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Guy Deutscher, le linguiste qui défend de parler l’anglais

vendredi 12 novembre 2010, par Jacques Secondi

Il avance de nouveaux arguments scientifiques pour lutter contre l’hégémonie de sa langue qui devient un patois de la mondialisation.

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Mauvais apprentis de langue étrangère, les Français ? Moins d’un tiers des Britanniques peuvent tenir une conversation dans une autre langue que la leur, ce qui représente la même proportion que celle des Français capables de s’exprimer en Anglais, alors que la moyenne européenne est de 45 %, avec des pics à 80 % aux Pays-Bas, en Suède ou en Norvège.

A pensée unique, langue unique ? Il semble désormais aller de soi que l’anglais peut servir de langue commune à chacun, quelle que soit sa langue maternelle d’origine. La démonstration la plus frappante en est donnée par les grands groupes mondialisés qui imposent l’anglais dans leurs couloirs jusqu’autour des distributeurs à café, y compris entre locuteurs d’une même langue maternelle. Pourtant, les recherches récentes sur le sujet par un linguiste (anglais), honorable professeur de l’université de Manchester comme Guy Deutscher apportent du grain à moudre au moulin à paroles. Le chercheur avance de puissants arguments pour le maintien de la plus grande diversité possible dans la Babel planétaire.

Un échange, y compris une négociation diplomatique, des discussions sur une norme ou l’élaboration d’un accord commercial, tenu en Anglais par des personnes dont ce n’est pas la langue maternelle n’aboutissent pas du tout à des conclusions différentes si chacun a la possibilité de s’exprimer dans sa propre langue. Pourquoi ? Les différents interlocuteurs se trouvent dans un contexte où ils se trouvent tentés ou obligés de comprendre les mécanismes des uns et des autres. C’est la thèse, en profonde rupture avec les pratiques dominantes qui ont installé l’Anglais comme seule langue véhiculaire.

Gymnastique linguistique

Dans « Through the language glass » (Metropolitan Books, non traduit en Français), Guy Deustcher laisse entrevoir les immenses territoires inexplorés des effets différenciés de chaque langue sur le cerveau de ses locuteurs. Membre de la « School of languages » de l’université de Manchester, il défend l’idée qu’il serait temps de penser à cultiver soigneusement ces multiples visions du monde. Une position très minoritaire devant le rouleau compresseur de l’hégémonie linguistique. Les anglophones ne ressentent pas l’utilité d’apprendre des langues étrangères. Pour les autres, l’idée que les diverses sensibilités, quelle que soit la langue maternelle d’origine, puisse s’exprimer de la même façon dans un idiome commun, en l’occurrence un Anglais international, patois mondialisé tirant vers le bas, s’est peu à peu imposée.

Guy Deutscher, dont la langue maternelle est l’hébreu, lui veut croire aux progrès qui pourraient être accomplis dans la compréhension mutuelle entre les êtres, y compris au plus haut niveau, en diplomatie ou dans les affaires, si l’on tenait davantage compte des formes de pensée que développe chaque langue vivante. Pour lui, le langage s’apparente à une sorte de gymnastique qui, répétée jour après jour, finit par muscler certaines émotions et aptitudes. « le Chinois n’oblige pas son locuteur à spécifier le temps de l’action qu’il décrit ce qui n’empêche pas les Chinois de différencier le présent du passé s’ils le souhaitent  » décrit-il, en démentant au passage la vieille thèse d’un Benjamin Lee Whorf. Dans les années 1940, ce chercheur fit admettre que les langues pouvaient interdire aux uns de saisir les concepts des autres. A ses yeux, les Amérindiens étaient, pour cette raison tout à fait inaptes à saisir la notion d’écoulement du temps. En revanche leurs langues favorisaient une meilleure compréhension instinctive de la quatrième dimension spatiotemporelle contenue dans les théories d’Einstein. Ces théories, très séduisantes à l’époque, se sont révélées entièrement fausses.

Certes un Chinois n’oblige pas son locuteur à spécifier le temps de l’action qu’il décrit, comme c’est le cas en français et encore plus en anglais où toute action décrite est positionnée au présent, au passé ou au futur (je fais, j’ai fait ou je ferai). « Ce qui n’empêche pas les Chinois de faire la différence entre le présent et le passé et de l’exprimer si nécessaire » commente Guy Deutscher. « Il faut donc plutôt voir la langue comme une contrainte, qui oblige à prendre systématiquement en compte tel ou tel élément de la réalité  ».

