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Hong Kong sous surveillance

lundi 29 septembre 2014, par Philippe-Joseph Salazar

La puissante Église catholique défie la Chine.

Il est toujours intéressant pour l’observateur étranger de voir, au fil des ans, une société politique changer. En Grèce ancienne la « théorie politique » commença par ça : observer. Un « theoros » était un observateur qui allait voir comment « ça » fonctionne ailleurs. C’est aussi la naissance du renseignement. Etre pris à observer se payait cher en Grèce ancienne : par l’esclavage. Même un ambassadeur, un « theoros » officiel, devait veiller à rester dans son rôle : délivrer de vive voix un message au nom de sa cité, et repartir dare-dare. Parler et ne pas trop laisser traîner yeux et oreilles.

Je ne suis pas en geôle et je ne suis le porte-parole de personne, sauf de mon art, la rhétorique, mais j’ai observé de nouveau la SAR depuis ce qui est devenu, nolant malant, une sorte de camera obscura, le club de la presse étrangère - le fameux FCC du roman de John le Carré, The Honourable Schoolboy). Jadis le FCC occupait un bel immeuble, il est sis désormais dans une ancienne laiterie frigorifique ; et il ne reste du “theoros” espion du roman qu’une photo de George Smiley, aux toilettes, faisant mine de s’ajuster dans la pissotière de jadis d’où il observait, par un vasistas, le sillage d’une jonque de la maffia.

Hong Kong est sous surveillance. La surveillance est un degré supérieur de l’observation : la surveillance vise au contrôle. Voici donc ce que, durant une semaine de travail dans la « workroom » du FCC j’ai pu observer des méthodes anodines de surveillance et de contrôle.

Hong Kong, « Hongkers » pour les coloniaux britanniques dont j’avoue être un admirateur (ah ! si seulement la colonisation française, radicale-socialiste, avait pu produire un Toronto, un Sydney, un Hong Kong, un Cape Town, un Gibraltar et même une Malte, au lieu de *** - remplissez la case), est désormais la SAR.

En langage de la République populaire de Chine (dont je suis aussi un admirateur, et pour les mêmes raisons) Hong Kong est la « Special Administrative Region ». L’an passé cette appellation apparaissait sur les dépêches officielles de China Daily, qui est à la RPC ce que la Pravda était à l’URSS, un grand journal qui annonce la couleur. Désormais SAR a quasiment remplacé Hong Kong : des entreprises mettent sur leur en-tête, « Special Administrative Region of China » – sans même dénoter Hong Kong. Jadis Staline avait écrit un petit livre de linguistique matérialiste. Il savait : quand on nomme ce qui est déjà nommé, on renomme et on dé-nomme. « Hong Kong » est en passe de devenir une expression fictive. Encore un coup et on oubliera l’expression. Contrôler les mots, tout commence là.

Un dimanche, inquiet de la progression d’un typhon automnal, je me rends à la messe. La cathédrale de l’Immaculée conception se trouve au dessus du FCC, sur la pente à pic de l’île de Hong Kong, engoncée au milieu des gratte-ciels obsidionaux. Difficile à trouver, on arrive en nage, il fait 34 degrés, il est neuf heures. Je croise, sur Arbuthnot Road, une des nombreuses domestiques venues des Philippines, et manque me faire écraser par une Maybach en aluminium. Tout ce monde se rend dans le goulet qui mène au parvis de la cathédrale dans le plus pur style missionnaire, éclatante de blancheur. Ce dimanche-là est celui de l’Exaltation de la Croix. Le prêtre porte les ornements rouges. La cathédrale est pleine à craquer. Le chœur est magnifique, comme toujours je l’ai remarqué au cours de mes voyages quand les fidèles viennent d’Asie. N’étant là qu’en observateur rhétorique j’attends l’homélie et voici ce que martèle le prêtre : « Souvenez-vous que la mort sur la croix n’est pas une mort rapide, c’est une mort lente, une mort par suffocation, on rend le souffle lentement ».

