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Impossible libéralisme français

Le 12 juin 2018, par Philippe Liger-Belair

Et voici pourquoi.

Après quelques années à étudier les grands courants de la justice sociale, je constate avec dépit le malentendu récurrent sur le libéralisme. Et si je le déplore, c’est parce que l’ignorance en la matière empêche tout débat collectif – j’entends ici à l’échelle de la nation – qui permettrait de faire un choix véritablement éclairé sur les principes de justice dans notre société. Bien que les frontons de nos mairies arborent invariablement notre devise « Liberté, Égalité, Fraternité », le premier terme s’efface régulièrement dans le débat public au profit du deuxième, cette « passion bien française  » selon les termes de Patrick Weil (conférence à Sciences Po Lille en février 2017).

J’ai eu l’occasion d’entendre récemment une excellente illustration de la caricature courante du libéralisme en France à l’occasion de la réédition des 0Euvres complètes de Turgot, financées et préfacées par Mathieu Laine. Le jeune quarantenaire est un créateur d’entreprise, proche de l’institut Coppet, un think tank ouvertement libéral. Il était interrogé le 9 mars 2018 par Ali Baddou sur France Inter. Ce dernier, qui ne voulait certainement pas «  mal faire  », essaya de « situer » son interlocuteur par rapport aux grands débats du moment qui, supposait-il, devaient illustrer ce que pouvait être la pensée libérale de son invité. Et… patatras ! nous eûmes droit aux habituelles questions sur la théorie du ruissellement (j’en parlais déjà ici pour tordre le cou à l’idée répandue d’une lignée smithienne s’y rapportant), sur la figure soi-disant tutélaire de l’école libérale en France, Alain Madelin, ou sur l’opportunité des privatisations en France. Après une nième question de ce type, Mathieu Laine finit par se désoler : « Ahhh ! vous êtes sur toutes les caricatures comme ça !  ». Parce qu’en effet, le libéralisme ne se résume pas à la pensée économique, et moins encore quand celle-ci est caricaturée. Limiter ainsi le débat en divisant le monde de manière manichéenne entre ceux qui seraient pour le marché sans limites (les soi-disant libéraux, du côté des mauvais) et ceux qui s’opposent à cette solution (tous les autres), empêche de donner tout le poids que mérite la liberté dans le triptyque proclamé par la devise de la République française.

Le libéralisme, c’est bien autre chose que la doctrine marchande ; et les libéraux ne proclament pas nécessairement que l’offre et la demande doivent rester sans contrainte et surtout sans État. Le libéralisme, faut-il en revenir à une telle évidence, c’est la doctrine des libertés de l’individu. Avant de démentir les nombreuses idées reçues véhiculées en France le concernant, il faut comprendre cette simple définition et ses implications philosophiques et politiques.

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Turgot

Le libéralisme, faut-il en revenir à une telle évidence, c’est la doctrine des libertés de l’individu.

La République a vu dans la liberté l’un de ses deux piliers essentiels dès la Révolution française (l’article 1er de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 commence par proclamer que « tous les êtres humains naissent libres et égaux  ») parce qu’elle permet de renverser la société d’ordres de l’Ancien Régime où les individus étaient définis par rapport à des appartenances collectives, au sein des trois ordres certes, mais aussi selon leurs charges ou leur corporation. Au contraire, les Lumières ont fait émerger l’idée d’un homme libre et éclairé qu’elles appellent « citoyen », une figure appelée à devenir universelle. Autrement dit, le libéralisme est le fruit de la modernité, et la liberté est le principe qui doit offrir à chacun un espace inaliénable où il peut prendre son autonomie – c’est-à-dire se donner sa propre loi. La liberté doit offrir à chaque individu, même au plus faible, le droit d’exister et de s’épanouir selon ses propres choix. Comme le disait très justement Mathieu Laine dans l’interview mentionnée plus haut, le libéralisme, c’est « la défense de la plus petite des unités, c’est-à-dire de la personne humaine ». C’est bien la Liberté qui guide le peuple des Trois Glorieuses chez Delacroix, pas l’Égalité. Même si le libéralisme est aujourd’hui décrié et réduit dans notre espace médiatique à son expression économique, il est utile de rappeler qu’il fut aux origines de notre système politique et qu’en vérité, celui-ci ne pourra pas survivre si on l’oublie.

