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Jaccard terminal

samedi 25 février 2017, par Emmanuel Lemieux

Roland Jaccard, Station terminale, Serge Safran Éditeur.

Littérature. C’est dit, c’est même écrit : À 75 ans, Roland Jaccard entame une carrière de romancier. Station terminale est en effet le premier roman de ce journaliste, au siècle dernier au Monde des livres, aujourd’hui chez Causeur, essayiste d’origine suisse, de mélancolie cioranesque et de fantaisie tout à lui.

Longtemps, il nous a gentiment bassinés avec ses textes chlorés au cynisme, et sa dégaine de "Tarzan vaudois de la piscine Deligny" (l’expression est de Jérôme Garcin), ses nubiles asiatiques et son bataclan nihiliste. Silhouette entourée d’un petit club dévôtieux au Flore, ou arc-bouté sur un jeu d’échecs au bar du Lutétia, il a cumulé la critique d’ouvrages de sciences humaines, "la psychanalyse rayon viennois", l’essai ( son formidable premier livre L’Exil intérieur, 1975), l’édition (talentueuse) et l’art du tennis de table au club de la caserne de la Garde républicaine de la rue de Babylone. Ce biotope a toute son importance qui installe le petit théâtre de Roland Jaccard.

Un texte court, un peu trop, cravaché, comme la politesse rapide d’un éclair, sec comme ce qui reste de vie au bord du précipice, s’achevant épuisé par une accumulation de folies passagères.

Celui qui aimait citer ce mantra, "nous avons retenu la leçon de Gilles Deleuze : il y a parfois plus de théorie dans un roman que dans un essai philosophique", s’est enfin jeté dans le grand bain. Enfin, en l’espèce un bain à remous sulfureux. Un texte court, un peu trop, cravaché, comme la politesse rapide d’un éclair, sec comme ce qui reste de vie au bord du précipice, s’achevant épuisé par une accumulation de folies passagères. Le primo-romancier et briscard de la littérature se dissimule en ce dispositif par un jeu de miroir entre un romancier débraillé, exhibitionniste, érotomane et finalement suicidé et son frère, professeur de français en Suisse, à l’existence bordée comme un lit au carré, qui le déteste mais qui annote son dernier texte et tape fraternellement dans les flancs du cadavre.

Au fil du roman, on suit le mort-vivant baisant et s’écrivant mal vivre dans les palaces de Vienne, Séoul, Tokyo, Ceylan, Singapour, Lausanne et se désorientant au carrefour Sèvres-Babylone. On y repère l’ombre de Gabriel Matzneff, autre romancier en maillot de bain. Le fantôme merveilleux de Richard Brautigan au Keio Palace. Stefan Zweig aux aguets. On subit l’impulsion comme lui, de vouloir décapiter Nao. Prune et Marie qui dansent sur le lit. " Les filles sont chiantes, me suis-je dit dans un moment de lucidité : elles apparaissent et disparaissent. " Vie, mort, toujours bord à bord. La peur de vivre glacé. Le Smith & Wesson posé sur l’oreiller. Temporary Madness.

Petit à petit, le professeur de lettres ne commente plus rien, fasciné par les zigzag de ce frère jalousé, et se débattant dans ses affects. Il conclura lui même le texte. Il a été remué par la découverte au verso d’un feuillet par cette dédicace en filigrane : " À mon frère, en signe de cette affection que je n’ai jamais su lui témoigner". Dédicace qui est aussi celle de l’auteur en début de roman. Autobiographie, autofiction, mise en abîme, pastiche littéraire, leurre textuel, journal philosophique ? Avec les salutations de Roland Jaccard.

En librairie le 2 mars 2017.


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