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Chronique du nouveau monde démoralisé

Gambling for resurection

mercredi 11 février 2015, par Jacques Secondi

L’aléa moral, agitateur de crise.

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Eglise catholique / Eglise financière

L’un jouait sa voiture au Poker pour se refaire, au lieu de la revendre pour payer ses dettes, sachant pouvoir piocher sur le compte d’épargne de ses enfants, un deuxième souillait les trottoirs de son quartier à l’aide de son chien en constatant que personne n’osait le lui reprocher et que d’autres, de toutes façons, nettoieraient à sa place, le troisième entraînait sa banque dans de folles spéculations ou poussait ses conseiller à encourager ses clients fortunés à pratiquer la fraude fiscale pour récupérer la gestion de leur économies sûr que, vu sa puissance et son poids dans l’économie, on ne viendrait pas lui chercher noises. A tous ces niveaux, du plus humble des quidams de quartier au plus élevé des responsables de grandes entreprises capables d’engendrer par leurs actes faillites en chaine, mal développement, crises politiques et autres catastrophes systémiques, c’étaient autant de manifestations de l’aléa moral. Ce penchant opportuniste de la nature humaine était à ce point ancré dans le quotidien qu’il n’avait pas échappé à la science économique. Il était combattu par le système de la franchise des assurances et de la responsabilité pénale du chef d’entreprise, ou vers les années dix du 21ème siècle par la tentative de convaincre les Etats européens, à commencer par la Grèce, que le programme illimité de rachats de titres de dette publique garanti par la BCE ne les exemptait pas de discipline budgétaire. Contenu, mais jamais vaincu, l’aléa moral était toujours prêt à ressortir de sa boîte. C’est ce qui s’était passé dans la finance, avec une nouveauté inquiétante : dans un monde globalisé et totalement interconnecté les réactions en chaîne conduisaient au pire. A tel point que l’aléa moral pouvait être considéré comme l’un des principaux responsables de la grave crise, économique et financière puis morale, qui avait affecté le monde occidental à partir de l’année 2008 . Quand HSBC, la deuxième banque mondiale en nombre de guichets s’était retrouvée au centre d’une enquête internationale pour blanchiment massif de fonds issus de toutes sortes de trafics puis pour incitation à la fraude fiscale de ses clients internationaux drainés vers sa filiale de gestion de fortune suisse, le fin vernis du pacte social et du consentement à l’impôt s’était encore un peu plus craquelé en Europe, à la grande satisfaction des partis opportunistes de l’extrême droite xénophobe et anti establishment qui prospéraient sur le continent.

Le principe de la franchise d’accident

Tapis ! disaient les joueurs de Poker, et on les voyait alors avancer fiévreusement leur pile de jetons vers le centre de la table. Ils oubliaient à cet instant la famille et les amis. Ou plutôt, ils comptaient inconsciemment sur cet entourage pour les soutenir si leur pari téméraire échouait. L’aléa moral était un trait de comportement fondamental des individus, que les économistes avaient intégré dans leurs approches théoriques. Ce penchant opportuniste de la nature humaine avait bien sûr un profond impact sur les relations économiques. Pour que le monde tourne rond il avait fallu, de tout temps, s’en prémunir : prévoir des sanctions contre le maquignon qui masquait la maladie de ses chevaux, instaurer une franchise accident pour dissuader le conducteur, se sachant assuré « tous risques », de trop appuyer sur le « champignon », menacer de poursuites pénales les chefs d’entreprises tentés par l’abus de bien social et, finalement convaincre les banquiers que les pertes qu’ils avaient engendrées à la place des gains qu’ils espéraient ne pourraient être éternellement socialisées et qu’ils ne pouvaient compter sur leur taille et sur leur puissance pour échapper à l’amende massive et éventuellement à la prison s’ils continuaient à faire semblant de ne pas parvenir à faire la différence entre gestion de patrimoine et évasion fiscale frauduleuse, ou cloisonnement du capital avec recours à des sociétés écrans logées dans des paradis fiscaux.

