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Isabelle Coudrier, à ne pas jeter aux chiens

vendredi 11 novembre 2011, par Vanessa Postec

Autant dire que ce premier roman-ci est un modèle du genre.

Vous reprendrez bien quelques pages ? Dépasser les 800 pages pour un premier roman est un pari risqué. Les plus optimistes miseront sur le désir du lecteur d’en avoir pour son bel argent ; les autres –tout en espérant, de la sorte, égaler quelques prédécesseurs célèbres et célébrés- se désoleront à l’avance du peu d’endurance des « acteurs de la chaîne du livre », comme l’on se plaît à nommer représentants, libraires et critiques, tous ces technico-commerciaux du papier imprimé, devant pareille somme. A moins que le romancier s’en foute, qu’il ne parie pas, qu’il écrive ce qu’il a à écrire. Et qu’il s’arrête quand il n’a plus rien à dire.

Dans le genre poids lourd qui vous met en l’air l’agencement minutieux de la bibliothèque, ces gros pavés à qui l’on lance des coups d’œil torves avant de décider si, oui ou non, cela vaut bien la peine de s’y colleter, Va et dis-le aux chiens, premier roman de la scénariste Isabelle Coudrier, dépasse de la tête et des épaules ses petits copains de la rentrée littéraire, certain prix Goncourt y compris, qui du haut de ses 600 et quelque pages ferait, à ses côtés, presque figure de gamin chétif et mal nourri. Autant dire que ce premier roman-ci est un modèle du genre.

Puisqu’il est nécessaire -afin de déterminer si l’ouvrage en question vaut la peine de s’y fatiguer les yeux plus d’une paire d’heures ou d’un voyage en train- d’en attaquer la lecture, la chose a été faite. Et largement, car si Va et dis-le aux chiens n’est pas parfait, ni même parfaitement réussi d’un point de vue technique, avec ses incohérences, ses longueurs ou, si l’on préfère, ses failles temporelles, il est attachant, plein de charme, et mieux encore : addictif.
Il y est pourtant question de… presque rien. Sinon de l’essentiel. L’histoire est toute bête : un homme, une femme, et que la vie se charge du reste ! L’homme s’appelle Louis, il est critique de cinéma. « Il n’avait pas encore éprouvé le sentiment de fuite en avant que l’on expérimente en prenant de l’âge. Toutefois, il avait déjà fait l’expérience du temps qui s’accélère à l’adolescence, des « grandes vacances » qui reviennent plus vite et semblent aussi plus courtes. Il avait senti, par instants, que l’éternité était derrière lui, que c’était l’enfance et qu’elle ne reviendrait plus. »

Un drôle de livre, un livre à l’ancienne, qui prend son temps, pas zappeur pour deux sous

La femme s’appelle Sylvia, son cœur balance entre Davos, où l’attendent le sanatorium et le petit monde qu’y installa Thomas Mann, du haut de sa Montagne Magique, et les mathématiques. Sylvia n’a jamais vraiment recherché la compagnie de ses semblables : Louis ne s’est jamais vraiment intéressé aux filles. Leur histoire était écrite. Encore fallait-il qu’une bonne âme s’en charge. Et Isabelle Coudrier de s’atteler à la lourde tâche de dire la rencontre, l’entourage, les errements, l’amour qui ne dit pas son nom et qui peine à s’incarner, la famille, les amis, le cinéma, et par dessus tout cela, la distance au monde, légèrement teintée d’ironie, de ses héros qui n’en sont pas vraiment.

Va et dis-le aux chiens est un drôle de titre et un drôle de livre, un livre à l’ancienne, qui prend son temps, pas zappeur pour deux sous. Un roman lent, qui interroge les clichés, qui ausculte les malentendus, et qui tourne autour de son histoire comme ses personnages autour de leurs sentiments. Et puis, surtout, on y découvre avec bonheur qu’Isabelle Coudrier sait écrire, et qu’à l’évidence elle aime ça. Ce qui fait au moins deux bonnes raisons de la lire.


Repères :

Va et dis-le aux chiens, d’Isabelle Coudrier, Ed. Fayard (Paris), 816 p., 25 € (sortie : août 2011)

www.fayard.fr


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