En pratique, la mise en œuvre de ce concept n’est pas simple. D’abord, elle est intimement liée à la responsabilité et à la propriété sans lesquelles elle devient inopérante. La responsabilité est nécessaire pour que chaque décision prise librement soit assumée jusqu’à certaines limites. Et la propriété (de soi et des biens extérieurs) permet d’assurer des espaces bien déterminés de l’exercice de la liberté. Mais surtout, comme Tocqueville qui associe le « goût naturel pour la liberté » à la « passion insatiable pour l’égalité », un système démocratique doit apprendre à équilibrer ces deux principes, et pour cela, il doit permettre l’expression d’une pensée libérale sans que celle-ci soit inévitablement renvoyée à sa caricature marchande ou à une opposition partisane droite (libérale) – gauche (égalitaire). L’une des grandes maladies de notre démocratie me semble venir du fait qu’au lieu de chercher à les faire cohabiter pour trouver un juste équilibre, on tend de plus en plus à promouvoir l’égalité en matière de justice sociale, et plus particulièrement de justice économique, au point de mettre en danger la liberté.

Avant de conclure, je me permets de reprendre un texte que j’ai déjà exploité dans mon premier essai, Éloge de l’impôt (2017). Il s’agit d’une fable racontée par Amartya Sen dans L’Idée de justice (2009). Celle-ci met en scène trois enfants et une flûte. Un conflit éclate dans ce petit groupe. Laissons Sen poursuivre : « …il s’agit de décider lequel de ces trois enfants – Anne, Bob ou Carla – doit recevoir la flûte qu’ils se disputent. Anne la revendique au motif qu’elle est la seule des trois à savoir en jouer (les autres ne le nient pas) et qu’il serait vraiment injuste de refuser cet instrument au seul enfant capable de s’en servir. […] Bob prend la parole, défend son droit à avoir la flûte en faisant valoir qu’il est le seul des trois à être pauvre au point de ne posséder aucun jouet ». Puis « c’est Carla qui fait remarquer qu’elle a travaillé assidûment pendant des mois pour fabriquer cette flûte (les autres le confirment) et au moment précis où elle atteint au but, "juste à ce moment-là", se plaint-elle, "ces extirpateurs tentent de [lui] prendre la flûte"  ».
Convenons avec Sen que les trois arguments peuvent être discutés. Le dilemme n’est pas simple à résoudre. Et les tenants de l’égalitarisme auront beau jeu de s’accrocher à un critère unique et arbitraire – jusqu’à preuve du contraire du moins –, les arguments des trois enfants valent d’être entendus, y compris ceux d’Anna et de Carla. Mais pour l’entendre à l’échelle de la société, encore faudrait-il laisser la pensée libérale s’exprimer à visage découvert, à droite comme à gauche de l’échiquier politique, et accepter que la pensée puisse être complexe et subtile pour être équilibrée.

Terminons en baissant totalement les masques : la situation présente est d’autant plus hypocrite que, telle Tartuffe enjoignant Dorine de cacher son sein alors que toutes ses paroles et tous ses actes aspirent à le toucher, les Français qui étouffent le discours libéral pour promouvoir l’égalité agissent quotidiennement pour préserver leurs petits espaces inégalitaires (tant qu’ils leur profitent), idée reprise et travaillée par le sociologue François Dubet dans La préférence pour l’inégalité (Seuil, 2014). Le constat est donc cruel : la doctrine des libertés est étouffée ; et la doctrine égalitaire ne s’accorde pas à nos actes. Il n’est pas certain que la fraternité y survive.




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