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Ils aiment les fous à la folie

dimanche 11 octobre 2009, par Emmanuel Lemieux

Effet de la crise mondiale, née du panurgisme et de la folie financière ? Les fous sont à l’honneur cette année : ils ont le droit à un disque de Manu Chao, une exposition de Jean Rustin, une réhabilitation de l’historien Claude Quétel et une défense de leur cimetière à Cadillac par l’expert en criminologie Michel Bénezech.

Folie 1 : "Irrational exuberance"

L’année 2009 est-elle prédestinée ? Ses crises profondes, financière, écologique, intellectuelle, qui travaillent le monde, ont-elles fait ressortir un gout spéculatif pour la folie ? Folie des masses tout d’abord.

L’an dernier, on s’intéressait à l’économie comportementaliste pour mieux comprendre le phénomène de ces investisseurs épidémiques qui se sont rué tout gaillards vers l’abattoir du krak financier. Une expression d’Alan Greenspan, le président de la FED avouait sa sidération pour ce phénomène qui a détruit tous ses fondamentaux : « irrationnal exuberance ». Autrement dit, dans la trace théorique d’un Dan Ariely, les adultes et les experts ont souvent du mal à agir dans le sens de leur propre intérêt.

Constitution du mimétisme, de la manipulation ou de la panique. Malgré des travaux scientifiques de qualité, rien ne vient élucider cette séduction noire qu’est une catastrophe. Bien au contraire. La moindre explication ou le moindre modèle théorique se retrouvent disloqués par l’effet de souffle de l’événement.

A l’automne 2008 encore, sortait en France comme écho profond de cette situation crisique, un magnifique livre, prodigieusement vain, d’Hermann Broch (1886-1951). Dramaturge et écrivain, il aura forgé le beau terme d’ « Apocalypse joyeuse » dans sa trilogie romanesque, "Les Somnambules".

Folie 2 : "Chacun sait qu’il participe lui-même à cette folie"

Les Editions de l’éclat ont eu la belle –et folle- initiative d’exhumer sa « Théorie de la folie des masses ». Ce recueil de 520 pages d’articles serrés et denses constitue un aérolithe philosophique au magnétisme puissant. Réfugié aux Etats-Unis après avoir été emprisonné par les nazis, Broch y poursuivit ses recherches entamées, depuis 1934, sur la psychologie des masses, et poursuivit à côté de ses romans, des textes sur la question.

L’ADN théorique de son travail inlassable est inscrit dans le premier paragraphe de « Proposition pour la Fondation d’un Institut de recherches sur la psychologie politique et pour l’étude des phénomènes de folie collective » (1939) : « Chacun sait quelle folie s’est aujourd’hui emparée du monde, chacun sait qu’il participe lui-même à cette folie, comme victime active ou passive, chacun sait donc à quel formidable danger il se trouve exposé, mais personne n’est capable de localiser la menace, personne ne sait d’où elle s’apprête à fondre sur lui, personne n’est capable de la regarder vraiment en face, ni de s’en préserver efficacement. »

Durant près de vingt ans, Hermann Broch s’est surexposé comme jamais aux rayons de cette folie énigmatique qui aura ravagé l’Allemagne. Puissances autogènes, panique et pré-panique, systèmes et théologies des valeurs, phénoménologie des états et de l’Etat crépusculaires, investigations philosophiques liées à la culture, aux valeurs, au droit civil et à la pensée magique, il a examiné le dessous de chaque petite pierre tout le long du chemin interminable d’un désert anthropologique. La fondation Rockefeller l’a primé pour ses recherches, mais Hermann Broch en quête d’un hyper-rationalisme appréhendant la folie des masses, semble avoir échoué –au sens du naufragé- dans un état sans forme et sans limites. En contre-poison, Broch aura publié des romans comme son chef d’œuvre, "La Mort de Virgile", où ses questions taraudantes y trouvent leur refuge. Ne restent de ses articles, que des idées excitantes et des embryons de théories stimulantes pour comprendre de loin, cette force irrésistible.

La folie, la vraie, certains la domptent, l’apprivoisent, en font une proximité. Ainsi cet automne, le chanteur Manu Chao et le peintre Jean Rustin.

Folie 3 : "S’il n’y a pas de douleur quel est le problème ?"

La Colifata. En argot argentin, la radio des fous. Créée en 1991 par le psychologue et ancien travailleur social Alfredo Olivera, cette émission de radio est vraiment animée par des fous, patients de l’hôpital psychiatrique La Borda à Buenos Aires. Tous les samedis, les mots s’échappent des murs d’une enceinte où sont retenus quelques cinq cent psychiatrisés et rencontrent un vaste public de plusieurs millions d’Argentins. Il semblerait même que les ondes soient une thérapie bénéfique. Plusieurs "colifatos" ont pu ainsi quitter cet asile délabré pour suivre un traitement à domicile.

