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George Lakoff

vendredi 8 mai 2009, par Rémi Sussan

Lakoff George

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Le spécialiste de la linguistique cognitive, George Lakoff, a peut-être contribué à une meilleure cohérence du camp Obama durant les élections américaines. Même si le nouveau secrétaire général de la Maison-Blanche, Rahm Emmanuel, conteste ses théories, tout comme Noam Chomsky.

Barack Obama doit-il sa victoire à la linguistique cognitive ? Certes, Georges W. Bush a certainement davantage œuvré que quiconque pour la victoire de son rival, mais peut-être les théories de George Lakoff ont-elles joué un petit rôle dans le retour au pouvoir des démocrates. Et peut-être ont-elles aussi changé la politique pour longtemps, en mettant fin à un mythe issu des Lumières : l’agent rationnel.

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Portrait dessiné : Darius

George Lakoff, nouveau gourou des démocrates, a développé au cours des années une théorie du langage basée sur les notions fondamentales de cadre et de métaphore. Il commence sa carrière dans les années 1960, se consacrant à la linguistique. Il travaille alors sur la sémantique générative, qui cherche à unifier la logique formelle et la grammaire générative de Chomsky. Pour Lakoff et les siens, la sémantique (représentée dans leur recherche par la logique) précède la syntaxe. À cause de sa théorie, il se heurte au maître très dominateur du domaine, Noam Chosmky qui, rappelle Lakoff, « considère que la syntaxe est indépendante de la signification, du contexte, des connaissances accumulées, de la mémoire, des processus cognitifs, de l’intention de communiquer et de quoi que ce soit en rapport avec le corps ». On ne tente pas de déboulonner impunément un tel mandarin. Hors de Chomsky, point de salut, et Lakoff l’apprend bien vite. À ses dépens. Seul moyen pour lui de faire son trou et d’explorer ses théories, quitter le domaine réservé de la linguistique pour en investir un autre, très proche, mais qui reste à conquérir, celui de la linguistique cognitive, qui étudie les relations entre le langage et le fonctionnement de notre cerveau.

Lakoff y développe, dès les années 1980, sa théorie de la métaphore. À première vue, cela semble être un genre d’étude très spécialisé et abstrait dont les départements universitaires de littérature ont le secret. La métaphore est partout. En fait, elle est à la base de notre fonctionnement mental. Vous saisissez ce que je viens d’écrire ? c’est bien ça, nous sommes dans la métaphore. Vous avez « saisi » mes propos comme vous l’auriez fait d’une fourchette. L’ensemble de notre processus de pensée fonctionne de cette manière. Il y a des métaphores qui utilisent l’orientation spatiale : on attribue certains phénomènes au « haut », et d’autres au « bas », d’aucuns impliquent la personnification, ou la réification (identification d’un processus à un objet).
Et cela ne s’arrête pas au langage courant. Même une discipline aussi rigoureuse que les mathématiques repose en fait sur une architecture de métaphores. Par exemple, nous représentons les nombres sur une ligne. Nous utilisons pour comprendre l’arithmétique une métaphore issue de la géométrie.

Cette structure métaphorique de notre esprit vient du fait que nous pensons, raisonnons avec notre corps. Nos concepts abstraits, même ceux des mathématiques, s’élaborent avec du concret et en gardent toujours la trace. C’est là que George Lakoff se situe dans le courant de la « philosophie incarnée », dont les représentants les plus connus sont Antonio Damasio en neurosciences, Rodney Brooks en robotique ou Francisco Varela en sciences cognitives. À l’opposé de la pensée cartésienne, les adeptes de cette école affirment au contraire que le corps, l’action, déterminent et forgent la pensée, et que celle-ci ne saurait être la production abstraite d’un « système de règles » isolé du monde. Telle est bien sûr la vision d’un Descartes, mais aussi celle de bon nombre de chercheurs en intelligence artificielle et de linguistes comme Noam Chomsky. Même les tentatives de « sémantique générative » du jeune Lakoff, qui mettaient l’accent sur l’importance de la logique, sont dépassées par cette conception de « l’incarnation ».

