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Good Bye Lénine (enfin, pas tout à fait)

jeudi 31 mai 2012, par Guillaume Jan

Beau-livre. Le photographe Tomas Van Houtryve a enquêté sur le quotidien des derniers pays marxistes ou assimilés de la planète. Une exploration désabusée : et si les excès du néo-libéralisme ranimaient le communisme ?

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Tomas Van Houtryve, Paris, mai 2012 (©Guillaume Jan)

Au départ, une énigme : comment une idéologie tombée en faillite voilà plus de vingt ans peut-elle survivre ? Le photographe belgo-américain Tomas Van Houtryve a planché sur cette question de philosophie politique, partant enquêter dans les sept derniers Etats restés (plus ou moins) fidèles à la révolution communiste. On essaye de se les remémorer : il y a d’abord à la Corée du Nord, qui n’a pas dévié d’un iota du totalitarisme stalinien depuis les années 1950. On pense à Cuba et au Vietnam. A la Chine, bien sûr, qu’on aurait failli oublier. Mais encore ? La Biélorussie ? Non. Même si la dernière dictature d’Europe a conservé le moule hérité de l’URSS, le PC local n’a remporté que six sièges aux élections de 2008. Par contre, sa presque voisine Moldavie vient d’accorder la moitié de ses sièges parlementaires aux communistes. Reste encore le Laos, qui continue de pourchasser sans merci les «  ennemis du peuple » alliés aux Américains pendant la guerre du Vietnam. Et le Népal, où la révolution maoïste a fini par triompher, en 2008.

Depuis le big bang de la dislocation de l’URSS, en 1991, chacun de ces pays évolue dans sa direction, libéré du centre de gravité russe. « Certains s’enferrent dans le totalitarisme, mais la plupart composent avec le marché libre  », remarque Tomas Van Houtryve. En Corée du Nord, le photographe s’offre une belle montée d’adrénaline à l’avant-veille de quitter ce pays caricature du stalinisme, quand les services de sécurité lui demandent de revoir son visa Chinois – qui était tamponné sur son autre passeport, son passeport américain. Sueurs froides : la Corée du Nord et les Etats-Unis n’ont toujours pas signé de traité de paix, la guerre de 1950-1953 n’est officiellement pas terminée entre les deux Etats. « S’ils découvraient ma nationalité et ma profession (…), je pouvais être condamné à des années de travail forcé dans un camp de rétention  », écrit le jeune homme de 37 ans dans La Lutte continue. Il invente un bobard, maquille son passeport US, et nous dévoile l’issue de cet épisode avec le suspense d’un roman d’espionnage.

"Comment l’image de Britney avait-elle pu pénétrer cette région reculée, alors que la nouvelle de l’effondrement mondial du communisme ne l’avait apparemment pas fait ?"

C’est la force de ce livre intriguant : à côté des images simples et discrètes, qui montrent le dénuement, l’attente, la colère ou la peur, le reporter relate les circonstances de ses escapades dans ces pays perdus, secrets, gardés, interdits, où le rêve d’égalité s’est transformé en cauchemar, en pénuries quotidiennes, en répression de la liberté d’expression. Des récits d’aventures palpitants et rocambolesques comme des albums de Tintin. Le texte nous entraîne, par exemple, dans un voyage clandestin à travers les montagnes népalaises, à la rencontre des rebelles maoïstes – dans un de ces villages isolés, Van Houtryve photographie une armée d’adolescent(e)s vêtus de tee-shirts Britney Spears ou Spiderman. « Comment l’image de Britney avait-elle pu pénétrer cette région reculée, alors que la nouvelle de l’effondrement mondial du communisme ne l’avait apparemment pas fait ? », fait-il mine de s’interroger.

"Je n’aime pas couvrir les événements en masse, je préfère réaliser seul mes enquêtes"

