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Gaston Couté, le chardon de la chanson française

jeudi 16 juin 2011, par Michel Kemper

L’étrange persistance d’un poète maudit (1880-1911) dont on fête le centenaire de sa (fausse) disparition.

Il n’est d’aucune anthologie de la poésie, à croire que ses vers trop rustres, qui plus est patoisants et peu coutumiers du « politiquement correct », ne sauraient s’accorder avec les pleins et les déliés des versificateurs reconnus et célébrés. De fait, il est et reste poète du peuple que seule la chanson, art populaire par essence, tire de l’oubli. Le centenaire de sa disparition est omis des commémorations officielles de la République, comme s’il n’avait jamais existé. En cela, Gaston Couté vit sa mort comme il a vécu sa vie : à la marge, faisant fi des convenances et des institutions, les conspuant presque. Mais on a beau le taire, jamais on ne l’a autant chanté.

Entre deux guerres

Comme la mauvaise herbe qu’on arrache, qu’on fauche, qu’on empoisonne mais qui repousse, libre et indisciplinée, belle et forcément rebelle. Chaque vent de révolte le rend même plus actuel encore…
La vie de Couté se niche entre deux guerres, celle de 1870 dont on rumine encore la défaite, celle de 14-18 qui se prépare. Lui n’aura de cesse de fustiger la guerre, et la bêtise, et le conformisme bourgeois. Fils d’un meunier, notre chansonnier est né dans le grenier à blé qu’est la Beauce. Préférant les rimes au latin, il délaisse le lycée et un futur de fonctionnaire des finances pour une feuille de chou locale qui publie ses premiers poèmes ; c’est dans la Capitale qu’on le retrouve, dès 1898, alors que se parents le croient lancé dans une carrière en chemise blanche repassée et cravate bien nouée, respectable. La réalité est toute autre.

Il est venu à la grand’ville, avec cent francs en poche et le reste en pur talent, y faire montre de son art. La bohème est sœur de misère et Couté débute une vie d’errance « sous la neige et sous la pluie, sans chaussures et sans presque de vêtements.  » A son arrivée, il n’a comme salaire qu’un café-crème pour réciter ses poèmes. C’est parti pour treize ans de vaches maigres même si, étrange paradoxe, il devient populaire, hantant de sa voix et de ses mots les cabarets à la mode, à Montmartre, aussi sûrement qu’il l’est à Belleville, à y déclamer ses vers aux ouvriers. Couté meurt de misère, de maladies et de trop d’absinthe le 28 juin 1911. Il est inhumé à Meung-sur-Loire, là où une partie du musée municipal lui est désormais consacrée.

La SACEM a perdu son dossier

Poète maudit, Gaston Couté ? Oui… et non. La reconnaissance ira crescendo. Dès 1928, un premier recueil (« La chanson d’un gars qu’a mal tourné ») paraît chez Eugène Rey, éditeur à Paris ; le second tome neuf ans plus tard. Après long oubli, et la guerre, la Société des Amis du livre publie à son tour un recueil. Les années soixante en verront la parution d’autres avant que les éditions Le vent du Ch’min s’attellent, en 1976, à publier l’intégrale Couté, elle-aussi sous le titre « La chanson d’un gars qu’a mal tourné  », travail de titan en vérité car les textes du poète-paysan sont éparpillés, volatilisés même. A la Sacem, on a perdu son dossier, comme s’il n’avait jamais existé.

La chanson va pareillement. Dès l’avènement du disque, du vivant de Couté, Mayol immortalise « Le gâs qu’a perdu l’esprit ». De 1929 à 1934, d’autres chansons se gravent, par divers interprètes, principalement « La petite Julie » et « Va danser  », qu’Edith Piaf reprendra à son tour en 36... C’est avec les seuls anars que sont Ferré et Couté que Lavilliers entamera une carrière au national, dès 1966, dans les cabarets du quartier Mouffetard, où les textes de Gaston Couté trouvent souvent place dans le répertoire des postulants chanteurs. Coluche, chanteur avant d’être humoriste, entonna pareillement les vers du gâs qu’a mal tourné.

Une poésie immédiate

Couté ignoré, mais paradoxalement loin d’être absent, comme le feu qui couve sous de rares braises. La « redécouverte » du poète beauceron vient en 1976, par l’édition et par la chanson. C’est le choc conjugué d’un acteur, Bernard Meulien, et d’un ancien ouvrier, Gérard Pierron, qui unissent leur voix sur un 33 tours d’anthologie et exhument à nouveau le bonhomme. Meulien sortira trois autres albums, Pierron plus encore et tous deux n’en finissent pas de chanter les mots de Couté. Des voix se sont additionnées depuis : Vania Adrien-Sens, Marc Robine, Marc Ogeret, Bruno Daraquy, Laurent Berger, Monique Tréhard, Pierrot Noir, Entre 2 Caisses, Gabriel Yacoub, Le P’tit crème et bien d’autres encore. La Sacem a dû rouvrir un dossier… Couté est l’un des auteurs le plus repris de nos jours, à la marge certes mais loin, très loin de l’anonymat où la « culture officielle » l’avait assigné.

Pourquoi donc des vers au mieux centenaires nous parlent-ils donc tant ? Rarement un auteur, poète de surcroît, n’a écrit si juste. Sur la société et ses codes, sur les institutions, sur le pouvoir, ceux qui possèdent, sur ceux qui n’ont rien. Sur l’injustice, le nationalisme, l’hypocrisie… Les fondamentaux de notre société sont restés les mêmes ; en certains aspects ils se sont même dégradés : les mots de Couté, tout boueux qu’ils puissent paraître de prime abord, ne disent pas autre chose que notre monde, qui plus est dans une poésie immédiate, presque physique, loin de toute suspecte académie. Seul Brassens a su parler pareillement : actuels hier, aujourd’hui comme demain, tous deux sont promis à l’éternité.


