Influenceurs Le dico Idéathèque Couveuse Panorama

Garéoult, 29 mars 2015

mercredi 1er avril 2015, par Bernard Turle

Dans le Var, depuis des années, tout en gérant au mieux les affaires publiques, des hommes et femmes politiques de gauche mais aussi de droite, élus ou citoyens intéressés par la vie de leur département, essaient de comprendre ce qui arrive à l’esprit du lieu.

S’ils appartiennent à une association « politisée (sic) » (comme les Droits de l’Homme…), la brochure Front National de la quinzaine leur annonce qu’ils verront bientôt leurs subventions supprimées. Au soir du 30 mars 2015, ces hommes et ces femmes ont resserré d’un cran la boucle du renoncement, ils ont quasiment cessé de se demander pourquoi les Varois votent majoritairement Front Nazillonal.

Ils sont confrontés à un mur. Un mur d’incompréhension. Une paroi de glace où le dérapage est un sport très contrôlé, la meilleure façon, semblerait-il, de porter les concurrents FN vers les sommets. Lors des résultat des élections municipales en PACA, on était resté pantois devant la réélection d’autant d’individus parmi les plus corrompus ou simplement les plus retors de la région, de tous bords : souvent de droite, puisque, ici, la droite était déjà prépondérante, mais avec une trop flamboyante exception de gauche, Guérini, balayé, enfin, lors des présentes éjections départementales – et ce devrait être un soulagement pour la gauche, pour laquelle il est impératif de se refaire – vite – une vertu.

Les résultats du scrutin départemental, qui, de fait, inscrivent les Varois dans un contexte où, peu ou prou, un habitant sur deux souscrit au ramassis de virulences captées par le parti d’extrême droite, nous entraînent bien plus loin que la pantoiserie. Comment un électeur peut-il, avec une telle inconscience personnelle, civique et politique, scier la branche sur laquelle sa bonne vie repose (libertés individuelles, protection sociale, etc.), porter au pouvoir les ennemis de ce qui constitue le socle de son bien-être, inspiré et assuré depuis plusieurs générations par des valeurs humanistes aux antipodes de la filiation lepéniste ? Désormais, quoi qu’en serinent avec morgue certains « philosophes » de 2015, chez qui il est devenu tendance de ne pas mélanger les deux phénomènes, on ne peut plus éviter de faire la comparaison avec le fonçage tête la première du peuple allemand dans la suicidaire impasse hitlérienne. Posez la question à un électeur lambda du Front Nazillonal : Pourquoi ?

Ses réponses, quand il les articule, sidèrent par leur incongruité, leur aveuglement, leur nombrilisme. C’est tout un éventail de raisons fallacieuses serinées (et donc non ressassées ici) à longueur de courriels diffusés à tout va par les militants de la fachosphère penchés sur leurs claviers, cadrés par la hiérarchie à ses manettes et relayés comme un seul homme par la presse écrite et télévisuelle : cet éventail de raisons fallacieuses témoigne, non pas d’une explication fondamentale et profonde que tous les hommes et femmes de bonne volonté s’escriment en vain à découvrir, mais d’une idiotie méchante, d’une haine bête, sans fond et sans fondement autre que le jalousement du voisin. Je n’employais pas ces termes et ce ton il y a quelques mois encore mais ils sont les seuls depuis dimanche à capter l’essence du mouvement panurgien qui englue l’état d’esprit local, si l’on peut encore utiliser cet adjectif là, dans la mesure où rien n’était plus local dans ces élections départementales – ou, du moins, ce qui l’était a-t-il été balayé.

