Homère, bluesman de l’Antiquité

Le 25 mars 2018, par Emmanuel Lemieux

L’idée : L’helléniste Pierre Judet de La Combe fait comprendre Homère en écoutant le blues de Buddy Guy.

Pierre Judet de La Combe, Homère, Folio inédit, 368 p., 9,30 euros. Octobre 2017.

Biographie. Écrire une biographie d’Homère... L’helléniste Pierre Judet de La Combe en fait un petit dialogue introductif amusant. Gérard de Cortanze qui dirige la collection « Biographies » chez Gallimard lui a mis ce défi en main, et le chercheur l’a pris au mot : «  Vous savez, c’est embêtant, car Homère est sans doute une fiction… » Cortanze : « C’est votre problème. »
Sur les traces d’Homère, l’helléniste (on peut dire aussi philologue), rattaché au laboratoire Georg Simmel et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) s’est amusé à en suivre d’autres pour mieux le circonscrire. Il faut être rusé (mètis) pour attraper un conteur errant et aveugle qui a baigné une bonne partie de l’humanité dans ses visions et le faire parler. «  Homère ne se nomme pas mais fait qu’on le nomme  » remarque-t-il. Et d’ajouter : « Pour nous, Homère est un être de légende, mais pour les anciens Grecs, son existence ne faisait aucun doute. C’est que depuis l’Antiquité, les idées d’auteur et de réalité ont considérablement changé.  »

Homère est « celui qui sait mettre ensemble ».

Tout n’est que fil à retordre lorsqu’on fait la biographie d’un mythe composé lui-même de mythes en boucle. À commencer par le petit nom du raconteur de mythes. « Le nom propre « Homère » est passionnant car nous pouvons l’interpréter, savoure Pierre Judet de La Combe. Homêros est composé de deux parties : Hom-, comme dans « homogène », désigne ce qui est semblable, ce qui va ensemble ; -êros appartient à la même racine qu’« articulation » ou « arthrose » et « arthrite », pour les gens de mon âge. Homère est « celui qui sait mettre ensemble ». Ce n’est pas celui qui crée les choses, Achille, Ulysse, la langue poétique, mais il met ensemble les vers, les histoires, tout ce qu’on a raconté sur ces héros, afin d’en faire un poème nouveau censé nous toucher de très près. Son art est celui de la composition, de l’assemblage. Les anciens Grecs ont opposé à Homère un rival, Hésiode, qui en fait a vécu une génération après. Il a écrit des poèmes plutôt courts sur les dieux où il prétendait dire la vérité. Il racontait l’histoire des dieux pour expliquer comment comprendre et vivre la religion, la politique, le travail. Si l’on veut comparer, Hésiode serait un peu comme un prophète de la Bible qui dit ce qu’est Dieu et comment le prier, comment vivre jour après jour. En grec, Hêsiodos signifie « celui qui envoie sa voix », qui sort de lui-même sa voix pour chanter la vérité. Homère, au contraire, est celui qui assemble, qui construit son poème à partir de tout ce qui a été dit avant lui. Hésiode pense pouvoir dire ce qu’est la vérité. Il aura comme successeur les philosophes.  »

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Homère, par Olivier Roller.

Buddy Guy cite les autres tout en continuant à faire sa musique. De même, Homère cite les autres chanteurs, les autres genres et s’en amuse comme il s’amuse de ce que peuvent dire ses dieux, ses héros qu’il malmène en racontant leurs histoires.

