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Ils ont aimé Mao, ils adorent Maurras

lundi 21 septembre 2009, par Emmanuel Lemieux

La France a ses néo-conservateurs. "A la française" bien sûr : ils étaient normaliens et maôlatres dans les années 1960 ; ils sont sarkozystes, ésotériques et même pour certains, maurassiens en 2009.Un courant intellectuel pittoresque ou influent ? La mise en examen ne fait que commencer.

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André Glucksmann décoré de la légion d’honneur par le président Sarkozy, le 15 avril 2009. (Source : Nouvelobs.com)

L’histoire des idées a ses quintes de toux à répétition, mais aussi ses biffurcations et ses ruses inattendues. Dans ce registre, le normalien mao des années 1960 est un cas d’espèce.

Le normalien de 2009 rêve de carrière dans les industries médiatiques ; celui des années 1960 fusionnait dans le culte de l’Orient rouge, puis dans celui de mettre le feu à l’Occident décadent. Le normalien mao avait ainsi créé en septembre 1968, la principale formation maoïste française, La Gauche Prolétarienne (La GP) qui, jusqu’en 1973, forgea une idéologie de fer et flirta avec le terrorisme. Sa métamorphose sur trois décennies est symbolisée par André Glucksmann.

Trente-six ans plus tard, le philosophe proche de la GP a été décoré ce 15 avril 2009 de la légion d’honneur par le président libéral Sarkozy. La geste spectaculaire de ce ralliement, même si Glucksmann était périphérique du noyau dur de ceux que Jean Birbaum qualifie dans son livre de "Maoccidents" (Stock), n’est pas étonnante (lorsque l’on s’intéresse, plus qu’eux mêmes d’ailleurs, à leur trajectoire idéologique et que l’on cherche, plus que qu’eux mêmes encore, à en comprendre méandres et ruptures intimes) : cette scène élyséenne révèle simplement la figure de l’intellectuel qui change d’idée comme de chemise, pourvu qu’elle soit princière.

Les "Maoccidents" sont nos néo-conservateurs, mais "à la française". Traits idéologiques : un mépris certain pour ce peuple qui les a désillusionné et pour la transmission ; le dénominateur commun d’un "Gouvernement des Sages" plutôt que la multitude et la piétaille démocratique ; un goût profond pour le savoir hors-sol. Courant intellectuel pittoresque ou encore influent ?

La mise en examen de "la Génération" par de nouvelles générations de chercheurs et d’observateurs -générations qu’ils méprisent à un haut point d’incandescence-, à l’instar du livre de Birnbaum, ne fait que commencer.

Ces révolutionnaires passés à côté de 68

Le livre du journaliste du Monde, Jean Birnbaum, est à la fois une oeuvre tendre pour ces hommes de silex (cultivés jusqu’au bout des ongles, aristocrates arrogants, rhéteurs et pamphlétaires hors-pairs), mais aussi terrible. Ils forment ce que Bernard-Henri Lévy nomme une compagnie "d’imams cachés" qui aiment à se ravaler dans l’ombre, celle du secret ésotérique des initiés, mais ambitionnent d’être outillés pour prendre d’assaut le monde actuel.

"Il faut souligner le paradoxe : eux qui finiront par incarner, dans l’imaginaire collectif, la "génération 68", sont en fait passés à côté", marque Jean Birnbaum. Avec humour, ce journaliste de 35 ans remet ainsi la scène déchirante d’un Jean-Claude Milner, grammarien de 27 ans à l’époque, revenant des Etats-Unis où il a étudié avec Noam Chomsy, et se noyant sans délice dans cette soupe de nouilles-alphabet des désirs qui submerge Paris. Ces gauchistes sans vertèbres l’insupporte, lui et ses condisciples maoïstes. Tous sortis de la cuisse du philosophe Louis Althusser, et connectés aux séminaires du psychanalyste Jacques Lacan, il fonde la GP après les retombées d’une fête collective trop jouisseuse à leur goût.

Petites fictions mémorielles entre amis

L’historien des idées Daniel Lindenberg, 69 ans, qui connaît quelques créatures du maoïsme intellectuel, rappelle aussi dans son passionnant et touffu "Le procès des Lumières" (Seuil) -recoupant en grande partie l’enquête de Jean Birnbaum-, que ces normaliens se vantent d’avoir eu la sagesse de déposer les armes et de "s’auto-dissoudre" en 1973. Autant dire qu’ils s’abritent derrière une aimable fiction.