Il semblait également inévitable que cet univers vienne un jour s’arrimer en douceur à la planète Manu Chao. Le chanteur a produit un album brassant large les tchatcheurs de la Colifata, au groupe de rock local Los Piojos (Les poux) et aux musiciens argentins de Barcelone réunis dans Radio Roots. En ressort une douce folie sociale, mixée par l’esprit joyeux du chanteur.

"Personnellement, je ne vois pas la frontière de la folie. Pour moi, la frontière est quand la folie est douloureuse. S’il n’y a pas de douleur, quel est le problème ?" expliquait le chanteur cet été à l’envoyée spéciale du Monde. Le peintre Jean Rustin lui aussi flirte avec les fous depuis des années, mais sans ce goût du "cambalache" (quelque chose comme joyeux bazar en argot argentin).

Folie 4 : Un humaniste de l’extrême

Une toile de Jean Rustin (1928) est toujours comme une agression. Au sens étymologique du mot : "aller vers". Peintre côté de l’abstraction dont il s’est brutalement débarrassé en 1971, ses pinceaux depuis ont fait proliférer d’étranges créatures. La critique a longuement boudé ces aliénés miniaturisés, une bonne partie du public était choquée et ne voulait plus rien voir de cette population de petits crânes rasés, se masturbant à longueur de toile. On l’accusait de gratuité, d’exhibitionnisme, de voyeurisme. C’est à la faveur d’une visite dans une institution psychiatrique pour jeunes filles à Gentilly, où son épouse Elsa travaillait, que le peintre a été saisi par des visions brutales et obscènes de la condition humaine. Une condition toujours sur le fil.

Chez Rustin, la chair est folle, la chair est flasque. Le corps solitaire et exhibé est comme une parole abandonnée. Mais une fois le regard soutenu sur ces êtres sans nez et aux crânes polis, aux intentions sourdes et aux sexes encombrants, se déploient aussi des sentiments d’innocence, de naïveté, de pudeur et de tendresse sans nom, dans un raffinement de gris rehaussés. C’est un monde compliqué qu’élabore Rustin, avec le regard du spectateur dérangé qui ne peut s’empêcher lui aussi d’habiter cette folie. Les aliénés de Jean Rustin sont des frères humains. Et c’est pour cette raison que ce peintre est un humaniste, un humaniste de l’extrême qui tient la dernière frontière avant que tout ne bascule.

Le Musée national de la psychiatrie à Haarlem, Pays-Bas, ne s’y est pas trompé, qui accueille les fous de Jean Rustin jusqu’au 13 décembre 2009.
Ces fous renvoient à toute l’histoire de la psychiatrie qu’étudie depuis vingt ans, l’historien Claude Quétel. "Si tu veux voir un fou, regarde-toi devant la glace" énonçait un aphorisme du XVIIe siècle.

Folie 5 : Les fous ont une histoire et un cimetière

L’ambivalence de la folie, rappelle l’historien dans sa somme passionnante et exhaustive, a duré jusqu’à l’avénement de la psychiatrie au XIXe siècle. Comme on l’a vu dans les exemples plus haut, la perception du fou était écartelé entre la philosophie (le non-sage et le non-raisonnable) et la maladie (le fou pathologique). L’étymologie du mot "fou" repose sur du vent, puisqu’il désignait à ses origines une baudruche, un sac à air.

La thèse de Claude Quétel vient taquiner en de nombreux points, le monument de Michel Foucault, "Folie et déraison-histoire de la folie à l’âge classique" (1961). Presque un demi-siècle après la parution de cette oeuvre considérable qui aura versé la folie dans la réflexion des sciences humaines mais également verrouillé en France tout débat sur sa réfutation partielle ou globale, "Histoire de la folie" de Claude Quétel fait oeuvre d’historien. Le livre écrit avec clarté et érudition remet quelques pendules à l’heure après le reflux de l’antipsychiatrie, et surtout le travail de photocopillage de plus en plus intellectuellement stérile des sociologues et philosophes qui se réclament de Foucault. Quétel remarque que la définition de la folie chevauche plusieurs disciplines, et qu’il serait folie de n’en vouloir qu’une sans faire l’effort de les articuler aux autres.

Le philosophe affirmait ainsi que l’enfermement des fous aurait changé de nature en 1656, l’année de la création de l’Hôpital général de Paris, institution de coercition physique et idéologique dénonçant les oisifs. L’historien nuance considérablement le point de vue que l’on croyait établi pour toujours, et au contraire, démontre que la folie est aussi vieille que l’humanité, si elle n’est pas consubstantielle. Depuis l’Antiquité, les pouvoirs ont "constamment chercher à éluder le problème de l’enferment des fous plutôt qu’à conspirer à leur réclusion". Il y a eu une vie de la folie avant la psychiatrie et la psychiatrisation, dense, riche, avec sa nosographie évolutive, ses thèses thérapeutiques et sociales, dans des contextes politiques et culturels très variés.