Repères :

http://gastoncoute.free.fr

COMPLAINTE DES RAMASSEUX D’MORTS (extraits)

« Cheu nous, le lend’main d’la bataille,

On est v’nu quéri’les farmiers :

J’avons semé queuq’s bott’lé’s d’paille

Dans l’cul d’la tomb’rée à fumier ;

Et, nout’ jument un coup ett’lée,

Je soumm’s partis, rasant les bords

Des guérets blancs, des vign’s gelées,

Pour aller relever les morts...

Les jeun’s qu’avez pas vu la guarre,

Buvons un coup ! parlons pus d’ça !

Et qu’l’anné’ qui vient soit prospare

Pour les sillons et pour les sâs !

Rentrez des charr’té’s d’ grapp’s varmeilles,

D’luzarne grasse et d’francs épis,

Mais n’fait’s jamais d’récolt’ pareille

A nout’ récolte ed’ d’souéxant’-dix ! ... »

IDYLLE DES GRANDS GARS COMME IL FAUT ET DES JEUNESSES BEN SAGES (extraits)

« L’chef-yieu d’canton a troués mille àm’s, et guère avec.

On peut pas y péter sans qu’tout l’monde en tersaute ;

La moquié du pays moucharde aux chauss’s de l’aut’e,

Et les vilains coups d’yeux pond’nt les mauves coups
d’becs.

Pourtant, su’ les vieux murs nouérs coumm’ l’esprit du bourg,

La bell’ saison fait berlancer des giroflées ;

Pourtant, dans l’bourg de sournoués’rie et d’mauvais’té,

Y a -des gâs et des fill’s qui sont dans l’âg’ d’amour !

V’là coumme i’s s’aim’nt : les galants r’vienn’nt, après l’ouvrage,

Par les ru’s oùsqu’leus bell’s cous’nt su’l’devant d’la f’nét’e :

Un pauv’ sourir’ qu’a peur, un grand bonjour bébéte,

Deux grouss’s pivouén’s de hont’ qu’éclat’nt su’ les visages,

Et c’est tout. I’s font point marcher l’divartissouér,

Rouet qu’on tourne à deux pour filer du bounheur

Et qui reste entre eux coumme un rouet su’ l’ormouère

Pasque... Eh ! ben, et l’mond’, quoué qu’i dirait, Seigneur ! »


Par Benoît Legrosle 2 février 2017 : Gaston Couté, le chardon de la chanson française

Couté est toujours bien vivant puisque dans mon seul département l’Isère, nous sommes plusieurs interprètes de ce poète insoumis dont les textes restent d’une brûlante actualité.
Sans concession et avec une profonde humanité il dépeint la société et sa dure réalité sociale, ses racines paysannes et la misère des chemineux, routards de la "Belle époque", pauvres juifs errant comme il les nomme dans un émouvant texte de jeunesse (16ans) :
le gueux des grandes routes. Et régulièrement des troupes théâtrales s’emparent de ces poèmes, des artistes insèrent quelques chansons dans leur répertoire : loïc Lantoine, Entre 2 caisses,etc...

Couté, c’est d’la poésie toute nue,toute crue, belle comme une moisson, vive comme une amitié, chaude comme le bon pain !

Benoît, le Colporteur, interprète de Couté

- Gaston Couté

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Par beignet christianle 12 novembre 2015 : Gaston Couté, le chardon de la chanson française

Lien pour suivre l’actualité du poète sur face book
https://www.facebook.com/Gaston-Couté-135067399918490/

À bientôt


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Par Odilele 28 juin 2011 : Gaston Couté, le chardon de la chanson française

C’est l’an dernier seulement que j’ai découvert Couté...
Mais depuis je rattrape le temps perdu...
j’ai pratiquement écouté tous les interprètes que vous citez plus haut.
Et c’est chaque fois une découverte de ces textes intemporels, et des magnifiques musiques qui les accompagnent.
Merci pour ce bel hommage , je viens de lire celui de "Nos Enchanteurs", aujourd’hui, anniversaire de sa mort.

- i

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francesca,  le 24 juin 2011 : Gaston Couté, le chardon de la chanson française

j’ai connu Gaston Couté grâce au groupe La Tordue qui a fait une version magnifique d’un poème d’amour, "Sur le pressoir". L’album s’appelle "les choses de rien", c’est (forcément) un label indépendant... donc ça doit être aussi dur à trouver que les traces de Couté. Mais alors, quel plaisir !


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    Par Pop Morelle 17 février 2013 : Gaston Couté, le chardon de la chanson française

    Je lis qu’un correspondant indique avoir découvert Gasto Couté gràce au groupe " La Tordue " avec le poème " Sur le pressoir " .
    Personnellement , je suis dans le même cas , n’ayant auparavant pas connu l’existence de ce génial poète anar .
    Et là je voudrais signaler combien cet excellent groupe de Chanson Française a été totalement ostracisé de la part des Radios dites commerciales . Je leur en veux énormément de n’avoir pratiquement JAMAIS ouvert leurs antennes à ce genre d’artistes - ce ne sont pas les seuls - qui ne rentrent pas dans le moule . Ensuite on s’étonne de la disparition de ces vrais porteurs de textes , au profit des faiseurs - le fric , toujours le fric , n’est-ce pas vous , les programmateurs qui passez vraiment à côté .

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