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Il témoigne sur le terrorisme de la guerre froide et de la mondialisation

lundi 9 novembre 2009, par Emmanuel Lemieux

Dans un livre d’entretiens impressionnant, le juge Bruguière raconte à sa manière la chute du Mur de Berlin : le 9 novembre 1989 signa la fin du terrorisme de la Guerre froide, et l’avènement de celui de la mondialisation.

Le 9 novembre 1989, un mur est tombé, l’ histoire de la Guerre froide a implosé, et rapidement sur ces gravats, ont émergé de nouvelles violences géopolitiques.

"Le terrorisme était considéré comme un sous-produit de la guerre froide, une stratégie échafaudée par Moscou dans sa lutte contre l’Occident, estime le juge spécialisé dans l’anti-terrorisme Jean-Louis Bruguière. Aussi a-t-on à tort cédé à l’angélisme : l’effondrement du communisme et le triomphe de l’Occident libéral ne pouvaient que déboucher sur une période de liberté et de prospérité sans-violence terroriste. On sait qu’il n’en fut rien. Et cette non-préparation, en grande partie due à des rigidités culturelles, a freiné d’indispensables mutations au sein des services occidentaux. Une situation qui explique les échecs essuyés dans la décennie suivante dans la prévention du risque terroriste d’inspiration Al-Qaida."

En attendant à partir de ce 9 novembre 1989, le juge Bruguière en saura un peu plus sur les secrets de la RDA, et des autres pays satellites du bloc Est. Les membres des services secrets de ces pays sont en débandade, et cherchent la rédemption auprès des Occidentaux afin de protéger leur intérêt individuel.

Dans "Ce que je n’ai pas pu dire", un livre d’entretiens avec le journaliste Jean-Marie Pontaut, passionnant comme un thriller international, subtil et stimulant comme un manuel de géopolitique, le magistrat fait notamment le récit de ses enquêtes sur Carlos, Action Directe et le terrorisme ouest-européen. Il décrit par le menu, les années 1980 lorsque la RDA et la Hongrie constituaient d’avantageuses bases de repli des groupuscules d’extrême gauche comme néo-nazis, cimentés par la même haine du sionisme avec certains milieux palestiniens. " Action Directe qui avait établi des relations organisationnelles avec la fraction Armée rouge, co-revendiquera avec des organisations palestiniennes des attentats contre des cibles israéliennes en France" rappelle ainsi le juge Bruguière.

« La crainte d’être rattrapé par l’histoire »

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Le terroriste Carlos, protégé des services secrets du bloc Est.

Jusqu’en 1982, les pays de l’Est sponsorisent les organisations terroristes. Quand il ne s’agit pas de Ceaucescu en Roumanie, Carlos bénéficie des largesses de la Stasi qui lui permettent de se déployer en RDA, d’utiliser toute la logistique utile pour un terroriste professionnel, de s’y cacher ou bien d’y passer pour brouiller les pistes. Un camp d’entrainement commando est également aménagé à Dresde, qui verra passer un bon millier d’étudiants palestiniens. Idem pour la Yougoslavie. De Berlin-est, partent également des transports d’armes et d’explosifs au profit de l’ETA politico-militaire, sous l’égide du groupe Carlos. La Bulgarie, elle, véritable service "Action" de l’URSS, privilégie Abou Nidal, et invente l’attentat au parapluie sur ses dissidents ou espions passés à l’Ouest, ou encore n’est pas pour rien dans la tentative d’assassinat du pape Jean-Paul II.

L’attentat de la rue des Rosiers, à Paris, en 1982, et l’émotion considérable qu’il suscite, constitue, semble t-il, une fracture dans le bloc monolithique des pays de l’Est. Certains d’entre-eux tels la Hongrie au fil des années de "Glasnost" et de "Perestroïka" prennent de la distance avec ce genre de pratiques trop voyantes. Un document du KGB, depuis déclassifié auquel a eu accès le juge Bruguière, raconte cette ambiance lors d’une réunion des pays du Pacte de Varsovie qui se tient en 1984 à Varna, sur les bords de la Mer Noire, en Bulgarie. Le représentant de la Hongrie monte au créneau : "Nous, on ne veut plus continuer. Il faut que ces groupes partent de chez nous. Ils nous posent trop de problèmes."

Après la chute du mur, le juge bénéficie d’une "fenêtre" exceptionnelle pour compléter ses enquêtes. Jusqu’en 1993, les services secrets coopèrent volontiers jusqu’à ce qu’ils se referment. Analyse du juge : "Le régime avait changé, pas les hommes. Les cadres des nouveaux services de sécurité de ces pays étaient en fonction dans les anciennes structures du pacte de Varsovie. D’où des difficultés à évoquer le passé, ne serait-ce que par crainte d’être rattrapés par l’histoire et de devoir rendre compte sur leurs anciennes activités."

Le juge Bruguière a été critiqué comme un professionnel travaillant parfois à la hussarde, de façon brouillonne si ce n’est brutale. Reste que ce magistrat, descendant d’une lignée de onze générations de juges, aura essuyé les feux de la mondialisation. Il innove ainsi dans l’enquête au long cours avec des partenaires internationaux peu habitués à de telles collaborations. Il y a les succès mais aussi les déboires des collaborations européennes.

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L’attentat du DC 10 d’Uta au-dessus du désert du Ténéré par les services secrets lybiens, en septembre 1989. (Source : lefigaro.fr)

Ainsi juge sur ce fait-divers hors norme que fut l’affaire de l’étudiant cannibale japonais, il inaugura les relations judiciaires avec le Japon. Modèle du genre, l’enquête sur l’attentat de l’avion DC-10 d’UTA survenu le 17 septembre 1989 au-dessus du désert du Ténéré (morceau de bravoure du livre), fera collaborer dans cet entre-deux géopolitique, différents pays, de Berlin à Taïwan jusqu’au Congo et au Zaïre à feu et à sang. Il parviendra, après un bras de fer politico-diplomatique, à faire admettre par les Lybiens eux-même leur totale implication dans ce projet terroriste. Mieux, le juge français pourra se rendre à Tripoli pour récupérer une valise piégée semblable à celle de l’avion, et constater par lui-même lors d’une visite au sein même des services secrets lybiens, de la petite et prospère fabrique d’attentats !

Le terrorisme iranien, puis celui du GIA algérien, de la multinationale Al-Qaida et du débordant chaudron pakistanais ne feront qu’amplifier ce travail d’enquête international, pour reconstituer des puzzles toujours plus fous.

Aujourd’hui, 20 ans après la chute du mur, la conscience du terrorisme serait pareille à celle de l’épidémie de grippe A, compare Jean-Louis Bruguière : "Mutadis mutandis, la menace terroriste évolue dans un contexte national assez identique : un phénomène réel mais faiblement ressenti, car jugé peu dangereux. Une menace finalement virtuel. le terrorisme tue ailleurs, pas chez nous. Comme la grippe A, du moins en métropole." Jusqu’au jour où mutadis mutandis le virus de la grippe A connaîtra sa mutation, tout comme le terrorisme.


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