En effet, que deviennent les militants de la GP après cette dissolution sans rien dire officiellement et en catamini ? "Une petite minorité n’acceptera pas ce qu’elle considère comme une trahison. Frottée à quelques microgroupes anarchistes ou "autonomes", elle se lancera dans la violence armée, prolongeant ainsi les fantasmes de la "Nouvelle Résistance" et du "Nouveau Fascisme"" décrit Daniel Lindenberg. Napap (Noyaux armés pour l’autonomie populaire), puis Action directe, stoppé en 1987, sont les héritiers de "l’autodissolution".

Tant pis pour les plus faibles d’entre-nous : les chefs et une majorité de militants de la GP s’en laveront les mains, retournant à leurs chères études, et se dispersant depuis dans les affaires, les syndicats patronaux, la littérature bourgeoise à succès, les médias scintillants ou encore les partis politiques honorables, bref, tout ce système qu’ils voulaient abattre. Fin d’une histoire générationnelle et débandade idéologique généralisée mâtinée de cynisme carriériste ? Pas tout à fait. Un petit noyau de survivants persiste dans une démarche singulière.

Du maoïsme au néojudaïsme

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Benny Lévy. Théoricien de " la pensée du retour"

Ils s’appelent Benny Lévy (1946-2003), Jean-Claude Milner, Guy Lardreau (1947-2008), Christian Jambet et même, Alain Badiou...
La figure la plus fascinante et la mieux cernée est celle de Benny Lévy. "Certains, comme Benny Lévy, tout en ayant radicalement rompu avec l’idée de révolution, rappellent complaisamment que leur maoïsme d’hier a été une excellente école pour passer à la "pensée du Retour"", estime Daniel Lindenberg. En 2002, il peut préciser ainsi l’itinéraire bizarroïde de son grand retour : "de Moïse à Moïse en passant par Mao".

En banlieue de plus en plus lointaine de leur pensée, il y a aussi Alain Finkielkrault et Bernard-Henri Lévy, maoïstes d’occasion et qui n’ont pas fait partie de la GP. Ils auront malgré tout soutenu Benny Lévy jusqu’à sa mort , en l’aidant à créer l’Institut d’études lévinassiennes à Jérusalem .

L’ancien chef de guerre de la GP et du journal La Cause du peuple -où il agonisait d’insultes virulentes Israël- et secrétaire personnel de Jean-Paul Sartre sera passé par les influences de Michel Foucault mais aussi l’enthousiasme pour le syndicat polonais Solidarnosc et l’antitotalitarisme d’un Claude Lefort, avant de cristalliser sa pensée en 1980 dans la découverte du judaïsme d’un Emmanuel Lévinas. "Sous les pavés de la politique, la plage de la théologie" prêchera Benny Lévy, et même "la plage de la christologie" écrira t-il encore dans "Le Meurtre du pasteur" (1999, aux éditions Verdier dirigées par le fidèle Gérard Bobillier).

Les Maorassiens

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Jean-Claude Milner (1941), linguiste, philosophe et l’une des figures des "maoccidents" français (source : olivier.roller.free.fr/)

Benny Lévy n’est pas le seul dans ce cas. Jean-Claude Milner développe encore plus durement dans la trace de son mentor, un "athéisme dévôt", une religion sans Dieu. Une posture qui selon Daniel Lindenberg, "pose le problème de l’identité juive d’une façon extrêmement agressive sur le mode "ami/ennemi" tout en rejoignant sur bien des points un raidissement perceptible dans les milieux catholiques, mais aussi protestants et orthodoxes."

Ainsi un Guy Lardreau après la GP retrouve lui aussi la flamme de sa tendre jeunesse : la passion royaliste. "Au lycée, il demandait à ses condisciples d’arborer la cravate noire à la date anniversaire de Louis XVI" révèle Jean Birnbaum. Paraphrasant Charles Maurras (1868-1952), le Lénine de toutes les droites radicales du monde, Guy Lardreau, spécialiste du catholicisme, se définissait comme "athée romain". A la fin de sa vie, il envisageait une étude sur Joseph de Maistre.