Genre et couleurs

« La connaissance du cerveau humain est beaucoup trop limitée pour que l’on puisse entrer dans la complexité des effets que le langage produit sur nos comportements  », indique Guy Deutscher , mais on peut isoler des symptômes simples. »
Est-il par exemple indifférent que Français, Italiens, ou Allemands pensent en permanence au sexe des objets qui les entourent tandis que les Anglais campent dans le désert monochrome du « it » et du « its », le genre « neutre » affecté à tout ce qui n’est pas humain ? Dans cet océan de neutralité ne surnagent guère que les navires qui peuplent, tels des créatures vivantes, les romans de Joseph Conrad, auxquels ce peuple de marins accole affectueusement le pronom féminin « she ». Comment imaginer que, dans bien d’autres langues, le va-et-vient constant entre féminin et masculin ne finisse pas par créer des sentiments à l’égard des choses ? La mer est un exemple célèbre, féminine et si proche de la maternité en Français, masculine et puissante en Espagnol, en Italien, ou en portugais.
« L’Anglais donne la priorité à la fonction, tandis que le Français est en permanence torturé par un besoin de préciser le genre de la personne qui l’occupe  », soutient l’anthropo-linguiste.

La lutte d’influence des genres affecte aussi les rapports entre les sexes. L’anglais n’exige pas, pour raconter sa soirée de la veille, de préciser si celle-ci a été passée en compagnie masculine ou féminine. « Yesterday I dinned with my neighbor » (hier j’ai mangé chez mon (ma) voisin(e)) pourra affirmer un anglophone sans avoir obligatoirement à préciser s’il s’agissait de son voisin ou de sa voisine. « Cela ne signifie pas que les Anglais ne savent pas faire la différence entre une soirée passée avec un homme ou avec une femme mais que certains locuteurs sont obligés de prendre tout de suite en considération la référence au sexe des personnes  » explique Guy Deutscher. De même, l’Anglais donne la priorité à la fonction, tandis que le Français est en permanence torturé par un besoin de préciser le genre de la personne qui l’occupe en s’écorchant souvent la langue pour parler de l’écrivaine, de la présidente ou de la chercheuse. Marie-France Garaud a illustré ce dilemme lors d’un débat télévisé récent en coupant sèchement l’animateur qui résumait sa carrière pour préciser qu’elle avait été «  conseiller » de Georges Pompidou, et non pas « conseillère  ».

Langues « égocentriques », langues « géographiques »

Outre les émotions, le langage modèle notre perception du monde qui nous entoure, poursuit Guy Deutscher, par exemple à travers la désignation des couleurs. Jusqu’à il y a peu de temps, la langue japonaise ne différenciait pas le vert du bleu. Certaines autres langues ne distinguent dans le langage courant que le noir, le blanc et les couleurs. Mais, l’exemple le plus frappant de l’impact du langage sur nos comportements concerne la manière de se situer dans l’espace. « Regarde derrière toi  », « Tourne sur ta droite » indiquent les langues dites « égocentriques », les plus nombreuses, qui donnent à leurs locuteurs la possibilité de se repérer, quel que soit l’endroit, par rapport à leur propre position dans l’espace. « Un aborigène d’Australie parlant le Guugu Yimithirr pourra vous dire, en revanche : « Attention tu as une grosse araignée au Nord de ton pied » et il vous faudra comprendre instantanément où se situe ce point pour éviter le danger  » explique Guy Deustscher. Il existe ainsi plusieurs dizaines de langues «  géographiques  » à travers le monde, du Mexique à la Polynésie, qui initient dès la plus tendre enfance, leurs locuteurs à se transformer en boussoles humaines dotées d’une conscience permanente de la position des quatre points cardinaux avec, forcément, une autre conscience de leur propre place dans le paysage qui les entoure. On peut y voir une leçon de modestie mais surtout une incitation à lutter contre l’effacement dans une langue unique de cette palette de points de vues et de sensibilités.


