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Gabriel Garcia Marquez, grand écrivain et prix Nobel du castrisme

samedi 19 avril 2014, par Jacobo Machover

Fidel Castro, qui rêvait d’être écrivain, a toujours gardé à ses côtés un romancier, qui a placé son amitié envers le Lider Maximo jusqu’à la déraison : Gabriel García Márquez.

Pouvoir intellectuel. Son discours de réception du Prix Nobel à Stockholm en décembre 1982 s’ouvrait sur des références au phénomène, propre à l’Amérique latine, celle de dictateurs hauts en couleurs et à moitié fous : le général mexicain Santa Anna, vainqueur de la bataille de Fort Alamo contre les yankees au XIXe siècle, qui avait fait enterrer en grande pompe sa jambe perdue au cours d’une bataille antérieure ; l’Équatorien García Moreno, qui avait gouverné son pays durant seize ans (une durée somme toute habituelle en Amérique latine) ; le Salvadorien Maximiliano Hernández Martínez, responsable d’un terrible massacre de paysans dans son pays, qui malheureusement allait en connaître d’autres au cours des décennies suivantes. l’écrivain Gabriel García Márquez s’attardait sur les extravagances des uns et des autres. Fidel Castro, naturellement, ne figurait pas parmi eux.

Cela faisait pourtant déjà vingt-trois ans qu’il dirigeait Cuba d’une main de fer. Il allait le faire pendant un demi-siècle, avant de devoir céder les rênes à son frère Raúl, à cause de son état de santé. Quant à ses extravagances (ses discours d’une durée parfois supérieure à huit heures ou l’adulation pour une vache surgie de ses expérimentations génétiques, capable de fournir jusqu’à 110 litres de lait par jour, dénommée « Pis blanc » (Ubre blanca), dont la photo ornait presque quotidiennement, jusqu’à sa mort, la première page du quotidien officiel du Parti communiste de Cuba, Granma, et tant d’autres encore), elles ne pouvaient être mentionnées dans ce discours, qui reprenait des chiffres aussi fantaisistes qu’invérifiables sur la mortalité infantile ou sur les victimes des guerres civiles en Amérique centrale, dont était si friand le Commandant en chef.

Le Chilien Pablo Neruda étant mort en 1973, le Cubain Alejo Carpentier étant décédé en 1980, l’année même où la prestigieuse récompense semblait devoir lui être décernée, Castro tenait là son Prix Nobel. Un écrivain qui n’avait pas hésité à chanter l’intervention cubaine en Angola, en lui donnant un caractère épique aux antipodes de la réalité de la guerre, dans son « Opération Carlota », un récit publié dans différents journaux en 1977, qui constitua pendant longtemps la version officielle de ce fait d’armes castriste.

Le romancier allait devenir un chroniqueur bien discipliné du castrisme

Dans ce texte, García Márquez célébrait la geste cubaine, consistant à envoyer des dizaines de milliers d’hommes se battre sur un territoire lointain, dont la plupart n’avaient jamais auparavant entendu parler, sur un continent situé à des années-lumière des préoccupations des habitants de l’île. Quelle importance ?

Le romancier allait devenir chroniqueur, comme ceux de la découverte et de la conquête de l’Amérique qu’il admirait tant, d’une expédition épique et, pourtant, si douloureuse à la fois pour les Cubains et pour le peuple africain dont l’armée castriste allait parfois massacrer des villages entiers à l’aide d’armes chimiques. « Opération Carlota », c’était cela : la chronique journalistique, écrite sous la dictée de Castro, d’une guerre absurde menée par un petit pays sur de lointains territoires, une caricature de guerre coloniale, commencée en 1975, qui allait se prolonger pendant près de quinze ans, jusqu’en 1989, et allait y laisser des séquelles irréversibles au sein des populations civiles.

L’ « Opération Carlota », du nom d’une esclave qui s’était, paraît-il, révoltée contre ses maîtres, servait à justifier l’affrontement avec le FNLA et l’UNITA, deux des factions en lice dans une guerre civile qui ne voulait pas dire son nom, face au MPLA, le mouvement qui formait le gouvernement central. Les premières étaient appuyées par la Chine, les États-Unis et l’Afrique du sud, la seconde par l’Union Soviétique et les pays de l’Est. Cuba avait clairement choisi son camp dans la guerre froide. Les terrains d’opérations de celle-ci se trouvaient n’importe où dans le globe. Castro pourrait justifier son intervention par la lutte des Noirs contre l’apartheid. Mais les parties en présence étaient toutes composées de Noirs, combattant des deux côtés.

