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Ivan Jablonka, « historien de l’actualité » et contesté

jeudi 3 août 2017, par Emmanuel Lemieux

Avec Laëtitia, il a obtenu le prix Médicis du roman 2016. Sa méthode critiquée par certains ouvre une voie aux nouveaux récits et nouvelles écritures de sciences humaines.

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Quand un fait-divers est analysé par un historien et est distingué comme l’un des meilleurs... romans de l’année.

Société. Laëtitia Perrais... Dans la mémoire vive et vite oubliée, il s’agit d’un fait divers français effroyable survenu dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011. Une jeune fille a été sauvagement assassinée et son corps démembré, éparpillé et caché comme un puzzle par un délinquant violent, poly-toxicomane et multirécidiviste. Le crime a ému la France entière, jusqu’à l’Élysée et Nicolas Sarkozy qui s’en est mêlé et a déclenché une grève mémorable des juges. L’historien Ivan Jablonka (né en 1973) s’est lancé dans une enquête impressionnante où ses ressources d’historien sont mobilisées tout comme celles de narrateur d’une France périphérique et celles d’un écrivain, mémorialiste sensible d’une jeune fille perdue dès la naissance dans les Enfers des circuits sociaux et des violences intra-familliales. À l’été 2016, la critique palpitait. Ce livre à nos yeux très réussi allait être l’une des sensations de la rentrée, sur la crête exacte entre recherche méticuleuse et narrative fiction.

Bref le livre nous a éblouis, puis a ébaubi Jean Birnbaum, qui lui a attribué aussitôt le 4e prix du supplément littéraire Le Monde des livres –en attendant le 2 novembre 2016, plus bankable, le prix Médicis, précision, du roman (et non de l’essai).
L’historien nous attendait dans sa petite utopie du collège de France, 3 rue d’Ulm. Vigipirate oblige, c’est un gardien qui forme le digicode d’entrée de l’ascenseur mais ce n’est pas très grave, les chercheurs fument, vapotent ou s’éclipsent par l’escalier de service. En ses murs l’historien Ivan Jablonka (Paris 13) et co-directeur de la collection La république des idées au Seuil, est également l’un des coordonnateurs du site La vie des idées, le plus gros Web universitaire et « coopérative intellectuelle » traitant l’actualité des essais et des recherches. Un modèle économique de rêve imbattable : le matériel informatique de l’institution, des contributeurs bénévoles et talentueux par dizaines, 400 000 visiteurs par mois et un rayonnement international, le tout sanctifié par Pierre Rosanvallon.

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L’historien Ivan Jablonka (source image : Le Seuil ).

« Témoigner pour les absents. »

En ce mois d’octobre douçâtre, Ivan Jablonka est comme ensoleillé par le succès. Rappelons que dans Laëtitia, l’absence prend à la gorge, que des jeunes gens meurent très vite, et que certaines morts sont tellement destructrices qu’elles estropient les vivants et que certains vivants sont comme morts. C’est le compte rendu d’un chercheur qui a plongé les deux mains dans le bain d’acide pour raconter une France des années 2010. Et pourtant, lui qui s‘est assigné le dessein dans ses différents livres, de « témoigner pour les absents » aura écrit celui-là « dans un état d’esprit joyeux », une forme d’ivresse aussi lorsqu’on se retrouve sur la crête entre non fiction et fiction et « ce vertige de l’horizon qui s’ouvre à vous ». Mais quand on lui objecte une quelconque légèreté méthodologique, il rappelle que son travail d’écriture est celui d’un croisement des sources premières, documents, SMS et page FaceBook, et de notes prises sur le vif. Qu’il a également fait relire tous les verbatim recueillis aux différents personnages de l’enquête. Lui qui se définit comme un « historien de l’actu » croit à l’unité des sciences humaines, au principe de pluridisciplinarité mais aussi à la puissance du travail littéraire. La séquence de travail qui l’aura marqué fut le procès. « Cela m’a renversé, j’ai eu l’impression d’une pièce de théâtre ritualisé où tout le monde était réuni dans une concentration d’humanité et de souffrance. »

Ivan Jablonka s’est façonné un point de vue d’auteur plus que d’historien restreint à son couloir disciplinaire. Il dit avoir écrit en pensant à ses filles et à l’émotion que cela entraîne. Aurait-il écrit de la même manière s’il était père de deux garçons et avait épousé le point de vue du meurtrier Tony Meilhon ? « Je n’avais pas réfléchi de cette façon. »
Dans le livre, l’auteur met en place les personnages et les pièces de la puissance publique lorsqu’elle se trouve confrontée à un tel fait-divers à rebondissements, meurtre sauvage, violences sexuelles, précariat et sexisme. Jablonka a dépecé les rapports de police, de justice et d’autopsie, gratté dans les mémoires de l’action sociale, récupéré des documents administratifs et intimes.

