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Il nous apprend à se méfier des cartes routières (et des sociologues)

mardi 8 septembre 2009, par Emmanuel Lemieux

Dans "Comment parler de la société ?", le sociologue Howard S. Becker réfléchit avec jubilation sur l’usage collectif des cartes routières, des statistiques, des romans, des photographies, et des études de sociologie.

Vous avez passé de bonnes vacances ? Le sociologue Howard S. Becker a une pensée particulière pour les touristes qui se laissent berner par la réalité représentée par des cartes routières.

Depuis son appartement, observatoire de poche à San Francisco, "en bas de Russian Hill, ou en haut de North Beach" il repère souvent des piétons suer sang et eau, puis se décourager. Que s’est-il passé ? Leur carte routière indique bien les lieux de visite, mais ne précise en aucun cas le degré de la côte infernale à gravir au milieu des collines. Dans cette convention graphique, la représentation des lieux n’a pas prévu ce genre d’information. Ces cartes ne sont pas mauvaises, leurs conditions de production et de réception sont nécessairement réductrices. "Pourquoi les cartes que ces gens consultent ne leur signalent-elles pas la présence des collines ?" s’est demandé Howard S. Becker. Ce n’est certainement pas la faute des cartographes qui connaissent parfaitement leur job. Réponse : "Seulement, les cartes sont faites pour les automobilistes (...) Or les conducteurs craignent moins les montées que les piétons".

Tous les jours, chacun d’entre nous se trouve confronté à différentes formes de représentation, qu’il s’agisse de statistiques ou de photographies, de romans ou de modèles mathématiques, de pièces de théâtre ou encore d’études sociologiques.

Dans "Comment parler de la la société", un livre qui devrait s’imposer tranquillement comme un classique, Howard S. Becker, 81 ans, retrouve avec jubilation ses démons intérieurs, ceux qui naissent de ses lectures, de la musique, de la photographie. L’auteur d’"Outsiders", autre génial classique traitant en immersion des musiciens de jazz et des fumeurs de marijuana, appelle ces représentations diverses de la société des "rapports sur la société" qui plus est, sont "chargés de théorie".

Toutes ces productions induisent un travail collectif et reposent sur un pacte implicite de conventions et de stylisation entre fabricants et usagers. "Les représentations sont le résultat d’une coopération entre fabricants et utilisateurs" décrit Becker. Chacune de ces représentations renseigne et se charge d’informations sur le fonctionnement de la vie sociale mais toutes sont forcément limitées, nécessairement réductrices. Aucune représentation ne peut prétendre à l’exhaustivité.

"Les représentations ne prennent vraiment vie que lorsqu’elles sont utilisées, lorsque des usagers lisent, regardent, écoutent et complètent ainsi le processus de communication en interprétant les résultats et en construisant pour eux-mêmes une réalité à partir de ce que le fabricant leur montre" remarque encore Howard S. Becker. De là se produit une collaboration consentie de l’usager : "la carte routière existe quand je m’en sers pour aller à la ville voisine, les romans de Dickens quand je les lis et que j’imagine l’Angleterre victorienne, (...)" explicite le sociologue.

Sociologues, lisez des romans

L’auteur s’amuse également avec l’économie de son livre : il invite allègrement le lecteur à déranger la linéarité de son discours, scindé en deux parties, la théorie et des exemples mettant à contribution les représentations d’une Jane Austen, ou d’un Georges Perec, Italo Calvino, ou encore Erving Goffman et Walker Evans. Le lecteur peut ainsi fabriquer à travers une libre exploration du texte sa propre représentation de la théorie beckerienne. De toute façon, comme un chat, cet hypertexte retombe sur ses pattes, et conserve son état d’esprit : gai savoir et curiosité attentive, suc du fruit collaboratif d’une réflexion collective qui a mûri depuis le début des années 1980.

Les pages les plus cruelles de son étude concernent les représentations de la sociologie et la méthodologie corsetée, étouffante, des sociologues et des chercheurs en sciences sociales, leur pensée mutilée, leur limitation, leur pillage des travaux des autres qu’ils n’assimilent même pas pour les imposer aux forceps dans leur propre discours, leur "routinisation" des procédures et leur idéologie camouflée sous les masques scientifiques.

Howard S. Becker tient sa note bleue tout le long pour faire tomber les murailles de ses collègues de bureau. Profession de foi : "Lire la littérature officielle des disciplines et des champs d’études officiellement découpés n’a jamais été mon fort, avoue cet incurable indiscipliné qui a fait son miel avec bien d’autres représentations. Je n’ai jamais considéré que les sciences sociales détiennent le monopole de la connaissance sur ce qui se passe dans la société. J’ai trouvé autant de bonnes idées dans le roman, le théâtre, le cinéma et la photographie que ce que j’étais censé lire."


Repères :

Comment parler de la société, de Howard S. Becker, (Traduction : Christine Merlié-Young), La Découverte. 316 pages, 24 euros.
Première édition : Telling about Society, Chicago University Press (Etats-Unis), 2007.


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