De ce point de vue, Claude Quétel tient admirablement de bout en bout de son ouvrage, le fil rouge déroulé par l’anthropologue François Laplantine : "On ne devient pas fou comme on le désire, la culture a tout prévu. "

L’auteur conclut son odyssée partie de l’Antiquité jusqu’à la vague de l’antipsychiatrie en passant par le fou du moyen âge, les religions et la folie, par une méditation sur la folie moderne. A quoi ressemblera t-elle dans un siècle ? "La folie n’est plus, sauf exception, une folie de Grand Guignol, avec ses effrayantes crises hallucinées qui paraîtraient aujourd’hui caricaturales, remarque Quétel. (...) On connaît l’histoire du fou qui se penche à la fenêtre de son asile pour demander à un passant : "Etes-vous nombreux là-dedans ?" " Sauf que ce n’est plus une blague, conclut l’auteur.

Dans ce livre refondateur de l’histoire de la folie en France, il n’y a pas trace du cimetière de Cadillac en Gironde, pourtant il renvoie à cette folie collective : 98 mutilés de la face et du cerveau -dont une femme- de la Première Guerre Mondiale ont été placés à vie dans l’enceinte de l’hôpital psychiatrique de Cadillac-sur-Garonne, bastide fondée au XIIIe siècle avec l’appui du roi d’Angleterre, avant d’être enterrés à partir de 1920, dans le cimetière adjacent.

Le "carré des mutilés du cerveau" était largement méconnu, à l’exception de deux plaques , une en 1937 et la seconde en 1956, déposés par des associations d’anciens combattants qui se souvenaient encore de leurs camarades de tranchées. Des mots-vivants administratifs : leur décès n’a pas fait l’objet d’un enregistrement par l’officier municipal, et les tombes des mutilés du cerveau se sont peu à peu dépouillées de leur plaques d’identification.

Michel Bénézech, psychiatre, veut défendre ce site historique menacé par l’implantation d’un parking. Les ossements se sont mélangés avec le temps, les tombes rudimentaires ont disparu peu à peu, la caractéristique des lieux menace de s’effacer tout comme les rares souvenirs qui les accompagnent. Et pourtant Bénézech veut en rappeler le caractère historique et l’humanité émouvante.

Les fous méritent une histoire et un carré au cimetière, pour que la société s’y arrête un peu.


Repères :

Lire en rubrique The Question, Claude Quétel

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Exposition Jean Rustin

Par Patriciale 31 mai 2010 : Ils aiment les fous à la folie

A propos de cette histoire, le maire disait ceci :
" On a d’autres chats à fouetter et d’autres choses plus intéressantes à montrer. Moins en parle, mieux je me porte car entre l’ancien asile d’aliénés, les filles perdues du château, les prisonnières et maintenant le cimetière, cette délectation pour le morbide et l’enfermement exaspère les habitants ".

C’est quand même incroyable... Faire disparaître ce cimetière aurait été la pire des choses. C’est un lieu bien particulier puisqu’il y abrite des " fous " des gens qui ont perdu la raison en chemin. Peut-être pourrions-nous la perdre nous aussi un jour. Est-ce que nous aimerions être enterré comme des chiens ? Je ne le crois pas un instant. Je suis très touchée que des gens se soient battus pour cette noble cause. N’oublions pas que pendant l’occupation allemande des gens ont été abandonnés, sans manger, au froid et en étant malade. Une honte !
Ce sont des êtres humains, pas des bêtes qui reposent là.

Il y a aussi ceux qui choisissent délibérément des tombes pour leur basse besogne. C’est inacceptable. Il n’y a pas assez de mots pour qualifier ce geste imbécile et ignoble. Ceux qui font ça devraient avoir honte. De tout temps, il y a eu des tordus pour se venger sur des tombes.
Commettre des dégradations et souillures qui ne réveleraient rien d’autre que la bêtise ou la provocation. Pour moi, ce sont des ’ petits cons " désoeuvrés qui profanent. C’est triste et déplorable. Cela témoigne d’un profond manque de respect envers les êtres endeuillés. Les auteurs de ces gestes en veulent moins aux morts qu’aux vivants. Je suis écoeurée de temps de bassesse.
Il existe encore des gens pour porter de l’intérêt à des lieux délaissés. Je suis particulièrement très attachée à la mort.

Soeur d’une schizophrène

- le carré des fous

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