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Génération Y être

lundi 26 mars 2012, par Emmanuel Lemieux

"Enjoy" de Solange Bied-Charreton, ou le roman mélancolique de l’éther internet

Dans Enjoy, le premier roman réussi de Solange Bied-Charreton, quelques fagots de phrases vertes fument un peu, mais c’est pour mieux faire partir le feu. On tousse un peu aussi de quelques références en tohu-bohu adolescent, Vian, Houellebecq, Eallis, mais il fallait bien dessiner son foyer littéraire. Enjoy figure surtout le premier roman mélancolique de l’éther internet. Le premier roman sur la génération Y, c’est-à-dire la génération Y être mais où ?, autant dire encore le post-humain des zones grises, de l’indécision privé-public, de l’hypersolitude sous masque de survie Smiley et du narcissisme à haut-débit.

Le premier roman sur la génération Y, c’est-à-dire la génération Y être mais où ?

Show You, le plus grand réseau social planétaire, constitue la seule raison de vivre de Charles Valérien, sa substance et son aliénation. Il y raconte tout de sa vie téléchargeable. Une existence tout en nano-mémoire. L’obligation de tout dire tout le temps est la règle, sinon Show You vous biffe de l’existence légale. Autant dire la mort. C’est à Show You que Valérien confie donc sa vie fantastique de jeune homme à papa gravement dépressif et à mère absentée, de consommateur téléguidé, de nouveau locataire d’un appartement à rénover (pages très drôles), de collaborateur d’une boite marketing qui se paie d’autosuffisance et de jargon performatif top fresh et trop kiffant. Face à cette nouvelle religion de l’hyper-moi, la romancière finit par proposer un tout autre destin à son personnage.C’est hors de Show You que ce filigrane vivant peu à peu se désabonne de cette vacuité à pixels. Il se trouve que l’appartement fonctionne également comme un Show You domestique. Sa configuration panoptique lui permet de mater et de se remplir de la vie des autres d’en face : cette vieille dame imaginaire, cet écrivain trop vu connu et qui rêve de s’enterrer. Puis surgit Anne-Laure, en révolte contre l’époque, dépouillée de tout mobile et technologie biométrique, se repliant volontiers dans les catacombes. Valérien la suit.

Solange Bied-Charreton déroule toutes ces vies chloroformées sous écran radar, où même la contestation est gentiment digérée par ce qu’elle conteste. La satire y figure un Smiley mortuaire. De la morale réac sous des airs de jeune fille de la geek culture ? Pourtant sous l’ironie proche de l’asphyxie, on croit distinguer un mince rai de lumière, celui de la foi en la littérature elle-même, solution virtuelle mais qui permet de multiplier les possibles romanesques, donc le plausible. C’est aussi un roman initiatique sur les charmes de l’inattendu et du pari personnel. Et on parie que Solange Bied-Charreton devrait avoir une vie d’écrivain beaucoup plus longue qu’un tweet de circonstance.


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