Aléa mondialisé

Le péril augmentait en période de crise. « Que feriez vous à la tête d’une société en faillite ? s’interrogeait Adam Levitin, professeur de droit à l’université de Georgetown (Washington D.C.) sur creditslips.org, un forum universitaire d’échange sur la crise financière. Réponse, comme Bank of America fin 2011, vous auriez été tenté de parier gros en jouant avec l’argent des créanciers, en vous gardant de creuser la dette pour être sûr de ne pas voir votre responsabilité de manager engagée en cas de pépin. Le principe Gambling for resurection , « jouer pour se refaire », était une version courante de l’aléa moral des temps de crise, qui faisait rage. Cela avait été l’attitude adoptée, poursuivait l’universitaire, par la plupart des Caisses d’épargne en faillite aux Etats-Unis dans les années quatre vingt, avec le résultat catastrophique que l’on avait constaté, et la nécessité pour l’Etat fédéral de se porter à leur secours. D’un côté , donc, une propension à prendre des risques au-delà du raisonnable, de l’autre une tentation d’autant plus grande de le faire que l’on s’estimait partiellement ou totalement protégé. « Fabulous Fab », le trader fou de Goldman Sachs capable de jouer contre les intérêts des clients investisseurs de la banque, autant que les bricoleurs du Libor (ce groupe de banques qui s’arrangeaient pour fixer à un niveau qui leur soit favorable ce taux d’emprunt interbancaire ) et les créanciers de la Grèce, misant sur l’Europe en cas de défaillance, avaient joué sur un registre similaire, au delà ou en deça des limites de la légalité selon les cas, mais avec la conviction partagée que d’autres seraient inquiétés ou comptables à leur place. Rien de nouveau sous le soleil, pouvait-on objecter. En son temps, le scandale de Panama était déjà le fruit d’un aléa moral. C’était vrai, tout comme l’étaient les emprunts russes reniés par leurs émetteurs. Capitalistes peu scrupuleux d’un côté, Bolcheviks en ruptures de bans avec la vieille Europe de l’autre : tous se jugeaient également à l’abri des sanctions. La nouveauté c’était que, là où en d’autre temps les conséquences de ces comportements restaient confinés, elles pouvaient à présent enflammer en quelques semaines l’ensemble des marchés de la planète. Jérôme Kerviel avait fait vaciller la société générale, mais c’est l’ensemble du système bancaire français qui avait été mis en péril. La crise des subprimes avait commencé par des prêts distribués localement aux Etats-Unis pour s’achever par la récession dans les pays riches et un possible effondrement de l’Euro. « Lorsque l’on est globalisé et qu’un déficit de réglementation laisse émerger un phénomène d’aléa moral comme cela a été le cas dans la finance, on entre immédiatement dans une zone à haut risque compte tenu des effets de contagion » reprenait l’économiste Emmanuelle Auriol, de l’Ecole d’économie de Toulouse. Personne n’avait tout à fait imaginé le 9 août 2007, date de la première intervention de la Fed et de la BCE pour pallier le tarissement du marché interbancaire, que de nombreuses interventions du même type allaient lui succéder, que des pans entiers du système bancaire allaient être renfloués par les Etats, que les cinq grandes banques d’investissement allaient disparaitre, qu’une compagnie d’assurance et deux établissements garants d’emprunts immobiliers allaient coûter environ 350 milliards de dollars à l’Etat américain, que ce dernier aurait engagé 50% du PIB des Etats-Unis un peu plus d’un an plus tard, et que les gouvernements américain et européens allaient prêter directement des sommes importantes à l’industrie décrivait l’économiste Jean Tirol dans une étude écrite peu de temps après le début de la crise, pourtant encore très en dessous de ce qui allait suivre.


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