Dans les musées, tel celui de Copenhague, on place d’ordinaire Homère dans la file des philosophes antiques, car il s’agissait probablement d’un lettré avec une certaine aisance de mobilité de par le monde.
Les repères chronologiques de la biographie égrènent des petites bornes entre les guerres de Troie de 1 250 avant J.C jusqu’au IIe, toujours avant J.C, avec la fondation de l’école rivale des stoïciens par un Cratès de Mallos à Pergame. C’est au cours du VIIIe que l’empreinte thermique d’Homère se détecte : Un groupe d’aèdes en Ionie d’Asie mineure a revendiqué le nom d’Homère, et aurait façonné ce monumental L’Iliade, tandis qu’un autre groupe affilié aurait construit la colossale Odyssée. C’est à la fin du VIIe qu’une guilde de poètes de Chios revendique carrément « descendants d’Homère », soit les Homérides. Ce « choc poétique et religieux  » suscité par les chants et les poèmes signés Homère, et d’effets durables, multiples et souterrains, est le véritable sujet biographique.
Durant un certain temps, Pierre Judet de La Combe a tournicoté autour de la statue sans savoir vraiment comment écrire sur elle. Jusqu’à la soirée du 7 juillet 2016 à… l’Olympia. Il en fait récit dans son livre. Sa fille adoptive offre à ses parents des billets pour le concert du bluesman Buddy Guy. « Le choc » écrit-il. Le vieux bluesman qui envoie du bois et de la joie en transe l’aiguille sur son sujet. Le choc ressenti, à l’instar des descriptions de Platon décrivant la performance spectaculaire d’un texte d’Homère vue sur scène (public magnétisé, yeux révulsés, bouleversé) va bien au-delà du déluge émotionnel. Il voit en Buddy Guy un authentique aède, certes né en 1936, pas aveugle comme Homère mais légendaire comme lui. « Dès son premier accord à la guitare, on est saisi, transporté, s’enthousiasme t-il dans son récit. On n’est pas devant une bonne réalisation du blues, mais plongé dans le blues en train de se faire. Une très longue histoire collective se concentre en ces quelques notes, jouées maintenant, dans un style original, inimitable. L’homme légendaire, qui a fortement contribué à l’histoire de son genre musical et poétique, qui est une part de sa légende depuis un temps déjà ancien, ne vient pas répéter une tradition, la prolonger, ni s’affirmer contre elle, bien évidemment. Avec son style propre, il l’actualise au sens premier du mot, il la rend présente et réelle, lui donne un « maintenant », à la fois avec humour et distance et de manière totalement engagée. » C’est comme cela que Buddy Guy convoque sous ses doigts, Muddy Waters, B.B. King, Ray Charles, Little Richard… Sans les parodier, mais en les reprenant, les citant, les faisant siens. Buddy Guy, un autre assembleur – et rassembleur.

« Buddy Guy cite les autres tout en continuant à faire sa musique. De même, Homère cite les autres chanteurs, les autres genres et s’en amuse comme il s’amuse de ce que peuvent dire ses dieux, ses héros qu’il malmène en racontant leurs histoires.  » L’humour, cette ruse enjouée, semble être un ingrédient distinctif homérique. Lorsqu’il ne figure pas dans une interprétation courante de l’un de ses poèmes – et il y en a beaucoup trop émise sans cette saveur essentielle selon le biographe —, on absente Homère. D’ailleurs sa mort est à peu près le seul point fixe de sa légende, une mort bien comique : le désespoir l’aurait atteint mortellement car il n’aurait pas su répondre à une devinette d’enfant sur les poux : « Tout ce que nous n’avons pas pris, nous l’avons laissé ; tout ce que nous n’avons pas pris, nous l’emportons  » le narguèrent des enfants lettrés. Comme Homère ne comprend pas un traître mot de leur énigme et leur demande de s’expliquer, ils lui répondent qu’ils n’ont rien pêché, mais qu’ils se sont épouillés. Mortifié, la star des poèmes épiques s’éloigne de ces petits chahuteurs arrogants mais trébuche dans la boue, et décède trois jours plus tard. Il est enterré à Ios.

De La Combe théorise grâce à l’aède des bayous Buddy Guy, on pourrait rajouter l’aède John Ford et paraphraser son journaliste de L’Homme qui tua Liberty Valence, «  Si la légende est plus forte que la réalité, alors imprime la légende  ». Homère « l’assembleur » à ce titre aura accumulé et accordé les légendes comme jamais. Une vraie légende vivante pour ainsi dire.

Le philologue a rassemblé tous les fragments possibles à sa disposition pour entreprendre la biographie d’un auteur premier mais parfaitement inconnu. Homère peut ainsi se revendiquer de nombreux pères ou mères, de lieux infinis. Sa cécité serait une métaphore de plus (il faut être aveugle pour vous emmener dans des endroits invisibles). Son va-et-vient dans la mémoire des hommes est celui d’un fantôme tenace, Byzance l’a encensé, le reflux du grec en Occident l’a effacé du Moyen Âge et remplacé par des versions médiocres innombrables. « Homère, dans cette aventure moderne, est à éclipses. Sa réalité est régulièrement mise en doute, alors que les Anciens n’en n’ont jamais douté, parce que l’idée même de réalité a changé depuis l’Antiquité  » insiste l’auteur.
Avant de s’attaquer au monument homérique, le chercheur a cheminé toutes ces décennies sur des sentes étroites, ultraspécialisées, puis s’est aguerri dans le vent des contradictions, puis a trempé ses lames dans la vulcanologie des polémiques et des épreuves. Homère a rendu fou et rendra fou encore et toujours les sciences sociales de par le monde : qu’est ce qui est réel ?

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