L’ancien journaliste Gabriel García Márquez donnait ainsi des gages à son chef, le Líder Máximo. Ce ne serait pas la dernière fois qu’il deviendrait le propagandiste des hauts faits de la révolution cubaine. Il aurait pu se contenter de raconter les interventions guerrières menées par le castrisme aux quatre coins du globe, de l’Amérique latine dans son ensemble à l’Afrique, également dans son ensemble, mais aussi en Asie ou au Moyen Orient. Mais, pour l’appareil de propagande cubain, tout, y compris la vie quotidienne dans l’île, est considéré comme un héroïque combat. C’est ainsi que « Gabo » a été amené à chanter les pénuries provoquées par l’embargo (dénommé « blocus génocidaire » par le régime) dans les années 1980 ou à défendre la posture de Fidel Castro dans l’ « affaire Elián », du nom du petit garçon sauvé des eaux dans le détroit de la Floride, dont la mère et le beau-père avaient péri au cours d’une tentative de fuite en radeau, en 1999. Dans tous les cas, le Prix Nobel n’était qu’un rouage discipliné au service du castrisme.

Recruté par Prensa Latina, l’agence de presse et de propagande cubaine

Il n’en avait pourtant pas toujours été ainsi. Au cours de sa carrière journalistique, au milieu des années 1950, García Márquez avait effectué un voyage dans les pays communistes, d’où il était revenu avec un jugement extrêmement critique. Puis, en janvier 1959, il s’était rendu à Cuba, avec son compatriote et collègue Plinio Apuleyo Mendoza, pour observer la révolution cubaine. La manifestation la plus visible de celle-ci, c’était l’étalage, partout, de la « justice révolutionnaire ». Son moment culminant, ce fut le procès de Jesús Sosa Blanco, un responsable militaire de l’armée de Batista. L’accusé était jugé dans les installations de la Cité sportive de La Havane devant une foule en délire, qui criait « Au poteau ! » pendant que les procureurs, tous des guérilleros, l’accusaient de tous les crimes devant les juges, eux aussi guérilleros. La télévision transmettait en direct la mascarade, au cours de laquelle de nombreux témoins, parmi lesquels des enfants, se contredisaient systématiquement, confondant parfois l’accusé avec d’autres anciens militaires. Condamné à la peine capitale, Sosa Blanco donna de son propre procès la meilleure définition possible, en le qualifiant de « cirque romain ». C’était tellement évident que le gouvernement révolutionnaire dut faire marche arrière. Une pétition circula alors, demandant la révision du procès. García Márquez et Plinio Apuleyo Mendoza la signèrent. Sosa Blanco fut jugé à nouveau, dans un endroit plus discret, cette fois. Il fut à nouveau condamné à mort et fusillé le soir même. Les deux journalistes colombiens oublièrent vite l’incident. Toutefois, Plinio Apuleyo Mendoza deviendra plus tard un contempteur du castrisme et l’un des plus véhéments critiques de l’attitude de celui qui avait été son ami intime.

García Márquez fut recruté au sein de l’agence de presse officielle du castrisme, Prensa Latina. Il devait ouvrir des bureaux au Canada mais, en fait, il demeura à New York pendant quelques mois. Il participait ainsi à l’ « Opération Vérité », lancée par Carlos Franqui, le directeur du quotidien Revolución, pour expliquer et justifier les procès et les exécutions. Surtout, il observait les réactions des anticastristes, qu’il traitait constamment et avec mépris de « vermine » (gusanos). Son adhésion au castrisme fut effective dès les débuts de la révolution, malgré quelques doutes vite dissipés.

