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Habemus Papam, non habemus respublicam

jeudi 14 mars 2013, par Philippe-Joseph Salazar

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L’élection de François est l’occasion d’avoir vérifié un adage : plus un journaliste en parle, moins il en sait ; tout le battage médiatique, journalistes s’époumonant à expliquer ou à prédire ce dont, par définition, ils ignorent, comme nous, tout ; sauf la très conservative chaîne américaine FOX qui sait quand elle ne sait pas et nous laisse écouter les fanfares sans voice over oiseux contrairement à l’inimitable France 24 où des harpies sardoniques récitaient le rosaire convenu de la pédophilie et des « scandales ». BBC World, elle, avait un panel d’experts discutant en continu, ce qui n’est pas pour surprendre de la partd’un pays schismatique mais de ce fait plus sensible que nous aux affaires de religion, dont le primat, anglican, sera emmitré le 21 mars…hélas le nouveau pape lui soufflera la mise. Bad timing for the Brits.

Cela dit, et sur un ton plus sérieux, il a fallu savourer l’élection du leader d’un peuple de plus d’un milliard d’individus, et il faut saluer la sagesse d’une élection par une centaine d’électeurs triés sur le volet, à la suite d’une campagne très courte, sans spots publicitaires, sans rallies de masse, sans posters, sans tweeter et sans facebook, et sans autre dépense que les voyages de certains électeurs vers Rome, et tout cela en deux jours avec du résultat. Chapeau ! ou plutôt mitre !

Comme quoi la règle du suffrage universel, d’invention récente, et selon laquelle chaque individu qui est censé posséder une parcelle inaliénable de la Souveraineté est également censé voter en craisonet non pour un intérêt personnel ou sectoriel mais pour le Bien Commun, la res publica (rejetez un seul élément de ce principe, et vous êtes anti-démocrate), n’est pas forcément la plus productive, ni la meilleure. Ajoutez à la théorie en vogue depuis 1789 que le Bien Commun s’exprime forcément par la somme arithmétique des votes permis en conférant le pouvoir absolu à celui ou celle qui en recueille 50% plus une voix, et fabrique ainsi ce que Jean-Jacques Rousseau nommait la Volonté générale, et soudain, on est pris de vertige devant la rhétorique électorale.

Considérez aussi que ce mode électoral a produit Jean XXIII, Paul VI, Jean Paul I, Jean Paul II, Benoît XVI, François – quelle suite de présidents soutient la comparaison, en termes d’expertise, de volonté, de savoir, d’intelligence, etc., avec cette succession de papes depuis soixante ans qui ont tous servi le Bien Commun, celui de leur milliard de fidèles ? Il est peut-être temps d’en venir à trouver un autre mode de scrutin pour nos élections que l’acquiescement inodore au suffrage universel, d’invention récente (Mesdames). On va me dire : mais l’Eglise elle n’est pas démocratique ! Certes, si ecclesia c’est « le peuple des croyants » pas seulement la structure cléricale, reste que la démocratie c’est le dêmos. Alors ?
Alors, dit simplement, l’Église catholique, « le peuple de Dieu », est un modèle atypique de société politique. Ce qui ne l’a pas empêchée, puisqu’elle vise à rassembler tous les êtres humains(la « globalisation » date tout de même du message de Jésus aux apôtres : allez de par les peuples et évangélisez), de développer une réflexion sur la « démocratisation ».

L’Église depuis des décennies est confrontée, de la part de ses adversaires et de ses propres affiliés, à une demande de « démocratisation ». Au nom du dêmos, le peuple, on veut faire parler différemment l’ecclesia, le peuple des croyants.

Or comme les Saintes Écritures fonctionnent à la manière de nos textes constitutionnels, Jean Paul II (ou son théologien, le futur Benoît XVI) se tourna vers elles en 1998 pour expliquer ce terme, « démocratisation », qu’il signale comme étant un néologisme allemand Demokratiserung. Il envoya une lettre aux évêques autrichiens et il leur fit une explication de texte : le terme dêmos (peuple, en grec ancien) n’existe pas dans les Écritures ; la Parole divine utilise un autre mot pour désigner « le peuple », et c’est (toujours en grec ancien) le terme laos, et non pas dêmos : « L’expression biblique ‘peuple de Dieu’ (laos tou theou) a été interprétée dans le sens d’une assemblée politique populaire (dêmos) organisée selon les pratiques en cours dans n’importe quel autre groupe humain. Et comme la forme démocratique de gouvernement est la plus proche des sensibilités contemporaines, bien des fidèles se sont mis à demander une démocratisation de l’Église » [1] .Refus du pape. Bref, sans dêmos pas de Demokatisierung, car c’est le laos qui, à travers les cent quinze électeurs, vient, de procéder à une parfaite élection.

On va me dire, depuis la rue Cadet, qu’on s’en moque. Depuis Buenos Aires je réplique que la distinction entre dêmos et laos éclaire avec une lumière crue une confusion savamment entretenue par ceux qui tirent leur pouvoir, désormais techno-oligarchique, du dêmos et du principe généreux de la démocratie, selon lequel chacun est censé être le Souverain, user de la raison lors du vote et voter pour l’intérêt seul du bien commun, dans le respect scrupuleux des lois. Bref qu’est-ce qui distingue un peuple dêmos d’un peuple laos ? Ceci :

Alors, je vous laisse conclure si, en France de nos jours, deux siècles après les Lumières, et quand s’éteignent les lampions des élections, si nous, citoyens, nous sommes un laos ou un dêmos et si, en acceptant que nous soyons un dêmos, nous ne prenons pas des vessies pour des lanternes. Reprenez les trois distinctions ci-dessus et faites un test d’aptitude. Est-ce que, peut-être, sans l’avantage du laos catholique qui lui, au moins, a l’avantage de croire à des valeurs, la République est devenue une « laocratie » à ras du sol. Pour entendre un vrai dêmos je vous invite à aller relire les grands discours de la Révolution, avant l’usurpation bonapartiste, en particulier l’admirable discours de Lazare Carnot, le seul député à avoir élevé la voix, une voix de raison, une voix pour le Bien Commun, contre la « laocisation » que l’Empire légua, avec armes et bagages, aux républiques futures [2].


[1To the Bishops of Austria on their “ad Limina" visit (November 20, 1998), § 11.
Je traduis la version anglaise – la version française officielle n’existe pas (http://www.vatican.va/holy_father/john_paul_ii/speeches/1998/november/index.htm).


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