C’est au cours de ses études de philosophie que Tomas Van Houtryve découvre le Népal. En 1997. Parti pour un semestre dans le cadre de sa troisième année, il est fasciné par la population de cet Etat himalayen, la culture, la tolérance religieuses, et la rébellion maoïste qui commence à prendre son essor. « J’y ai découvert la pauvreté aussi, la plupart des villages n’avaient pas l’électricité. En venant des Etats-Unis, c’était un choc matérialiste  ». Le jeune homme a grandi près du parc national de Yosemite, en Californie, là où le paysagiste Ansel Adams a tiré ses plus beaux clichés : en arrivant au Népal, le photographe amateur (qu’il était encore) se frottait les mains de pouvoir cadrer la chaîne de l’Everest dans le viseur de son Nikon. Mais, très vite, ce sont les gens qu’il photographie. « J’étais timide, j’ai utilisé mon appareil comme un prétexte pour entrer chez eux  ». A son retour, il étudie sérieusement la photographie en parallèle à son cursus de philo. Il pige pour le quotidien du campus, à Boulder, dans le Colorado. Quand survient le massacre de Colombine (deux ados déclanchent une fusillade dans leur école, tuant 13 personnes et en blessant 24 autres, en avril 1999), il est un des premiers journalistes à arriver sur les lieux, en voisin. « Puis la meute des paparazzis est arrivée, quelques heures après. Ça m’a dégoutté, je suis parti. Je n’aime pas couvrir les événements en masse, je préfère réaliser seul mes enquêtes ».

Celle de La Lutte continue lui a pris sept années, pendant lesquelles Van Houtryve a cherché à révéler de manière précise et sensible le caractère de ces pays anachroniques. Il en rapporte un témoignage sombre et désabusé, presque mélancolique. Il a passé près de deux années au Népal, il est retourné sept fois à Cuba (« il est très facile d’y faire des photos touristiques mais très difficile d’aller au-delà, surtout quand ça touche à la politique »). Il a traversé le Vitenam à moto, à la recherche de la maison d’enfance de sa belle-mère, il y a rencontré des membres des jeunesses communistes qui n’avaient que faire de l’idéologie mais qui misaient sur l’importance du réseau professionnel de l’organisation. Il se demande, en Moldavie, pourquoi le Parti Communiste occupe de nouveau une place majeure au Parlement : « Sans ports ni facilités pour le commerce, incapable de s’adapter aux bouleversements de la mondialisation et du libre-échange, le pays a décroché. Là où le capitalisme a failli, le communisme a ressurgi », propose-t-il comme explication dans ses textes toujours percutants, indispensables légendes à ses instantanés de la vie quotidienne.
« Ma curiosité pour le communisme n’est pas venue du militantisme, je ne suis pas politiquement engagé, précise le photographe. C’est l’énigme de la survivance du communisme au XXIème siècle qui m’attirait, et l’aspect visuel de ces pays  ». Que lui a appris cette expérience au long cours ? « Le communisme, ça reste très séduisant en théorie, mais c’est terrifiant dans la réalité  ». Il dit aussi : « On peut montrer beaucoup de choses avec des photos, des choses que les philosophes ne savent pas toujours saisir. Par exemple, quand on théorise sur les régimes communistes, on n’inclut pas forcément les heures de queue devant les magasins, ou les vacances imposées par le gouvernement. En photo, on voit plus directement la différence  ».

« Le retour du communisme est envisageable, surtout quand on voit toutes les bêtises du capitalisme aujourd’hui »

La Lutte continue est préfacée par le philosophe franco-bulgare Tzvetan Todorov : « Il est bon de se souvenir que le communisme, loin d’être l’oeuvre du diable, est le produit de la tentation d’apporter le plus grand bien à tous, écrit ce dernier. Comment s’expliquer que ce système politique, qui a déjà donné les preuves de sa nocivité, puisse encore paraître désirable ici ou là ? Par le fait que cette nocivité se révèle essentiellement lorsqu’il s’empare du pouvoir et qu’il entreprend de transformer la société  ». Le photoreporter dit la même chose : « Ça commence avec une bonne volonté, mais le projet d’égalité entre les hommes perd son chemin lorsque le pouvoir utilise des méthodes violentes pour arriver à ses fins  ». On le sait. On l’a su. Seulement, l’homme à ce défaut de ne pas arriver à retenir les leçons de l’histoire. « Le retour du communisme est envisageable, surtout quand on voit toutes les bêtises du capitalisme aujourd’hui. Dans ce contexte, on oublie facilement les dérives du communisme, comme on oublie les dérives du fascisme  ». Et les extrémismes se faufilent dans les interstices. « Mais c’est le rôle des intellectuels, des cinéastes et des écrivains de produire des œuvres qui nous empêchent d’oublier », affirme Tomas Van Houtryve. C’est aussi le rôle des photographes, comme il nous le confirme brillamment dans ce livre à visage humain et à la maquette impeccable.


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