Accueil Influenceurs Idéathèque Couveuse Panorama

Bookmark and Share

Il s’est suicidé comme Blanche-Neige

vendredi 11 septembre 2009, par Emmanuel Lemieux

Alan Turing, génial mathématicien et héros de la seconde guerre mondiale, connaît un étonnant retour sur la scène anglaise. En 1951, son homosexualité lui avait valu le mépris du gouvernement, une castration chimique et la déchéance sociale. Une pétition réclamait sa réhabilitation, 55 ans après sa mort.
Le 10 septembre 2009, le premier ministre Gordon Brown présentait des excuses officielles.

JPEG - 34.4 ko
En 2001, la ville de Manchester dédie une statue à la mémoire d’Alan Turing

Il a croqué la pomme, et il en est mort. Il avait injecté du cyanure dans le fruit. Alan Turing, 42 ans, cultivait une tendresse particulière pour le Blanche-Neige de Walt Disney.
Soixante ans après cette mort, John Graham-Cunnings, auteur de Geek Atlas, un site encyclopédiste de la planète informatique, est à l’origine d’une campagne de réhabilitation d’Alan Turing, mathématicien génial de la Perfide Albion.
« Nous soussignés, demandons au Premier ministre de s’excuser pour les poursuites engagées contre Alan Turing qui ont abouti à sa mort prématurée » exige sobrement la pétition lancée depuis le début de l’année et qui s’achèvera en janvier 2010. Une réussite morale en apparence : l’éthologiste et grand théoricien de l’athéisme Richard Dawkins, et l’écrivain Ian McEwan ont répondu présents tout de suite. Cette pétition a recueilli à ce jour des milliers de signatures ( http://petitions.number10.gov.uk/turing/ ).

Or au Royaume-Uni, toute pétition qui rassemble 500 signatures contraint le gouvernement à répondre par un texte officiel et détaillé. La pétition en a réuni 30 000. La mort de ce pionnier de l’informatique pourrait ainsi mettre soixante années après, un Gordon Brown sur la sellette, mais le spécialiste des geeks ne croit guère à une réhabilitation en grandes pompes. Trop pessimiste : le 10 septembre 2009, Gordon Brown s’est officiellement incliné devant ce génie maltraité, présentant ses excuses officielles pour "le traitement effroyable" que le pays a infligé à Alan Turing.

Le casseur d’Enigma

D’où vient cette passion Turing ? Il est considéré comme un héros scientifique de la seconde guerre mondiale. Versé dans l’armée secrète des quelques 9000 spécialistes des transmissions cryptées basée à Pletchey Park, il a contribué à casser les codes des armées allemande et japonaise. Fait d’armes considérable : Alan Turing a notamment déchiffré le retors « Enigma », estimé inviolable par la marine nazie. Histoire mal connue et même tenue secrète jusqu’aux années 1970, la saga de Pletchey Park est intime du destin de Alan Turing, et ce lieu transformé en musée de l’informatique végète avec de maigres subventions d’Etat. Malgré là aussi, une pétition qui avait recueilli plus de 20 000 signatures dans les années 1990.

On doit également au casseur d’Enigma des travaux et des réflexions sur l’intelligence artificielle et les premiers ordinateurs. Le « test de Turing » a fait école dans l’informatique. Ce mathématicien aurait pu suivre une trajectoire brillante dans l’après-guerre qu’il a largement contribué à façonner. Mais un vilain fait-divers le foudroie : le cambriolage de son appartement pour lequel il porte plainte est son chausse-trappes. La police s’aperçoit que le petit ami d’Alan Turing était complice des cambrioleurs.

Alan Turing est accusé « d’indécence manifeste et de perversion sexuelle ». Il ne se dérobe pas, et affronte la justice sans se repentir, pas plus qu’il ne cherche à se défendre. Suite au procès, il accepte un traitement hormonal durant un an, avec effets secondaires et humiliation. Surtout, il est écarté de tous les grands programmes de recherche. Il finit par se suicider.

En 1966, soit une année avant la légalisation de l’homosexualité au Royaume-Uni, l’Association for Compunting Machinery décide de lancer un prestigieux prix Turing, surnommé le « Nobel de l’informatique » (http://awards.acm.org/) . En 2001, la municipalité de Manchester lui dédie même une statue. Mais jusqu’au 10 septembre dernier, la réhabilitation de Turing se fait à bas bruit, sans la parole officielle de l’Etat.

Cette figure historique de l’informatique a tout de même droit à une belle légende moderne et mondialisée : la pomme croquée par Alan Turing, dit-on, aurait inspiré le logo d’Apple.


Repères :

A lire :
Un excellent portrait biographique : L’Homme qui a croqué la pomme, de Laurent Lemire, Paris, Hachette Littératures (2004)

Le 10 Downing Street présente ses excuses en ligne


Poster un nouveau commentaire
Nous ! | | CGU | Archives | Administration
Copyright © 2009 - 2016 Cicero| Tous droits réservés
La reproduction totale ou partielle sans permission est interdite.