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Franquin en sonate d’automne

Où l’Ours fait son miel d’idées noires.

mercredi 25 janvier 2017, par Pierre Pelot

Où l’Ours fait son miel d’idées noires.

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André Franquin, Il était une fois Idées noires, relié cartonné, Éditions Fluide Glacial, 120 pages, 19,90€

On vient me dire, la gorge chaude, que oui bien sûr mais avant ça il y avait eu le Hors Série Fluide, pareillement titré et pareillement couverté. Sans doute. Et puis alors ? Le titre c’est : il était une fois Idées Noires. Qui veut bien dire ce qu’il veut dire. Des albums sur les idées noires de Franquin il y en a eu. Plus d’un. En passant par ce qui s’appelait des intégrales. Et ce n’étaient jamais des intégrales pures et dures.

(En passant, aussi ( et entre parenthèses ), j’en profite pour m’insurger. Allons bon. Quelle sale mouche l’a encore piqué, allez-vous dire. M’insurger contre cette pratique, abondamment pratiquée, cela va de soi, par la critique ou l’information littéraire qui ne vous parle, ne vous informe, ne critique que ce qui dans le domaine « vient de paraître ». Au delà de, je ne sais pas, quelques temps, on vous répond : « Ah non, sorry, niet ». Oui, quand le chat ( prononcer chatt’) n’est pas là les sorry dansent. On vous répond : « Non, plus de place, coco, y a trop de nouveautés qu’y faut qu’on les y case. Coco. » Pas question de parler d’un bouquin paru 3 mois plus tôt et dont on n’a quasi rien dit, qu’on ne sait même pas qu’il existe. Vous avez beau arguer que oui mais on n’en a dit que tchi, pas un mot, nulle part, on ne sait même pas qu’il… « Niet, Coco ! qu’on te dit, ça fait trop longtemps… » Où est la logique dans tout ça ? Coco ? Plus de place. Parce qu’à la place on va parler de toute cette déferlante boueuse, souvent les déferlantes le sont, pour la simple et primordiale raison qu’elle déferle. Qu’elle est ce qu’elle est. Ainsi entendrons-nous ce pape des émissions littéraires télévisées dire qu’il ne traite dans sa librairie que ce qui « marche » et ce dont on parle… Nous vivons dans ce monde, où par ailleurs quelques millions de connards américains ont élu au trône du roi du monde un Donald le Connard de bel acabit. Fermons la parenthèse ).

Parce que ces Idées Noires-là, sous belle couverture cartonnée, ça vous a 120 pages, oui mossieur, c’est a dire 20 de plus au bas mot que la revue couverture molle. C’est du noir et blanc, mais c’est de la couleur aussi. Ça vous raconte la vie des Idées Noires, de leur naissance dans le petit magazine pirate de Spirou, à une époque où il faisait bon vivre, j’ai nommé Le Trombone Illustré, accouché par Franquin et Delporte ( grand monsieur que celui-là, aussi… ) Ce serait d’ailleurs pas mal de rééditer ce Trombone… Moi je dis ça… Ça part donc de là, et ça file vers Fluide Glacial et Gotlib. Ça raconte ça. Ça raconte les collaborations Gotlib/Franquin, c’est plein de texte aussi, de dessins surprenants jamais vus ailleurs, tellement jamais vus que même si c’est pas le cas c’est oublié, de conversations ( avec Isabelle Franquin, avec Jannin) . Vous connaissez « Le Pétomane et le Renard » par Franquin et Gotlib ( sur une idée de qui ? Dessiné par qui ? ………) des interviouws, et tout le saint-tralala. Et toutes les Idées Noires… C’est concocté, mis en scène, interprété par Gégé Viry-Babel. Qui n’a pas dit son dernier mot. Trois mois avant de décamper, Franquin disait à un ami sien : « Quand je vois ce que devient le monde, je suis content de ne plus être là pour longtemps ». Puis, éclatant de rire. ( Cité par Jannin ). Je dirais bien la même chose. Mais je n’ai pas son talent.