« Il a rendu à Laëtitia, l’épaisseur d’une vie à côté de laquelle les millions de gens qui n’avaient entendu parler que de sa mort étaient totalement passés. » Alexandra Turcat, à l’époque du meurtre, journaliste à l’AFP.

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( source www.lemarin.fr)

Parmi ses sources premières et ses contacts de terrain, l’historien a interrogé les agissements de l’avocate, de policiers et magistrats, et aussi de journalistes telle Alexandra Turcat, à l’époque à l’AFP. Qu’en pense t-elle, devenue elle-même personnage de Laëtitia ?
« Cet objectif que s’était fixé Ivan Jablonka et qu’il avait communiqué à chacun des interlocuteurs rencontrés pour son enquête, il l’a atteint, très largement, nous précise par mail l’enquêtrice devenue depuis rédactrice en chef du Marin (groupe Ouest France). Dans son livre il a rendu à Lætitia, l’épaisseur d’une vie à côté de laquelle les millions de gens qui n’avaient entendu parler que de sa mort étaient totalement passés, une vie faite de plein de petits détails concrets, de la vie quotidienne d’une ado d’aujourd’hui que seul un enquêteur très humain, un historien sociologue qui ne met rien de côté, qui s’attache à la façon de s’exprimer comme de s’habiller ou de sortir, pouvait reconstituer. J’ai appris énormément de choses sur cette dimension, la vie d’ « avant » le drame, que j’ignorais totalement. Et qui m’ont touchée encore plus. J’ajouterai que les très nombreuses interviews qu’Ivan Jablonka a donné depuis la sortie du livre, « complètent », si j’ose dire, cette reconstitution de l’histoire de Laëtitia. Les mots et la vie de cette jeune fille atteignent plus de monde encore via les "digest" écrits, télévisés, ou radios, diffusés très largement, qui touchent ainsi également tous ceux qui ne liront pas tout le livre. Avoir atteint son objectif, qui semblait au départ très ténu, difficile à concrétiser, est pour moi ce qui est le plus réussi dans Laëtitia.  »

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(source : www.confluences.org)

Quand l’historien Artières concède que l’historien Jablonka écrit mieux que Pierre Bellemare.

Mais Jablonka en a agacé profondément d’autres. En tête, l’historien Philippe Artières (né en 1968), directeur de recherche au CNRS, cofondateur de l’Association pour l’autobiographie, et dont l’une des spécialités est justement « une histoire contemporaine de l’écriture » s’est mis en première ligne. Dans une tribune publiée par Libération, le Séminariste snipper écharpe le collègue en l’inscrivant dans un réseau d’influences bien précis : « Ivan Jablonka occupe une position académique, scientifique et éditoriale, dont témoignent à la fois la collection « la République des idées » qu’il dirige, son précédent ouvrage l’Histoire est une littérature contemporaine, et aussi son engagement dans l’entreprise de Pierre Rosanvallon, le Parlement des invisibles. C’est de cette autorité que cette position lui confère qu’il s’adresse au lecteur. Au moment où la question de la transmission du savoir historique est en crise, Laëtitia ou la fin des hommes soulève la question de la responsabilité de l’historien.  »
Artières concède méchamment que ce fait-divers est mieux rédigé qu’une histoire de Pierre Bellemare, mais pour le reste. Le livre de Jablonka n’est pas un livre d’historien. Il abuse de sa position dominante. Une méthodologie floue le caractérise. Il zappe toute source et surtout la façon dont sont obtenus les documents. C’est une emphase de Gendelettre au pays de la rigueur. Du bon sentiment social en hyperventilation et une douche de narration égocentrique. Claire Devarrieux, responsable de la rubrique littéraire de Libération, rétorque qu’au contraire cette enquête historique doit se lire avec « réjouissance et reconnaissance  ». Les temps décidément sont hybrides. Un peu comme si un autre jury avait eu l’idée folle de décerner un Nobel de littérature à Bob Dylan par exemple.