Je ne saisis la portée rhétorique de cette remarque que lorsqu’après la communion le chœur, soutenu d’orgues splendides qui font réverbérer toutes les tours de verre et d’acier enserrant la cathédrale, entonne le Vexilla Regis – « voici l’étendard du Christ-Roi », et répète dans un crescendo assourdissant « Only the Lord, only the Lord, only the Lord », « Le Seigneur seul ». Je rassemble mes observations : mort par suffocation, tenir l’étendard sacré (la messe évoque aussi la capture de la Sainte-Croix des mains des Perses par l’empereur Héraclius, celui que Mahomet somma de se convertir, et qui envoya celui-ci au diable), un seul maître. La messe est une messe de résistance : la Chine veut nous suffoquer, nous ne servons qu’un maître et nous ne sommes pas prêts à baisser l’étendard. Je ne devais pas être le seul à observer et prendre des notes.

L’éducation, terrain de jeu des influences

Il faut savoir ici que l’église catholique est puissante. Sa puissance passe en grande partie par ses établissements d’éducation. Les lycéens, plus que les étudiants, sont le fer de lance des troubles actuels. Hong Kong possède un cardinal de fer dont l’opposition à la Chine communiste est sans concession. Le grand débat, dans les semaines précédant les manifestations actuelles, était de savoir si les lycéens allaient pouvoir faire la grève des cours et s’ils allaient être pénalisés. Le cardinal a fait publier qu’il soutenait la grève et ordonna qu’on ne pénalise pas. La hiérarchie anglicane, plus accommodante, fit savoir qu’elle approuvait la grève mais qu’on ferait une moyenne des notes. Les autres dénominations protestantes trouvèrent d’autres solutions, à mesure de leur pouvoir d’influence. J’ai donc observé que dans cette cité obsédée par la finance l’éducation est un point d’appui central. Ce qui se joue dans les rues de la SAR c’est la prise du pouvoir dans l’éducation, et l’éducation qui compte est entre les mains des églises.

Pour me remettre de la messe et d’éplucher la presse, je traverse la baie, le lendemain, pour voir comment on a installé le nouveau musée historique de la ville dans les casernes, miraculeusement préservées de l’ancien régiment de l’Inde anglaise, au centre du parc de Kowloon.

Pour ceux qui ne connaissent pas Hong Kong, cette ancienne colonie anglaise est une île avec, face à elle, la Chine continentale, « mainland ». Le quartier hyper-touristique de Kowloon, et à l’arrière les Nouveaux Territoires, avec leurs faubourgs, collines, calanques et splendides parcs naturels, tout ça n’est Hong Kong que par extension. De l’Ile, avec son Pic, on observe la Chine. Le musée de la ville, lui, depuis Kowloon, observe Hong Kong. C’est le dernier cri de ces musées précieux où les objets sont présentés comme des chaussures Louboutin, dans une ambiance tamisée d’ « éditeur de décor » (etc.). Bref, très chic. Mais, délaissant les culs de bol en porcelaine et autres raretés, j’observe un grand disque interactif ; et je pianote. Une carte avec des images de sites se matérialise. Un « theoros », ça aime les cartes, vous imaginez. Une carte vous dit ce que vous devez voir, en illustrant les sites. Une carte existe pour vous guider, et vous téléguider. Une carte est une stratégie rhétorique. Et j’observe que le musée de la ville est une reconstitution de Hong Kong à partir de trouvailles archéologiques dont le seul objet est de rejeter Hong Kong, l’île, dans l’anecdotique et de mettre en valeur le côté continental. Quiconque ignore l’histoire de la colonie sera pris au piège. Ce que montre la carte sur le grand disque interactif c’est ça, SAR ; et démontre le pouvoir de surveillance. Un « surveyor », en anglais, est un arpenteur ; un « survey » est un acte cadastral. Hong Kong est « surveillée » : pianotez sur la carte mais ce n’est plus ni la même géographie ni surtout la même histoire.

Trois observations, pas plus pour aujourd’hui. Je dois me surveiller.


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