"Affaire Padilla" ? Connais pas

Il exprimera à nouveau des réserves en 1971, lors de l’ « affaire Padilla ». En fait, sa signature apparut au bas d’une première lettre, demandant des explications sur les raisons de l’emprisonnement du poète, publiée dans le quotidien Le Monde et signée par une grande partie des intellectuels sympathisants de la révolution castriste à l’époque, parmi lesquels Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et, aussi, les principaux écrivains qui conformèrent le boom littéraire latino-américain des années 1960. García Márquez prétendit par la suite ne pas avoir eu connaissance du texte. Puis sa signature, ainsi que celle de l’écrivain argentin Julio Cortázar, pourtant l’un des auteurs de la première missive, disparurent d’une deuxième lettre, publiée cette fois dans un journal espagnol, le quotidien Madrid, condamnant les procédés staliniens utilisés pour obtenir l’autocritique publique du poète. Cortázar fit publiquement acte de contrition, García Márquez préféra se maintenir dans l’ambigüité et dans la confusion, une posture qu’il adoptera souvent jusqu’à sa mort.

Pourtant, lorsque Heberto Padilla put enfin quitter l’île pour s’exiler aux États-Unis, en 1980, García Márquez fit savoir qu’il était personnellement intervenu auprès de Castro pour permettre son départ.

Sentait-il confusément qu’il avait renoncé à ses devoirs d’intellectuel critique au profit d’une soumission totale à un pouvoir totalitaire au moment de l’emprisonnement du poète et de l’autocritique qui s’ensuivit ?

Par son silence, en tout cas, il avait amorcé son rapprochement, qui devint rapidement fusion totale, avec Fidel Castro en personne. Il était rentré, penaud, au bercail révolutionnaire.

En 1975, l’auteur de Cent ans de solitude édita un autre roman, L’Automne du patriarche. Il avait pourtant déclaré urbi et orbi qu’il ne publierait rien avant la chute du dictateur chilien Augusto Pinochet, qui avait effectué, le 11 septembre 1973, son coup d’État sanglant contre l’Unité Populaire de Salvador Allende. C’était là une manière de s’attaquer à la figure du dictateur latino-américain par excellence.

Mais le personnage du patriarche, élaboré pendant son long séjour dans l’Espagne de Franco, contenait aussi des traits caractéristiques d’un autre caudillo : Fidel Castro. Jamais García Márquez n’y fera allusion. Au contraire : pour lui, Castro ne faisait pas partie de cette famille qui a tellement inspiré les romanciers de langue espagnole, du Guatémaltèque Miguel Ángel Asturias au Péruvien Mario Vargas Llosa, en passant par le Cubain Alejo Carpentier ou le Paraguayen Augusto Roa Bastos, sans oublier l’Espagnol Ramón del Valle Inclán. Le Líder Máximo est un animal politique à part. García Márquez souhaitait-il être proche du pouvoir absolu afin de pouvoir l’observer à sa guise ? Ou bien était-il utilisé par celui-ci comme son protecteur l’entendait ?

Raúl Castro, toujours dans l’ombre de son frère mais au pouvoir incommensurable pendant toutes ces longues décennies, semblait pencher pour la seconde hypothèse. C’est dans ces termes qu’il introduisait l’écrivain auprès de son homologue et protecteur d’antan, un ministre soviétique de la Défense : « Je vous présente l’écrivain cubain Gabriel García Márquez, né en Colombie, qui heureusement n’est pas communiste car, s’il l’était, il ne nous serait pas aussi utile. »

C’est d’ailleurs en grande partie grâce à son appui affiché pour la révolution cubaine que García Márquez obtiendra la prestigieuse récompense, sa candidature étant soutenue officiellement par trois pays : la Colombie, dont il est originaire, Cuba, dont il est le porte-parole officieux, et la France du temps de Mitterrand, dont il devint vite, à partir de 1981, l’un des confidents. Au dîner qui précéda la remise du prix à Stockholm, qui se déroulait dans la résidence de campagne du Premier ministre suédois Olof Palme, assistèrent, outre ce dernier, son vice-ministre des Affaires étrangères, Pierre Schori, ce qui n’est guère surprenant, mais aussi, ce qui l’est davantage, Régis Debray, qui fut lui aussi conseiller de plusieurs princes (Fidel Castro, Salvador Allende et François Mitterrand), et Danielle Mitterrand, grande admiratrice de « Gabo » et, surtout, de Fidel. Le Prix Nobel de littérature 1982 n’était guère littéraire.