L’infantilité des justifications des Néo-Varois qui votent FN est consternante. Il faut oser le dire haut et fort. Le populisme est une méchante tactique utilisée par des dirigeants très bien dans leurs bottes lustrées, déterminés, fixés sur un unique objectif que rend accessible, que leur sert sur un plateau une cohorte de fans ou de suiveurs désabusés, pas toujours en déshérence, mal ou bien dans leur peau, loin d’être au plus bas de l’échelle de la misère mondiale, une cohorte muette de consommateurs pas nécessairement en mal de consommation, avec un objectif ou sans objectif dans la vie, vie qu’ils préfèrent abandonner à l’idée qu’ils se font de l’homme ou de la femme providentiel(le) qui exprime à leur place leur rancœur anti-sociétale : leur vie, et leur humanité, ils préfèrent les abandonner pieds et mains liés à ce qui est, ni plus ni moins, qu’un projet dictatorial. Tous, plus ou moins consciemment, rejettent l’autocritique, en fustigent même la méthode, et plébiscitent l’autocratisme. L’excès ou l’absence d’autocritique est peut-être le pire défaut national à l’heure actuelle, hélas pas limité aux extrêmes. Ceux qui en ont trop fait et qui ont pris trop de gants jusqu’ici : ceux-là, maintenant, doivent faire fi de leurs scrupules et agir. Mais, à l’autre extrémité du spectre, on regrettera que « la France », et encore plus les Français, préférant pratiquer la politique de l’autruche et finissant par se rallier à celle de l’Autriche, n’aient pas engagé, entre autres (on pourrait remonter plus loin dans le temps : à 1936, à l’Affaire Dreyfus et jusqu’à la Révolution), un travail de réflexion collectif et officiel, à l’instar des Allemands ou des Sud-Africains du temps de Nelson Mandela, sur le comportement des Français pendant la Seconde Guerre mondiale. Les héritiers des collaborateurs et des bien plus rares résistants n’ont pas passé l’éponge sur tout ça mais s’en sont lavé les mains. Tout vient tellement plus facilement quand ça vient tout cru d’en haut. Alors qu’en paroles, ils réclament moins d’Etat, par leurs votes, les « Français » d’aujourd’hui expriment et instaurent, toujours davantage, grignotage après grignotage, pour le moins, un désir qu’en apparence contradictoire de plus d’Etat, et, pour le plus, une dictature.

La structure du parti seigneurial des Le Pen est lumineuse à cet égard. Ses brochures suintent l’autocratie. Ses discours la martèlent. La Trinité fait miroiter des alternances et alternatives internes, reflets supposés de l’individualité de ses membres, alors que Dieu, en réalité, est un. Car on en est là : le Le Pen, quel qu’il soit, a acquis le charisme d’une star de Bollywood virée homme ou femme politique indien, et c’est tout dire. On en est à ce niveau de réflexion politique – en France. Ce que nous appelons (et ce en quoi croient encore tant d’étrangers, pensant aux Lumières contre les Ténèbres) : la France. Et sa fille aînée, la République française.

Mon canton a voté avec une confortable majorité pour un parti qui n’a résolument pas inscrit RÉPUBLIQUE FRANÇAISE sur ses bulletins de vote. Le candidat élu à Garéoult, lorsque la question lui est posée en privé, le soir de sa victoire, par une militante UMP qui a soutenu par civisme la liste de gauche, répond qu’il en ignore la raison et se renseignera auprès de sa hiérarchie. Rien d’illégal, on s’en doute, dans le fait de ne pas inscrire RÉPUBLIQUE FRANÇAISE sur ses bulletins de vote : on peut être assuré que le Front protège ses arrières. Il est passé maître - on dirait même qu’il passe son temps à ça - dans l’art de retourner les armes de la République contre elle. Les urnes en premier chef. Le tampon « Rassemblement Bleu Marine » vaut désormais pour sceau. Le flambeau, comme d’autre logos, la francisque, la croix gammée, la faucille et le marteau, la bannière étoilée, la croix, le croissant, le trident et j’en passe, résume, signifie à lui seul tout ce à quoi le supposé « peuple » qui fait le populisme peut et veut s’identifier : l’esprit du temps, la marque (pour reprendre un terme cher à Macron) à la mode. Rien d’illégal, bien sûr, dans le fait de ne pas inscrire RÉPUBLIQUE FRANÇAISE sur ses bulletins de vote. Juste un signe. Un signal. Parmi d’autres. Qui ne tente rien n’a rien. Ça passe ou ça casse. Ça a passé. Avec les honneurs. Et un bras d’honneur du FN à la République aux seins nus.