Artières-Jablonka, c’est une vieille histoire d’égos d’historiens. Avant la concurrence, il y eût des approches bien plus aimables. Extraits : « En donnant réalité à ses « rêves d’histoire », Philippe Artières a développé une œuvre originale, sans jamais se départir d’un goût pour l’expérimentation, fondement d’un « gai savoir  » » louait ainsi le rédacteur de l’article, un certain Ivan Jablonka, sur le site la vie des idées. Mais on ne prend pas le foucaldien et hyperactif Artières avec un pot de miel.
Laëtitia accroche par ailleurs un mouvement plus ample des sciences humaines et sociales à expérimenter de nouvelles voies de récit et d’écritures.

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(source http://comitedufilmethnographique.com)

« On a perdu le goût de la narration, on s’est enfoncé dans l’hyperspécialisation qui a conduit à une forme d’élitisme et dont le résultat est de se couper d’une grande partie du public et du plaisir de raconter. » L’anthropologue Boris Petric

Du côté de la Vieille-Charité à Marseille, l’anthropologue Boris Petric qui dirige le laboratoire Norbert-Élias (Ehess) mène une réflexion sur ces nouvelles écritures Son séminaire « la fabrique des écritures innovantes en sciences sociales » réunit des sociologues, anthropologues et historiens. Ici, on a pour références Georges Duby, l’école de Manchester et celle de Chicago,mais aussi la micro-histoire italienne qui se démarquent des enquêtes en chambre par la question de l’enquête et sa restitution.

« Ivan Jablonka exprime un changement, un autre de ses livres beaucoup moins connu, L’Histoire est une écriture contemporaine est le manifeste de sa méthode, explique en substance, Boris Petric. Autrefois, un cabinet des curiosités permettait des rencontres entre savants et poètes. On a perdu le goût de la narration, on s’est enfoncé dans l’hyperspécialisation qui a conduit à une forme d’élitisme et dont le résultat est de se couper d’une grande partie du public et du plaisir de raconter. »

Alexandra Turcat la journaliste devenue de fait personnage de papier ne ressent aucun bémol dans la lecture de cette enquête, mais récuse Artières se gaussant d’une restitution qui serait nulle et non avenue, presque de l’histotainment à l’entendre. « Certains passages, comme la restitution des faits de départ, très rigoureuse, m’ont été douloureux à lire car, comme je pense pour beaucoup des personnes qui ont suivi ce dossier de près, je ne suis plus du tout insensible à ces rappels. Mais pour les lecteurs qui n’avaient pas suivi, ou oublié l’affaire, c’est un passage indispensable pour comprendre pourquoi après les procès il fallait encore rendre, d’une autre manière, justice à la victime. Il fallait aussi rappeler que ce qui a fait l’ampleur du « bruit médiatique » complètement hors norme - six semaines d’affilées en une - de l’affaire avait été généré par une instrumentalisation politique. Ivan Jablonka prend clairement partie sur cet aspect mais il n’avance pas caché. »

« Plus que son oeil d’historien, je trouve que c’est l’oeil de sociologue d’Ivan Jablonka, qui fait vraiment décoller le livre. Laëtitia puis, par cercles concentriques, tous les « acteurs » de l’affaire - meurtrier, familles, enquêteurs, juges, journalistes, politiques, avocats, et l’écrivain lui-même -, sont tour à tour détaillés, remis dans leur contexte, leurs intentions questionnées... C’est un écrit qui assume sa subjectivité tout en la pointant en permanence du doigt pour bien indiquer au lecteur que l’auteur n’est pas dupe de ses émotions, de ses sentiments... Et pour que le lecteur, à son tour, avance averti. Pour moi, c’est la manière la plus honnête de travailler. Pour résumer mon sentiment, je trouve ce livre, et le travail mené, très profondément honnêtes, et humains.  »

Qu’écrirait maintenant Ivan Jablonka ? Un sourire. « Je réfléchis à une égo histoire ».


Repères :

- À lire aussi : Boris Pétric, On a mangé nos moutons, Paris, Belin, 2013.
- Ivan Jablonka, L’Histoire est une littérature contemporaine, Paris, Seuil, 2013.


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