Naturellement, notre comportement dépend de nos choix de métaphores. Vers 1994, Lakoff commence à s’intéresser à la politique. Il s’interroge alors sur les valeurs qui constituent le cœur de la pensée républicaine (d’étranges animaux pour lui). Comment se fait-il que la plupart des conservateurs pensent en bloc les mêmes choses sur un ensemble de phénomène, et que les démocrates (dont il fait partie) professent exactement le contraire ? Pourquoi par exemple, se demande-t-il, les conservateurs se disent-ils tous « pro-life » et dans le même temps soutiennent-ils la peine de mort ? Pourquoi trouve-t-on si peu de défenseurs des thèses anti-avortement opposés à la peine de mort ? George Lakoff raisonne sur une réalité typiquement américaine, car le Vatican notamment, est à la fois contre l’avortement et la peine de mort.
Pourtant, on trouve bien une logique derrière tout cela. Toute vision du monde repose sur un système particulier de métaphores, qui crée tout une constellation de notions qui s’articulent pour former un tout. Pour expliquer cette façon de raisonner par bloc, Lakoff fait appel à un autre concept issu des sciences cognitives : celui de « cadre ». Lorsque vous pensez à un mot, il ne vient pas tout seul. Il s’accompagne d’un cortège d’association d’idées, de connotations.

Quand les démocrates pensaient comme un éléphant

Lakoff postule que démocrates et républicains utilisent deux cadres différents basés pourtant sur une même métaphore, celle de la famille. Mais le modèle familial du républicain est celui du Père sévère, où la punition et la discipline permettent d’atteindre un état adulte où « on est capable de poursuivre ses intérêts propres ». Les démocrates partagent la même métaphore, mais leur modèle est celui de la famille nourricière, protectrice…

Pour Lakoff, les think tanks républicains ont compris cela depuis longtemps. Ils savent recadrer leurs campagnes électorales en fonction du système de valeurs des électeurs. Au contraire, les démocrates commettent une multitude d’erreurs.

La première d’entre elles est de confondre le programme et les valeurs, de croire qu’une « liste de blanchisserie » de réformes à accomplir peut convaincre des électeurs. En réalité, les gens votent pour leur identité. Ils choisissent ceux à qui ils peuvent s’identifier. Dans son livre Ne pensez pas à un éléphant, Lakoff raconte comment lors d’un questionnaire établi par un syndicat, on a demandé aux participants d’un groupe-test ce qu’ils pensaient des positions politiques d’Arnold Schwarzenegger, candidat au poste de gouverneur, et de son adversaire démocrate, Gray Davis. Dans de nombreux cas, sur chaque question prise une par une les personnes interrogées affirmaient préférer les choix de Davis. Mais, à la question finale, « pour qui voteriez-vous ? » la réponse était bien plus souvent qu’elle ne l’aurait due : « Schwarzenegger ».

George Lakoff se méfie aussi de la tentation qu’ont eu bien des démocrates de « viser au centre », de modérer leur campagne en adaptant une partie de leurs points de vue à ceux de leur adversaire. Ne pensez pas à un éléphant, préfacé par Howard Dean (chef du comité national du parti démocrate et ancien candidat aux primaires démocrates de 2004) et distribué à tous les démocrates de la chambre des représentants, l’illustre. C’est bien connu, ne pas penser à un éléphant (surtout républicain), c’est forcément y penser. Première leçon pour les « libéraux » (au sens américain du terme) : ne pas utiliser le vocabulaire de leurs opposants. Ils ont déjà construit leurs cadres. Par conséquent, en recourant à leur lexique, on évoque d’emblée leur système d’associations : on a déjà perdu la bataille.

Mais surtout, les démocrates font l’erreur de croire que la rationalité joue un rôle fondamental dans les choix politiques. Vision dépassée par les sciences cognitives et qui pousse les gens, comme le dit le titre du dernier opus de Lakoff paru cette année, à « comprendre la politique américaine du xxie siècle avec un cerveau du xviiie siècle. »

En 2003, George Lakoff a fondé avec quelques autres l’institut Rockridge, l’un des rares think tanks démocrate. Son but, recadrer le discours des militants du parti de l’âne. Il propose ainsi de construire un système de métaphores propre à la pensée libérale. Le Rockridge Institute ne verra pourtant pas l’élection d’Obama, puisqu’il a fermé ses portes en avril 2008.
Toujours est-il que, selon la Chronicle Review, lorsque Lakoff eût fini son manuel à destination des militants progressistes, Thinking points, il en envoya la première copie à Obama. « Je ne sais pas s’il l’a lu […] mais bon nombre de personnes ont remarqué que lorsque l’on examine Thinking Points, on y trouve la campagne d’Obama. »

Naturellement, les théories de Lakoff ne font pas l’unanimité, y compris dans son propre camp. Au plan politique, Rahmi Emmanuel, qui depuis, a été nommé par Barack Obama, secrétaire général de la Maison blanche, a longuement critiqué Lakoff dans un livre écrit en collaboration avec Bruce Reed, The Plan : big ideas for America. Pour lui, le problème du programme des démocrates était affaire de contenu, pas de message. La controverse se poursuit également chez les scientifiques. L’un de ses principaux adversaires se nomme Stephen Pinker, auteur de L’instinct du langage et disciple fameux de… Noam Chomsky. Les vieilles querelles ont la peau dure.


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