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Il enquête sur la drôle de paix en Tchétchénie

dimanche 15 novembre 2009, par Emmanuel Lemieux

Après le nazisme des "Bienveillantes", Jonathan Littell publie une enquête, réalisée en avril 2009, sur la Tchétchénie, et explique comment il a bien failli tomber dans le panneau de la propagande. Un texte que pourront méditer nombre d’intellectuels français.

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Bio-express. Jonathan Littell. Né le 10 octobre 1967 à New York. Ancien humanitaire, notamment pour l’ONG Action contre la faim. Ecrivain franco-américain, il a obtenu le Grand prix du roman de l’Académie française et le prix Goncourt 2006 pour "Les Bienveillantes" (Gallimard). A paraitre le 26 novembre 2009 : Tchétchénie, An III (Gallimard)

Le 15 juillet 2009, était retrouvé le cadavre de Natalia Estemirova, collaboratrice de l’ONG Mémorial. L’assassinat de cette militante tchétchène des droits de l’Homme a contraint l’écrivain Jonathan Littell a réécrire son enquête, publiée le 26 novembre prochain par Gallimard, et prendre un peu plus de distance avec ses premières analyses.

En avril, accompagné d’un photographe, l’auteur des "Bienveillantes" avait pu travailler en toute quiétude à Grozny et sur le terrain tchétchène. Seul bémol : il n’aura jamais pu approcher la statue de commandeur du pays pro-russe, fils de l’ancien mufti indépendantiste Akmad Khadzi Kadyrov assassiné lui-même en 2002. Le nouveau "khoziaïn", le patron, Ramzan Kadyrov, conduit de main de maître la Tchétchénie, avec la main peu invisible de Poutine. Depuis que les pleins pouvoirs ont été confiés par les Fédéraux au nouveau président, la violence aveugle qui aura occasionné 200 000 morts a fait place à une "violence sélective".

Place des 3 imbéciles

Il faut préciser que Jonathan Littell a une connaissance plutôt fine de la Tchétchénie. Il y a opéré dans les années 1990 en tant qu’humanitaire et ce, lors des deux guerres de 1994-1996 et de 1999. Il revient à Grozny en 2009, année qui correspond à ses yeux à "l’An III" de la Tchétchénie. Sa description de son arrivée sans problème dans la capitale tchétchène lui permet de mesurer le chemin parcouru.

La ville a considérablement changé, utilisant tous les standards et les codes urbains des métropoles de la mondialisation. Peu de balafres, peu de cicatrices apparentes de la guerre. Le béton qui coule à flux tendu, le verre fumée, les écrans plats, les bars à sushis, Versace et Armani modèlent l’ artère principale sillonnée par les 4X4 et qui s’appelle désormais Prospectk Poutine. Seule trace d’ironie des habitants, la place surnommée "la place des 3 imbéciles", en référence à la statue pompière de trois révolutionnaires oubliés.

La violence politique a rattrapé Jonathan Littell par les cheveux, in extremis. Son texte aurait pu contribuer à la propagande d’ensemble, dépeignant un pays tenu par un président à poigne mais qui, tout de même, maintient la Tchétchénie dans une relative tranquillité et, même corrompue jusqu’à l’os, dans une visible modernisation de sa société. "La réalité c’est deux balles dans la tête" se reprend l’observateur.
L’enquête dans son ambivalence et ses demi-teintes s’avère du coup passionnante. Chaque information, pourtant recoupée avec soin par Littel, est comme un quitte ou double de la vérité.

Il retient cette formule tenue par Aleksandr Tcherkassov, l’un des dirigeants de Mémorial, dont les bureaux sont basés à Moscou : "La Tchétchénie, c’est comme 1937, 1938." Et de préciser : "Tout à l’air normal et... la nuit, des gens disparaissent." Selon les calculs effectués par les militants des droits de l’homme, ces disparitions rapportées à la population tchétchène seraient proportionnellement supérieures à celles des purges staliniennes.

Néanmoins, ces disparitions n’ont aucune commune mesure avec celles des guerres passées, insiste Jonathan Littell. Pour le premier semestre 2009, sur 74 cas de disparitions recensées par Mémorial, "57 personnes ont été retrouvées, la plupart après torture toutefois. Quatre ont été exécutées, et douze ont "disparu sans nouvelles" ". L’écrivain ne l’ignore pas : "Ramzan, comme son maître à Moscou, sait parfaitement qu’il suffit de quelque cas pour maintenir la peur."

le droit de tuer les femmes séduiraient les indépendantistes

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Ramzan Kadyrov, le nouveau maître de Grozny, soutenu par Poutine (Source : The New York Times)

L’ironie, le faux-semblant, les discours d’usage se répandent dans tout l’espace public, même si l’on peut critiquer et moquer la personnalité de Ramzan entre amis et chez soi.

Cette drôle de paix repose sur cinq pilliers, analyse le reporter écrivain. Le soutien inconditionnel de Poutine constitue la clé de voûte. Les autres piliers sont la terreur, la reconstruction -et son impressionnante corruption en cascade-, la cooptation -qui n’a rien à voir avec la méritocratie- et l’installation d’un islam soufi traditionaliste dans toutes ses composantes pour contrer les fondamentalistes du wahhabisme.

Frustre, ostentatoire "bling-bling" mais aussi subtil à l’oriental, "personnalité délirante, parfois à la limite de la psychose", Ubu-Ramzan est à la fois un authentique maffieux, et un autocrate qui sait persuader les opposants d’hier de revenir revivre au pays qu’il veut de plus en plus autonome du pouvoir central. Ainsi, paradoxe des paradoxes tchétchènes, les dispositions de la Charia -dont les indépendantistes rêvaient tant- sont appliquées, avec la bienveillance de Moscou.

Pire, le discours présidentiel sur la condition des femmes, encouragerait fortement les indépendantistes islamistes à réintégrer le giron de la mère-patrie. Selon Littell, « le droit de battre ou de tuer ses femmes ou ses filles paraît si fondamentale à Kadyrov qu’il en a fait un argument pour encourager le retour des Tchétchènes exilés en Occident. »

Néanmoins, le problème tchétchène, "le bacille du séparatisme" selon l’expression en usage au Kremlin, semble s’être déplacé. D’autres indépendantistes "chaïtani" (diables) ont "rejoint la forêt" au Daghestan et en Ingouchie. Les cycles de violence s’y amplifient depuis le début de l’année. Moscou a même demandé à Ramzan de faire intervenir ses troupes aguerries en Ingouchie pour y combattre les rebelles. Sans vraiment de succès pour l’instant.

L’association Memorial a été condamnée, mardi 6 octobre, par un tribunal moscovite à verser des dommages et intérêts (1 590 euros) au numéro un tchétchène qui la poursuivait en diffamation.

L’enquête de Jonathan Littell, mobilisant les ressources de la littérature et de l’observation sociologique, travaille sur ce chien et loup des situations d’après-guerre, où les ombres politiques se disputent au flou de l’avenir, et aux trompe l’oeil des propagandes. En Tchétchénie comme ailleurs, aujourd’hui comme de tous les temps.


Repères :

A paraître le 26 novembre 2009 :
Tchétchénie, An III, de Jonathan Littell, folio documents, Gallimard


Par Marie Rle 16 novembre 2009 : Il enquête sur la drôle de paix en Tchétchénie

Un livre que j’acheterais surement ! J’ai déjà lu sa première enquête et elle était vraiment bien ficelée. Je n’ai lu que des critiques positives sur Bienveillance, alors oui j’acheterais directement à la sortie :). casino en ligne


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