Grey Anderson : De Gaulle et le mystère 1958

Le 15 octobre 2018, par Emmanuel Lemieux

Entretien avec l’historien américain Grey Anderson, auteur de l’essai le plus iconoclaste du 60e anniversaire de la Constitution et de ses origines oubliées.

#Politique

Histoire politique. Par effet de contraste, La Guerre Civile en France, 1958-1962, est un ouvrage qui klaxonne dans l’ambiance cotonneuse et la médiatisation très scolaire du 60e anniversaire de la constitution de 1958. Coaché par l’éditeur Éric Hazan, l’historien américain Grey Anderson agace l’étrange amnésie collective des origines. Celles des conditions du retour de De Gaulle au pouvoir dans le contexte brutal et paranoïaque de la Guerre d’Algérie et d’une IVe république incapable d’absorber les difficultés et de décider. Peu de nouvelles découvertes, mais le plaisir d’un récit bien construit et documenté et d’une interrogation persistante et passionnante sur une démocratie moderne : comment une société, dans son écrasante majorité, a accepté un régime qui s’est imposé dans des conditions aussi troubles.

C’est un livre issu de votre thèse, quels éléments ou concepts ne figurent pas dans le livre que vous auriez développé dans votre travail universitaire ?
« J’ai assez largement révisé le texte de la thèse, mais le raisonnement et la base archivistique sont demeurés les mêmes. C’était surtout un travail de raccourcissement et de mise en récit. Mon éditeur Eric Hazan m’y a énormément aidé. Parmi les éléments coupés ou reformulés, il y avait un long développement sur les débats parlementaires de l’automne 1960 autour du financement de la dissuasion nucléaire. L’épisode m’a intéressé car il mettait en jeu bon nombre des contradictions auxquelles le régime gaulliste a fait face à ses débuts : la politique étrangère, la construction européenne et l’alliance atlantique, mais aussi la guerre en Algérie et les visions post- ou néocolonialistes de la présence française en Afrique, la politique budgétaire et fiscale, et cætera, et cætera. On y mesure également la véhémence des débats de l’époque — le gouvernement de Michel Debré a eu trois fois recours au 49.3 pour faire adopter la première loi de programmation militaire — et les éléments de langage (“ passéistes ”, “ réfractaires » au changement et à la modernité atomique ”) par lesquels les opposants à la politique nucléaire ont été marginalisés.

Comment un jeune chercheur américain en vient t-il à s’intéresser à une rupture politique française des années 1950 ? Êtes-vous arrivé à ce sujet par le prisme de la guerre psychologique ?

En effet, au début de mes recherches doctorales j’ai suivi le regain d’intérêt aux États-Unis pour la « doctrine française » de la contre-insurrection, et la redécouverte d’un répertoire stratégique qui datait de la guerre d’Algérie. Et à peu près au même moment, avec l’engagement des forces françaises dans la guerre en Afghanistan, on constatait la relative « décomplexion » de l’institution militaire française vis-à-vis de cette tradition. Certes, cette tradition n’avait jamais été entièrement abandonnée, mais sa mémoire restait quelque peu contaminée par la crise des relations civiles-militaires des années 50. C’est ainsi que je me suis mis à enquêter sur l’apogée de cette crise, le 13 mai 58 et le retour au pouvoir de de Gaulle. J’ai été intrigué de voir quelle place marginale tenait cet événement dans l’historiographie de l’Europe d’après-guerre, et me suis interrogé sur les raisons de cet effacement relatif, comment s’était-il imposé…

« Mis à part les accès refusés à certains documents d’archives, une de mes grandes difficultés a été d’estimer la véritable importance de De Gaulle lui-même. »

Quelle est la découverte qui a vous le plus surpris lors de vos recherches ? Et quelles ont été les difficultés rencontrées ( accès archives, impensé, concept…) ?
D’une certaine manière, ce qui m’a plus surpris en lisant la littérature existante, était que les faits étaient déjà bien établis. Sur le fond, il n’y a plus beaucoup d’ambiguïté sur les questions qui à l’époque étaient controversées. Je pense par exemple à la connivence des gaullistes (et du Général lui-même) avec les complots qui animent Alger le 13 mai 1958, à la menace d’un coup d’État militaire en métropole, idée qui hante les parlementaires à Paris durant les semaines qui suivent. En revanche, à côté de ces certitudes factuelles, il y a d’importantes différences d’interprétation. J’ai été interpellée de voir à quel point les acteurs de l’époque et leur rapport à l’événement pesaient sur les débats historiographiques. J’ai été très influencé dans mon travail par un courant de la sociologie politique française, incarné notamment par Delphine Dulong, Bastien François, Brigitte Gaïti, dont l’attention critique à la “mythologie” du nouveau régime — autour du personnage de de Gaulle par exemple, ou l’émergence des « technocrates » et de la haute fonction publique — a permis de révéler certains des compromis passés entre les principaux protagonistes. Cela dit pour l’historien cette approche pose aussi de vrais défis. Mis à part les accès refusés à certains documents d’archives, une de mes grandes difficultés a été d’estimer la véritable importance de De Gaulle lui-même, sa personnalité et son autonomie d’action, dans ces toutes premières années de la Ve. En France depuis l’école des Annales on parle avec réprobation (à mon sens à juste titre) de l’histoire des Grands Hommes ; pour être honnête je ne suis pas sûr d’échapper totalement à cet écueil...

« À mon sens ni le déroulement de la crise de la IVe République, ni son issue n’étaient inévitables. »

Est-ce que ce « l’origine refoulée de 1958 » que vous soutenez, au fond ne constitue-t-elle pas le pacte tacite d’une société tout entière fatiguée par la guerre et avide de consommation et prête à accepter n’importe quelle fable, plutôt qu’une super-manipulation militaro-politique ?

Qu’il y ait eu une part de manipulation dans la crise qui a donné naissance à la République actuelle, je crois que personne n’en peut douter, bien que sa logique reste sujette à débat. Vous avez raison de poser la question de l’opinion publique, et c’est vrai que l’histoire que je raconte est à bien des égards une histoire « d’en haut. » Mais c’est un choix méthodologique qui m’a semblé justifié justement par l’adhésion remarquablement large de la population française à un pouvoir qui, comme j’essaie de le montrer, ne brillait pas à priori par sa légitimité démocratique. Bien sûr, cela a été ratifié par la suite. Mais à mon sens ni le déroulement de la crise de la IVe République, ni son issue n’était inévitable ; que l’on ait parfois présenter les choses comme le ralliement d’un peuple fatigué par la guerre et dépolitisé par l’avènement de la société de consommation doit autant aux agencements du nouveau régime et de la classe politique qu’à quelque nécessité historique. »

> À lire également sur notre site, la note de lecture et un entretien avec le journaliste et producteur Christophe Nick.

QUE LISEZ-VOUS EN CE MOMENT ?

En ce moment je relis pour la troisième fois au moins, L’illusion du bloc bourgeois (Raisons d’agir ed.) des économistes Bruno Amable et Stefano Palombarini, un ouvrage paru l’année dernière avant les élections présidentielles et législatives et qui vient d’être réédité. C’est une analyse profonde et très stimulante de la conjecture politique française, qui éclaire beaucoup le développement de la République d’aujourd’hui.




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