C’est ainsi que le "maoccident" partagea dans les années 1970, le même fonds culturel (Léon Bloy, Georges Bernanos) que Maurice Clavel (1920-1979), écrivain catholique et maurrassien, résistant gaulliste et sympathisant de la GP. La tradition émeutière de l’Action française, mais décapée de sa nostalgie pétainiste et de son antisémitisme, a formé la drôle de figure du "Maorassien". Christian Jambet, orientaliste, lui aussi fait partie de cette filière et ses études sur les mondes musulmans font ressortir le combat interne à l’islam, entre spiritualité et violence messianique, qui de toute façon, ne peut s’accorder en son fond au monde moderne tel qu’il est.

Le pacte de Vézelay

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L’écrivain Maurice Clavel, "parrain" des normaliens maoïstes de la GP à qui ils avaient donné deux ans pour devenir célèbres, ici en 1977 sur le plateau d’Apostrophes de Bernard Pivot. Sur la table basse, Les Maitres Penseurs", un ouvrage d’André Glucksmann, l’un de ses protégés du "cercle socratique" de Vézelay.

La figure de Clavel qui voyait l’oeuvre active du Saint-Esprit dans mai 68, est décisive dans le cheminement intellectuel de ces normaliens mao, selon Daniel Lindenberg et Jean Birnbaum. Il sensibilise les gauchistes à la lutte de Lip, industrie horlogère autogestionnaire avec le soutien des syndicalistes chrétiens comme Charles Piaget, ou du père dominicain Raguenès, aumônier de la Sorbonne.

Clavel surtout réunit en 1976 dans sa résidence d’Asquins près de Vézelay (Yonne), une bonne dizaine de fidèles normaliens de la GP-dont Lardreau et Jambet-, ainsi que le père Raguenès pour créer un "groupe socratique". Clavel leur donne deux ans pour être célèbres et pouvoir conquérir, puis évangéliser le monde intellectuel. Le cercle socratique continuera de se réunir jusqu’en 1981.

Le philosophe Alain Badiou à 72 ans connait un étrange retour de flamme depuis quelques années. Comme un guru pro-Chinois, il aimante dans ses séminaires à Normale sup, des auditeurs par dizaines, assassinant le "capitalo-parlementarisme" et appelant à ce que les écrits de Mao Zedong soient au programme de l’agrégation. Malgré ce masque de rebelle inoxydable anticapitaliste, lui aussi revendique une curieuse source phréatique : les lectures de Saint-Paul, mais à sa façon. Ce qui fait dire au philosophe slovène, Slavoj Zizek que Badiou est "le dernier grand auteur de tradition française des catholiques dogmatiques."

Pour Daniel Lindenberg, derrière cet univers religieux, les normaliens mao d’hier ont passé le rubicon politique. "De fait, les anciens disciples d’Althusser passés par le maoïsme ou le castrisme ont souvent connu une phase foucaldienne (Michel Foucault/Ndlr) ou lacanienne sur le plan théorique, et "républicaine" avant de se rallier en nombre aux phares de la révolution conservatrice en cours dans les pays occidentaux."

Clin d’œil de Nicolas Sarkozy à André Glucksmann dans les salons de l’Elysée : "Franchement, c’était pas écrit..."


Repères :

Lire aussi en rubrique Veille :
Daniel Lindenberg voit des intellos réac partout.


Par Tietie007le 26 juillet 2012 : Ils ont aimé Mao, ils adorent Maurras

Il existe des esprits religieux, exaltés, qui ont besoin de cause à défendre, de manière entière et monomaniaque. On peut aisément passer d’un rivage à l’autre puisque l’objet de sa passion n’est souvent qu’un prétexte à canaliser sa grande énergie.

- http://tietie007.over-blog.com

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Par Francis le 10 octobre 2009 : Ils ont aimé Mao, ils adorent Maurras

Petite correction : ils ont sans dote passé le Rubicon (http://fr.wikipedia.org/wiki/Rubicon et http://fr.wikipedia.org/wiki/Alea_jacta_est), pas le rubicond : "Personne qui a le visage rouge" :
* César affranchit le rubicond. (Extrait de la bande dessinée Astérix - Astérix en Hispanie )


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