie de la psychanalyste des enfants (toutefois on ignorera à quelle heure elle se brossait les dents, mais on saura qu’elle circulait en Honda Civic de couleur jaune) et l’on n’est pas trop regardant sur une écriture parfois trop synthétique ou sur son entre-soi, le petit essai-récit de Caroline Eliacheff vaut que l’on s’y attarde. Constitué en agenda surbooké de Françoise Dolto, il est une utile introduction kaléidoscopique de ce qu’elle fut et surtout, de ce qu’elle a légué, ou du moins de ce qu’elle a pu et de ce qu’elle aurait dû.

En une volée de chapitres courts, Caroline Eliacheff étudie des fragments essentiels de la vie de Dolto. Est croquée une Françoise intime. Dans sa vie privée, outre ses trois enfants (Jean-Chrysostôme bientôt Carlos le chanteur, Catherine et Grégoire dit Gricha ) quelque peu perturbés par cette mère célèbre et accaparée (et s’accaparant toute seule), c’est son mari, le génial et encore plus méconnu podologue Boris Dolto, qui constitue une présence poétique. Ils figuraient un couple de guingois mais solidement arrimé.
Le name drupping professionnel à la mitraillette du livre fait ressortir des figures pionnières de son entourage tels Marie-Hélène Malandrin, Jean-Pierre Winter, Pierre Royer, Jenny Aubry ou Ginette Raimbault. Surgissent également, Simone Veil ministre de la Santé et Bernard Fragonard, haut-fonctionnaire du social, qui ne furent pas pour rien dans l’élaboration de la Maison verte, lieu d’accueil des enfants et de leurs parents. Affleurent la silhouette de son éditeur, l’influent François Wahl qui publia Lacan, Barthes et Ricoeur, ou encore celle de l’étonnante Sophie Morgensten, première psychiatre et psychanalyste française pour enfants. Surgit la totémique "poupée-fleur" , artefact de Françoise Dolto, cette poupée végétale, sans mains et sans pieds, sans devant ni dos, qui aida la petite Bernadette à sortir de son bourbier psychotique.
Caroline Eliacheff campe les premiers moments de la Maison verte, dans le sillage de l’École de la Neuville et sa pédagogie nouvelle. On y entrevoit une utopie ténue, combinant une approche de sociabilité, d’éducation et d’analyse, destinée à faire doucement émerger les formes de l’inconscient.

C’est en abeille guerrière qu’excelle Caroline Eliacheff, contre le Dolto bashing.

À l’oubli des uns, on peut ajouter le dédain, le mépris, la polémique (violente) des autres. Sans être doltolâtre, c’est en abeille guerrière que Caroline Eliacheff est la plus convaincante. Elle excelle contre le Dolto bashing. Un bashing qui a précédé, accompagné et poursuit encore la clinicienne trop célèbre et emblématique de cet après-68 aujourd’hui à la question. Sa proximité intellectuelle avec Jacques Lacan ne la protégea pas vraiment du sexisme très bien rôdé du microcosme. Le bras de fer avec une femme de pouvoir, Jacqueline Baudrier qui envisagea de supprimer son émission sur France Inter (1976-78), rappelle que sa popularité ne fut pas forcément évidente. Quelques attaques en piqué de Caroline Eliacheff sur les Aldo Naouri (contre l’effacement du père dont se rendrait coupable Dolto) ou Didier Pleux (un charlatanisme à verser au livre noir de la psychanalyse) qui le lui rendent bien démontrent que l’esquive cognitive, la jalousie, les sentiments les plus féroces ont encore de beaux jours devant eux.
Non, Caroline Eliacheff le defend mordicus : Françoise Dolto n’est pas la psy permissive et soixante-huitarde que l’on dépeint aujourd’hui, celle qui intronisa ce terrible « enfant-roi » aujourd’hui tyran. Celle qui souhaitait répondre véridiquement aux enfants
Dolto aura peut être été sa pire ennemie pour ce qui concerne la défense et la préservation de son travail. Elle écrit laborieusement et pas toujours très clairement. De même si elle s’est distinguée comme une remarquable clinicienne, ses textes pourtant abondants et traitant de nombreux sujets restent encore mal connus. L’essai publie quelques pépites. Sur l’autorité justement, sur sa théorie de la castration ou de la libido féminine
Mais plus qu’une théorie édictée dans le marbre, c’est une façon à la fois intuitive et précise d’écoute qui a fait son génie et peut faire héritage. On le comprend mieux dans les pages les plus réussies de cet essai documenté, l’épilogue, où Caroline Eliacheff invitée en 1986 par Françoise Dolto fait récit d’un après-midi de séances éprouvantes et émotionnellement saturés. Jusqu’à son dernier souffle (l’étouffement menaça sa naissance et signa sa mort), elle recevait chez elle, rue Saint-Jacques, tout-petits en déroute et jeunes psychanalystes en savoir. Caroline Eliacheff succédera à Françoise Dolto durant quinze ans à la pouponnière d’Antony. Certes, il y a un avant et un après Dolto. En trente ans, le monde a puissamment changé ainsi que les outils d’investigation (neurosciences), les familles, tout comme le rôle et la disponibilité des parents, le statut des enfants, et Françoise Dolto n’est toujours pas étudiée à l’université.

Dans cette année Dolto, à signaler la sortie le 25 octobre 2018 de 1914-1918 : Françoise Dolto, veuve de guerre à sept ans, Gallimard. L’historienne Manon Pignot et l’historien-archiviste Yann Potin décortique l’enfance endeuillée et traumatique dans la Grande guerre de la future pédopsychiatre.




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