Mon canton a voté pour un candidat qui, au bureau de centralisation des votes à Garéoult, a dû s’applaudir lui-même lors de la proclamation des résultats : pour faire nombre car, s’il n’était pas seul, il n’était même pas accompagné de son esthéticienne brignolaise de colistière et n’était flanqué que de trois soutiens qui, toutefois, faisaient très Front de par leur maintien et leurs tenues, dont une rapporteuse du Parti en houppelande cuir noir. On était loin de la soirée électorale de la cantonale partielle de Brignoles en novembre 2013, où le barnum médiatique avait assisté d’abord à lui-même et, accessoirement, à la cavalcade de berlines noires des huiles pacaïennes du Parti et à l’exultation de groupies propulsés dans l’arrière-pays en autocars par la petite cellule grise balnéaire FN du département. Mais, du moins, y avait-il eu alors une présence physique du Front. A Brignoles, on aurait su, si l’on avait été du genre bagarreur, à qui s’en prendre si l’on avait voulu s’attaquer à un être physique et passer outre les gardes des corps. A Garéoult, le FN a gagné, on aurait dit, virtuellement. En guise de soutiens, quatre personnes, dont l’élu : en tout et pour tous seize bras, seize jambes, quatre têtes, quatre anatomies typiques de l’engeance, des silhouettes sanglées, à mille lieues de la physionomie et du look locaux, aliens entre soi avant l’officialisation des résultats, vite déguerpis en bloc après. Il est vrai que tant de frontistes postulaient au second tour que la médiatisation maison ne pouvait être que délayée dans les succursales. Le canton voisin de Brignoles tant médiatisé en novembre 2013 n’a pas réélu Lopez en mars 2015 (en fin de compte, Much ado about nothing ?), grâce (malgré les âpres engueulades sur les réseaux sociaux – notamment EELV – du coin) au très discipliné report de voix de gauche sur l’UMP. Lopez : qu’étaient venus féliciter en force, en novembre 2013, le Parti et les médias, Lopez, seul conseiller FN avant le 30 mars 2015, dont la défaite, cette fois, a agacé certaine, et contredit quelque peu l’auto-satisfaction un tantinet prématurée du porte-parole du Parti sur les plateaux télé nationaux, qui soulignait à qui mieux mieux combien les excellents scores dans les villes détenues par le FN signifiaient que la population adhérait avec enthousiasme à la politique menée par ses nouveaux (un peu récents pour juger, tout de même) édiles.

Mon canton a élu une colistière fantôme. Comme il est de mise au FN (ah, quel respect des candidats !), le verso des tracts était tout entier dédié à Marine Le Pen, Marine, Marine, Marine à plus soif, l’alpha et l’oméga frontiste. Pour un peu, on croirait qu’au Front, les candidats comptent pour des prunes. Pour un peu, on croirait que les gens comptent pour des prunes. (Ce qui serait normal, dans un parti ouvertement, militâment anti-humaniste.) Comme de-ci de-là aux quatre coins de l’hexagone, dans certains coins de PACA, le FN n’a même pas eu besoin de coller d’affiches – y compris, quelquefois, sur les panneaux officiels. La télévision et Internet avaient joué leur rôle, abolissant le débat politique. Les gens ont voté FN comme un seul homme. Les yeux fermés.

Mon canton a élu un candidat employé de la police municipale de Barjols, commune du haut-Var, en congé de maladie depuis fin 2012. On rappellera tout juste, à ce sujet, le fait que le statut habituel du conseiller ou du député FN est l’absence, et, en cas de présence, l’abstention. (A quoi sert de s’abstenir, quand on peut voter FN.) Notre conseiller aura donc pris une longueur d’avance. On ne reviendra pas non plus sur le fait qu’un leitmotif du discours unique néo-provençal est l’exploitation du système par certains.