Repères :

Par Cornevinle 21 juin 2014 : Guy Deutscher, le linguiste qui défend de parler l’anglais

On nous dit que deux milliards d’hommes essaient d’apprendre la langue la plus diffusée,l’anglais.De plus 4OO millions sont anglophones de naissance.

Supposons la règle des 20%-80%. Sur 2 milliards, 1,6 milliards apprennent en 3000 heures l’anglais basic ou d’aéroport,soit 4800 milliards d’heures. 400 millions apprennent en 10000 heures l’anglais de haut niveau, soit 4000 milliards d’heures ; soit un total de 8800 milliards d’heures.

Comparons à l’esperanto. Le temps d’études est en moyenne dix fois plus faible. Si on applique la règle de répartition précédente, 2400 millions d’hommes se contentent d’un niveau de base avec 300 heures, soit 720 milliards d’heures. 400 millions parlent à un haut niveau avec 1000 heures d’étude, soit 400 milliards d’heures. Le total est de 1120 milliards d’heures.

L’économie apportée par l’esperanto est donc de 7000 milliards d’heures. Par individu l’économie est d’environ 3000 heures ou l’équivalent de deux années de travail.

Time is money. OK alors pour l’esperanto. On ne parle pas ici d’autres avantages,une langue tremplin qui facilite l’étude d’autres langues, la diminution de la domination linguistique et une équité plus grande entre nations, un monde plus solidaire et pacifique, mieux capable de résoudre les problèmes du XXIème siècle.

- L’anglais, combien de milliards d’heures ?

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Par verole 13 février 2011 : Guy Deutscher, le linguiste qui défend de parler l’anglais

Pourquoi ce livre n’ est -il disponible qu’ en anglais ???????????????? Les cordonniers restent donc les plus mal chaussés....dirions-nous en français.


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    Par prallionle 6 janvier 2012 : Guy Deutscher, le linguiste qui défend de parler l’anglais

    L’Anglais est à la fois flatté de voir son idiome connu et parlé dans toutes les régions du monde pratiquant le commerce international, le fameux BASIC alias Globish, Novlangue, Lingua Franca etc. ce qui l’arrange, lui et son Pays (économie de temps et d’argent),

    et à la fois contrit de constater que cette langue véhiculaire simplifiée (sans parler de la prononciation dévastatrice utilisée par les Étasuniens) est d’un lointain rapport avec l’anglais académique.

    langue unique = pensée unique : bien évidemment ; cela me rappelle ma professeur d’anglais en 6° au collège qui rappelait à mes parents que pour bien parler l’anglais (ou une autre langue) il faut penser DIRECTEMENT dans celle-ci.

    Tout est dit : grosso modo, il y a et il y aura toujours des monolingues, des bilingues, des diglossiques et des polyglottes.

    La question d’ordre anthropo-linguistique est qu’un locuteur monolingue cesse de passer pour un sous-développé mental au simple prétexte bien futile (fallacieux et captieux de surcroît) que le Monde, appartenant aujourd’hui à tout le monde et à n’importe qui, doit imposer une pratique langagière uniformisée à tous pour être un citoyen du monde.

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      Par Cornevinle 18 juin 2014 : Guy Deutscher, le linguiste qui défend de parler l’anglais

      Une langue de communication internationale est nécessaire pour trois milliards d’individus.
      Les machines à traduire, chacun parlant dans sa langue ne fonctionnent pas ou pour quelques uns et mal.
      L’anglais est une langue nationale, hérissée de complications et d’exceptions. Il faut 10000 heures d’études, l’équivalent de six ans de travail, selon le traducteur d’anglais et de chinois à l’OMS, Claude Piron dans "Le défi des langues", pour bien le maîtriser.
      La solution de bon sens est la langue internationale équitable et facile esperanto qui s’apprend en moyenne dix fois plus vite et gratuitement sur Internet. Voir Lernu.net et 200000 articles sur Wikipedia. Ce sera demain une langue importante du commerce Est-Ouest et Sud-Sud. Les pays et personnes qui l’adopteront comme langue d’enseignement gagneront des emplois et des revenus.

      - Guy Deutscher, le linguiste qui défend de parler l’angl
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Par Jacques Bolole 30 décembre 2010 : Mauvais genre

Personne n’est "torturé par un besoin de préciser le genre de la personne" avant de parler en français. Le problème mentionné est simplement l’opposition à la féminisation des professions.

- Exergue

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