« Je vous présente l’écrivain cubain Gabriel García Márquez, né en Colombie, qui heureusement n’est pas communiste car, s’il l’était, il ne nous serait pas aussi utile. »

García Márquez se verra également récompensé, matériellement s’entend, avec la direction d’une prestigieuse École de cinéma (un art auquel il ne connaissait pas grand-chose), spécialement créée par lui et pour lui (où iront prononcer des conférences, entre autres, Robert Redford et Steven Spielberg) et par la mise à sa disposition, à vie, d’une luxueuse mansion dans un quartier exclusif de La Havane, où il recevra en voisin, pratiquement tous les soirs, son ami Fidel, ainsi qu’une Mercedes Benz (en hommage à sa femme, prénommée Mercedes ?), un présent réservé aux plus hauts dignitaires du régime, pour prix de son amitié indéfectible ou, plutôt, de sa servilité à toute épreuve.

Pour démontrer son indépendance de critères à l’égard de son protecteur et ami, le Prix Nobel colombien a fait courir le bruit selon lequel il serait à l’origine de près de deux mille libérations de prisonniers politiques cubains. « Moi-même je suis incapable de calculer le nombre de prisonniers, de dissidents et de conspirateurs que j’ai aidés, dans le silence le plus absolu, à quitter Cuba pendant plus de vingt ans, déclarera-t-il plus tard. Beaucoup d’entre eux ne le savent pas mais, avec ceux qui le savent, cela me suffit pour avoir la conscience tranquille. » Les prisonniers, les dissidents et autres « conspirateurs » (à noter l’amalgame entre ces expressions qui tendent à induire que les opposants politiques seraient impliqués dans des complots) sont pour la plupart, dans leur ignorance des bienfaits de leur invisible protecteur, des personnes dénuées de toute reconnaissance envers lui. Quels ingrats !

« La révolution cubaine est généreuse », a coutume de dire Fidel Castro. La « générosité » des frères Castro s’exprime de deux manières : en libérant des hommes qui ont purgé, en général, près de vingt ans de prison, et en laissant à d’autres le soin de s’attribuer ces libérations.

"Gabo" en agent d’influence

Mais l’influence supposée de García Márquez se verra battue en brèche lorsque, pendant l’été 1989, au cours de l’ « affaire Ochoa », son ami Tony de la Guardia, un baroudeur responsable, avec son jumeau Patricio, de la plupart des coups tordus de la révolution cubaine, sera accusé de « trafic de drogue » et fusillé. Entre les deux amis, le choix est vite fait. Le 13 juillet, date de l’exécution de quatre officiers impliqués dans une affaire qui reflétait autant une remise en question du pouvoir des frères Castro que des opérations occultes, il prenait l’avion pour Paris afin de persuader les époux Mitterrand de ne pas retirer leur invitation au Líder Máximo aux cérémonies du Bicentenaire de la révolution française, auxquelles celui-ci tenait tant à assister. Au cours d’une escale à l’aéroport de Madrid, il répondait diplomatiquement et quelque peu « naïvement » à la question d’un journaliste qui l’interrogeait sur l’exécution des militaires cubains : « Je suis contre la mort en général. »

Sa mission auprès des Mitterrand sera infructueuse, Fidel Castro n’étant guère présentable en société à cette occasion. Pour cela, il faudra attendre 1995 et les derniers mois de la présidence de François Mitterrand.

Mais l’émissaire officieux de la révolution cubaine se verra confier bien d’autres missions. Il aura l’occasion de fréquenter bien d’autres grands de ce monde, des dictateurs latino-américains, comme le général panaméen Omar Torrijos et, aussi, le président américain Bill Clinton, qui le recevra à la Maison Blanche en compagnie de deux de ses collègues, le Mexicain Carlos Fuentes et l’Américain William Styron. Ses tâches exactes étaient toujours frappées du sceau du secret. Mais, dès lors, il paradera au côté de Fidel lors des grandes occasions, pendant la célébration du 1er mai sur la Place de la Révolution ou, même, lors de la messe du Pape Jean-Paul II en janvier 1998.

Gabriel García Márquez n’a fait que montrer publiquement son attachement, pire, ses compromissions, auprès de son ami dictateur, Fidel Castro. Une tache indélébile sur sa vie, sur son œuvre et sur l’idée que l’on peut se faire des devoirs d’un intellectuel critique, à savoir la défense de la liberté.


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