Mon canton a élu un candidat FN avec la complicité d’électeurs ni-ni sarkosistes qui n’ont pas ou pas suffisamment suivi la consigne de la droite républicaine locale, dont le président sortant du Conseil général Horace Lanfranchi et (du bout des lèvres, certes) Hubert Falco. Et avec l’aval des autres ni-ni, les jusqu’au-boutistes supposément quelque part à l’autre extrémité de l’offre politique, dont le cheval de bataille, la reconnaissance du vote blanc, est censé résoudre bientôt tous nos maux.
Comme l’a noté le lendemain Var-Matin, la scène, le dimanche soir, au bureau centralisateur des votes de Garéoult, était "surréaliste", car, face au quatre Frontistes dont le candidat et pas la candidate, les soutiens, près d’une centaine, du binôme perdant de gauche l’applaudirent avec une chaleur qu’on sentait sincère et leur offrirent deux gros bouquets de fleurs. François Trucy, ancien maire de Toulon (battu, en son temps, à la faveur de la division de la droite locale, par le FN Le Chevallier, depuis discrédité par sa gestion, ses acolytes et son propre parti), était venu soutenir, lors du meeting de l’entre-deux-tours, le binôme de gauche, Sandra Bellazzini, symbole du renouveau d’une gauche varoise « moins dans le discours, plus ancrée dans la réalité et le dialogue », et André Guiol, figure locale aimée, exemplaire, du maire et conseiller humain, engagé et efficace. Dans son allocution, Trucy avait dit, et il est assez élégant pour se permettre la formule, que le FN n’était « pas une m.... virtuelle mais une m... bien réelle ». On aurait pourtant cru que tout était virtuel à Garéoult, dimanche soir. En premier lieu le vote, comme si les citoyens avaient voté en consommateurs lobotomisés, à la télé ou sur Internet, distribuant des étoiles ou les retirant selon l’humeur du moment : rappelez-vous, lors de déjà anciennes échéances électorales, il y a des années, ils ironisaient, et d’aucuns ont cru qu’ils plaisantaient : « On a essayé la droite, on essaie la gauche, la prochaine fois, on essaiera le Front National… » . Ces braillards obèses (oh, pas l’obésité de Divine, de Velvet d’Amour, oh non, pas l’obésité généreuse, non, l’obésité pousse-toi-de-là-que-je-m’y-mette), ces braillards obèses, je répète, ou maigres, d’ailleurs, sont nés dans les hypermarchés, ils ne respirent bien que là, habitués à ce qu’on leur jette des brioches et des jeux vidéo, ou du liquide, ou des dividendes. Dimanche soir à Garéoult, le gagnant du jeu télévisé s’est vite éclipsé (« Voilà, maintenant, on ne le reverra plus jamais, fait remarquer un élu soutien de la liste Guiol, avec un soupir. C’est toujours comme ça, les élus FN. ») : cela, aussi, cette volatilisation, a ajouté à la virtualité de la chose, comme si cette victoire était écrite dans le sable, fondée sur un militantisme de retraités et autres internautes. Comme si ça ne s’était pas passé, comme si ce n’était pas pour de vrai.
Mais c’est pour de vrai, pour six ans. Six ans, au moins.


Repères :

Cf. Bernard Turle, Autopsie d’une inquiétude, Bourin Éditeur, Paris, 2014.


Par marcolivetle 4 avril 2015 : Garéoult, 29 mars 2015

Mon pote, si tu veux du vrai peuple te faire comprendre, commence par parler avec SIMPLICITÉ. Méprisant à juste titre les postures bobos, ne te sers pas de leur langage, sois vraiment PROCHE des gens de gauche, ne les enfume pas de ce discours étroit et torturé, tu dois susciter davantage la réflexion militante à la masturbation sémantique : pourquoi " Front Nazillonal", c’est inutile et contre-productif...

- Garéoult, 29 mars 2015

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    Par bernard turlele 25 août 2015 : Garéoult, 29 mars 2015

    On a la langue qu’on nous a donnée ; si l’Etat et l’Escota n’avait pas exproprié ma famille pour faire passer l’autoroute Toulon-Le Luc par nos vignes, je serais viticulteur, et je voterais peut-être fn, qui sait. Et je parlerais et écrirais simplement, sans doute. Sans les vignes, j’ai dû apprendre dur et réussir à l’école. Et à l’école, plus tu réussis, plus on t’apprend une langue complexe. C’est la vie. La mienne, en tout cas.

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