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Il étudie l’antisémitisme côté gauche

mercredi 28 octobre 2009, par Emmanuel Lemieux

Alors que Dieudonné vient d’être condamné pour « injures raciales », l’historien Michel Dreyfus lui s’est penché sur les antisémites que l’on dénombre dans le camp de la gauche. Peu, mais bizarres et paradoxaux.

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Dieudonne (source : Le Point.fr)

L’humoriste Dieudonné M’Bala Bala, gérant du théâtre de la Main d’Or et ancien chef de file du Parti Anti Sioniste (PAS) aux Européennes (1,31% des suffrages en Ile-de-France), vient d’être condamné, mardi 27 octobre 2009, par le tribunal correctionnel de Paris à verser un euro symbolique au titre de dommages et intérêts à huit associations qui s’étaient portées parties civiles. Il devra en outre s’acquitter de tous les frais de justice des plaignants, soit 10 000 euros. Cette fois, la justice n’a pas laissé passer la remise d’un « prix de l’insolence et de l’infréquentabilité » à l’historien négationniste Robert Faurisson, qui plus est par un figurant habillé comme un déporté.

Le clown des passions tristes a déjà été condamné par deux fois pour ses propos antisémites : la cour d’appel de Paris avait confirmé le 26 juin 2008 sa condamnation à 7.000 euros d’amende pour avoir assimilé en 2005 la mémoire de la Shoah à de la "pornographie mémorielle". Re-belote, la cour d’appel l’avait condamné le 15 novembre 2007 à 5.000 euros d’amende pour avoir comparé en 2004 les "Juifs" à des "négriers". Une enquête préliminaire a l’encontre de Dieudonné pour injure antisémite, a été ouverte le 4 juin dernier par le Parquet de Paris. Elle concerne une vidéo sur Internet, où il accuse « le puissant lobby des youpins sionistes ».

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Faurisson (source : Le Point.fr)

Nouvelle figure d’un populisme outrancier, qui a son public et son venin, Dieudonné n’en finit pas d’intriguer : sa mue idéologique depuis 2003, dépiautant méticuleusement son antiracisme, son combat contre le FN et ses sympathies vertes, cristallise l’histrionisme médiatique, le sabir anti-impérialiste, antisioniste et facilement antisémite de quelques cités françaises, une bouillabaisse rhétorique mélangeant l’islamisme radical, le Front national et les pensées du président Mahmoud Ahmadinejad.
L’historien Michel Dreyfus le cite brièvement dans son ouvrage « L’Antisémitisme à gauche ». Très prudent dans son expression, un peu soporifique dans sa construction, le livre de Michel Dreyfus n’a qu’un intérêt mais certain : vérifier, calmer le jeu, et doucher les fantasmes sur une internationale antisémite de gauche, mais sans exonérer pour autant des militants d’un antisémitisme « à » gauche. « De Proudhon à Malon, un certain nombre de socialistes sont en effet antisémites. L’Affaire Dreyfus constitue un tournant essentiel pour la gauche en ce domaine mais la question n’en continue pas moins de se poser ensuite dans des proportions très différentes jusqu’à nos jours, notamment à la fin des années 1930 », explicite l’historien. Notamment en associant le capitalisme aux juifs, ce stéréotype, récurrent à gauche avant la seconde guerre mondiale, n’est jamais que la reproduction des usuriers stigmatisés au Moyen Age par la société chrétienne.

Du côté des rouges-bruns

Témoin de cette ambivalence entre l’antisémitisme et l’antisionisme : en 1969, le sociologue Edgar Morin, chargé d’une enquête sociologique par le Fonds Social Juif (devenu le grand classique La Rumeur d’Orléans) démentira assez vite la thèse de départ d’un Léon Poliakov sur les étudiants de gauche antisionistes désinhibant l’antisémitisme et nourrissant la rumeur de traite des blanches par des commerçants juifs d’Orléans. Pas plus que le chercheur et son équipe ne retrouvera le sous-marin de l’incroyable rumeur, censé remonter la Seine avec dans ses soutes, de jeunes filles droguées et razziées !

Mais en même temps, il redoute que « pour une fraction toujours plus grande de l’intelligentsia de gauche, principal bouclier du juif », celui-ci « demeurera de moins en moins le martyr de l’hitlérisme, et deviendra de plus en plus le soutien de l’impérialisme. » Le maître de recherche indique que « la phase de l’oasis privilégié » pour les juifs est en train de s’achever, et qu’il leur faut s’attendre désormais à un « travail larvaire plus actif des ferments antisémites. »

Le même Edgar Morin sera poursuivi en 2006, condamné, puis blanchi, pour une tribune, corédigée avec Danièle Sallenave et Sami Naïr. Publiée dans Le Monde, le texte « Israël Palestine : le cancer » constitue aux yeux de ses détracteurs, une apologie du terrorisme et de l’antisémitisme.

Les pires pamphlets antisémites et antisionistes des années 1970 pouvaient se lire dans le journal des maos français, « La Cause du peuple » qui popularise l’image du combattant palestinien dans la tradition de l’anticolonialisme. « Nous sommes tous des fedayin ! » scandent les unes de la feuille de chou. On n’hésite pas là encore à recycler le vieux fonds antisémite du banquier et capitaliste juif, oppressant le peuple français et finançant Israël persécuteur de Palestiniens. Les pires logorrhées étaient alors signées Benny Lévy (« Les Palestiniens ? C’est moi qui les ai inventés » dira t-il par provocation à la fin de sa vie). Les maoïstes de la Gauche Prolétarienne bifurqueront en condamnant les tueries d’athlètes israéliens, perpétrées le 5 septembre 1972, aux Jeux Olympiques de Munich.

Les plus édifiants et réels antisémites à gauche des années 1970 sont des « freaks » politiques autour de Pierre Guillaume, gérant de la librairie La Vieille Taupe, bientôt éditrice d’une revue éponyme et par méandres intellectuels, solide négationniste dans les traces de l’étrange Paul Rassinier, évoluant de la SFIO au révisionnisme… en passant par la déportation. Un Jean-Gabriel Cohn-Bendit, lié aux anarcho-syndicalistes, participera au soutien d’un Robert Faurisson, qu’il finira par lâcher en 1981 tout en défendant le principe de la liberté d’expression.

Michel Dreyfus brosse ainsi quelques spécimens contemporains de l’antisémitisme à gauche que l’on trouve, jusqu’à la fin des années 1990, dans des foyers arrangeants comme Lutte Ouvrière (LO), la Fédération anarchiste ou encore le phénomène des « rouges-bruns » en lisière du PCF, sans oublier le complot juif théorisé par l’ancien communiste Roger Garaudy, reconverti à l’islam.

Les antisémites à gauche peuvent toujours remonter à la surface et Dieudonné ricaner de ses provocations, mais c’est surtout une forme de nonchalance intellectuelle de gauche, emprunte de relativisme sur des manifestations d’antisémitisme, qui selon l’historien est à l’œuvre aujourd’hui.


Repères :

L’Antisémitisme à gauche, de Michel Dreyfus, La Découverte, 345 p., 23 €
Les maoccidents, de Jean Birnbaum, Stock.
La rumeur d’Orléans, d’Edgar Morin, Point Seuil
Lire en rubrique Une idée, un jour : Ils ont aimé Mao, ils adorent Maurras


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