Bonus : Il y a d’antan de cela, pour le journal du festival d’Angoulême, une année où Franquin en était l’invité d’honneur, j’avais écrit cette lettre :

CHER MONSIEUR ? CHER AMI ? CHER FRANQUIN ?

Quand j’étais petit, je n’ai jamais rêvé d’être explorateur, ni pilote de course, ni boxeur, ni coureur cycliste, toutes ces occupations héroïques. Ma foi non. Car à quoi bon remettre ça à plus tard, tout en devinant bien que le processus aboutira à ne rien faire du tout — je vous le demande. C’est pourquoi donc : quand j’étais petit, j’ai été explorateur, pilote de course, boxeur, etc. Ça m’arrive encore fréquemment, c’est si facile, au fond : il suffit de racheter l’album que vous avez prêté à un ami qui ne vous l’a jamais rendu, de l’ouvrir (pas l’ami, l’album) et de vous y prome¬ner. Comme dans une grande allée, dans un bois tranquille, en automne, avec la rouille des feuilles qui craque sous vos semelles.

Je ne sais pas pourquoi les histoires de Spirou et Fantasio dessinées par Franquin, où qu’elles se déroulent, évoquent pour moi l’automne. Parce que peut-être c’est à mon goût la plus belle saison ? Parce qu’il me semble bien qu’en deux ou trois coups de pinceau, quelques traits de plume, Franquin a su me dire qu’il avait lui aussi pour l’automne une belle préférence, cou¬vant de tout temps sous la cendre.

L’automne, et puis (je vous le dis en vrac, je n’ai pas envie de maçonner « professionnellement » mes phrases - plutôt comme une attirance pour la pierre sèche), aussi, des odeurs d’été, de foins coupés. L’été étant, comme de juste, la plus belle des saisons, quand on se préoccupe encore et surtout de savoir qu’elle est principalement coin¬cée entre la fin d’une année scolaire et le début d’une autre. En ce temps-là, dans les odeurs de foin, on avait l’âge des grands voyages qu’on entreprenait sans s’embarrasser, quand ça nous chantait. On pouvait aussi bien partir au beau milieu de l’après-midi, juste après la sieste, passé le gros coup de chaleur ; on ne prenait pas la peine de réserver nos places dans les avions ni sur les bateaux ; on n’avait pas besoin d’argent ; on gardait les yeux ouverts. On se prêtait et on s’emprun¬tait les albums, qu’on ne se rendait pas toujours — alors on se bagarrait, on se boudait, on se faisait la guerre. On était quatre ou cinq : une bande. Je ne sais guère ce que les autres sont devenus — sinon qu’ils ne sont pas explorateurs, ni pilotes de course, etc. Moi, je voulais une maison avec un parc et un mur d’enceinte comme la maison, le parc, le mur d’enceinte du comte de Champignac. J’en rêve toujours. Des fois, je ferme les yeux, je me dis que c’est exactement ça, Je crois que les occasions sont rares, mais je crois aussi que c’en est une de me voir sourire en dormant.

Je ne sais pas pourquoi les histoires de Spirou et Fantasio dessinées par Franquin, où qu’elles se déroulent, évoquent pour moi l’automne.

C’était bien... On allait dans les planètes, sur Mars, sur la lune, à l’autre bout de l’univers, et puis ailleurs, et plus loin encore. On courait vite et sans fatigue, on s’échappait comme on respire, et mes parents ne se doutaient certaine¬ment pas que je puisse être déjà parti si loin sous leurs yeux. Je m’asseyais sur une pierre au beau milieu de la rivière ; c’était mon île. Au bord de septembre, il y avait des odeurs de vase qui planaient.
Et puis dans un bureau semblable à celui de Monsieur de Champignac, éternel vieillard pétri de folies et qui ne mourra jamais, j’aurais pris une feuille blanche, j’aurais pris mon stylo.

J’aurais trouvé les mots.

Facilement.

Bien sûr, très facilement, avec l’aisance d’un jongleur. Les mots justes et précis, savants, c’est-à-dire adéquats, les mots parfaits. Après tout, n’est-ce pas mon métier ? J’aurais trouvé les mots, comme si c’était facile. J’aurais frappé à la porte, la porte se serait ouverte sur l’univers unique de cet homme à la tête remplie de monstres, d’idées noires, de dinosaures, de marsupilami et de Lagaffe Gaston (ne serait-il pas, cet uni¬vers, d’une grande et terrible cohérence ? à dire l’horreur sous le rire, et vice-versa, la gentillesse et la terreur mises en page, en stupéfaction comme en mouvement par cette même plume d’un talent extraordinaire— ne serait-ce pas le même cri... simplement dans un langage autre...), et je lui aurais dit... Avec mes mots justes, je lui aurais dit... Bien sûr, là, en ce moment, à taper comme un malheureux sur le clavier de ma machine, je n’ai pas les mots prêts. Et puis mon bureau ne ressemble en rien à celui de Pacôme... Je crois bien, pourtant, partager certaines de ses uto¬pies de vieux naïf, certaines de ses indi¬gnations ; je me crois bien capable de belles gaffes du style et de la taille (ou peu s’en faut) de celles qui alimentent l’existence de Gaston... je suis bien certain que la noirceur, quand ça s’y met, m’englue dans un goudron pareil à celui qui noircit certaines idées, sauf que moi je n’ai pas la plume... Alors, précisément, cette vieille complicité devrait s’embarrasser de mots ? Le petit animal, qui n’a pas fini de nous surprendre, sait très bien quoi en faire : il joue avec, comme à la balle. C’est tout.
Quand j’étais petit, je n’ai jamais écrit à Franquin, pour lui dire qu’il est un grand artiste et que je l’admire rude¬ment, qu’il m’a donné mille choses, pour le remercier de ses cadeaux, pour lui dire qu’il fait partie sans aucun doute de ceux qui m’ont poussé à écrire des histoires et à faire de ma vie ce qu’elle est. J’ai simplement rêvé que je le fai¬sais, et de temps à autre c’était suffisant. Bizarre, non ?

Je n’ai pas de maison, ni de parc, ni de mur d’enceinte comme la maison, le parc et le mur d’enceinte de Monsieur de Champignac — mais il s’en faut de peu, et si je ferme correctement les yeux... Je ne suis pas loin d’avoir des chats aussi fous que celui de Gaston, ha, ha, ha, mais je n’ai pas encore de mouette rieuse. J’ai un marsupilami dans la tête. Les nuits sans lune, je trace le Z de Zorglub sur les murs des casernes et des bâtiments de la Sécurité sociale, et je m’éloigne sur la pointe des pieds en ricanant.

Je joue du gaffophone dans mon grenier, le jour de la Toussaint et celui de Noël, quelle différence, dans les deux cas ce sont des fêtes bien noires. J’ai mal au ventre, mal au cœur, j’en ris comme un damné, c’est le remède souverain par excellence. Aidez-moi, aidez-nous. J’ai des monstres abominables sous les ongles.
...Et je trouverai les mots pour lui dire les odeurs d’été qui enveloppaient le petit garçon à plat ventre dans le pré, au bord de la rivière, en train de lire l’histoire dans l’album. Le petit garçon avait tout simplement découvert le talent et l’amitié, il savait que ça ne le quitterait jamais, et il avait raison. Ce serait une lettre qui commencerait par... Cher Monsieur ? ou Cher Ami ? ou Cher Franquin ? Pour n’avoir jamais su choisir, elle n’a jamais été écrite. Une lettre qui voudrait dire « merci », et puis bien davantage, à celui qui des¬sine le bruit des feuilles mortes — lui dire que, par exemple, l’hiver n’existe pas vraiment, sinon pour permettre aux enfants de faire des glissades, aux bonhommes de neige d’arborer leurs grands sourires enfarinés.


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