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Jayne Mansfield dans "The End"

lundi 10 octobre 2011, par Alexandre Mathis

La mort de la star aura été son meilleur rôle, et le morceau de bravoure du roman de Simon Liberati.

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Jayne Mansfield

Route 90, entre Biloxi et la Nouvelle-Orléans, Mississipi. La route 90 longe l’Atlantique. Voies austères à l’aménagement minimal, d’une tristesse désespérante, comme en beaucoup d’autres paysages routiers d’Amérique, succession d’agglomérations bordées par les mêmes pavillons alignés de chaque côté, de zones marécageuses chassées par des plages, nous ne sommes pas loin de la Louisiane, des bayous que des films ont immortalisés (Flaherty et Leacock, N. Ray, J. Tourneur, Jarmusch). Des grands films, Jayne Mansfield en a tourné aucun, l’auteur de Jayne Mansfield 1967 nous rappelant qu’elle n’avait tourné que des navets depuis 1960, ne sauve pas pour autant d’autres meubles.

Deux Tashlin de légende, pourtant, emblème pur rock n’ roll, un western suave de Raoul Walsh, un Stanley Donen, Le Cambrioleur, superbe série B de Paul Wendkos, un peplum honorable parmi des polars et des pépites indépendantes nommées communément cinéma de drive-in. L’histoire racontée par Liberati prend jour en 1966, la star à la crinière platine est en plein déclin, sinon d’activité, de notoriété, artistique. Lâchée depuis des années par les majors qui font la pluie et le beau temps, après l’Angleterre et l’Italie (où elle tourne quelques nanars ‒ qui deviendront cult), Jayne Mansfield accepte à peu près tout ce qu’on lui propose (pas un cas exceptionnel) avec un souci de faire rentrer des dollars et de rester tête hors de l’eau. Frasques, scandales, alcool, drogues, calvitie naissante, exubérance, la star à la gloire crépusculaire qui n’a plus que son nom pour faire mousser la curiosité continue à se montrer, entourée de ses chihuahuas (au nombre de 5, chihouahouah !… en regardant l’interview de Jayne par Léon Zitrone) et de ses peluches. Provocations, exhibitionnisme, humeurs, presque tout y passe.

"Une gigantesque attraction foraine"

Un obscur festival de cinéma à San Francisco en 1966, où il est beaucoup question de Jeux de nuit, chef-d’œuvre (oublié) de Mai Zetterling (qui n’est pas, dit en passant, une ancienne actrice des films de Bergman avec qui elle n’a tourné qu’un film mineur, mais de Alf Sjoberg – le génial Tourments), où Jayne Mansfield n’est pas la bienvenue, contacts avec le mage Anton La Vey, à la tête de la secte Black House (silhouette de Susan Atkins, ange noir de Manson, qui poignardera Sharon Tate), jetant la malédiction sur Sam Brody, avocat et dernier compagnon de Jayne, estropié après avoir cassé sa Maserati. Jayne Mansfield est réduite à se désaper sur des scènes improvisées de patelins lugubres, non sans un plaisir pervers, envers son amant. L’autre public reluque l’ange bleu déchu en chair surtout et en os. Liberati noircit le tableau, « sortie du cinéma, déchue de son statut de movie star, elle était devenue une gigantesque attraction foraine à la manière de Lola Montès. Une de ces femmes qui, ayant fini d’être belles, deviennent des monstres dans l’espoir d’entretenir l’attention.  » Le LSD traîne dans les sucriers chez Jayne, et les domestiques se plaignent d’hallucinations. En sus dans ce bazar imaginaire, serpents dans les placards, robes à jour latéraux, Jaguar XK 120 rose vomi…

La surcharge, l’accumulation, symptôme névrotique transparent, tout est passé au crible jusqu’à la façon de coller les clippings dans ses albums, pas reprocher à une actrice le fétichisme du book, pour une profession essentiellement narcissique, même si peu l’avouent… (j’en connais !). Empathie pour un personnage hors normes, ironie psychanalytique vacharde, «  l’artiste qui répond au nom de Jayne Mansfield ne porte pas un toupet cache-misère pour masquer sa honte, elle se transforme en soutien de postiche et invente un style toupie blonde qui renvoie (selon la psychologie autrichienne) toutes les femmes à leur manque et à l’envie de ce qu’elles n’ont pas. »

L’avant-dernier chapitre fait une halte, avec visite guidée dans les moindres recoins du bouge où elle venait de se produire quelques heures avant l’accident. Impossible de ne pas penser à un Professeur Unrat au féminin.

Crac Boum

On conduit avec l’inconscient. Phrase d’un moniteur d’auto-école méritant d’être retenue pour la rareté. Les accidents de voitures fascinent, plus encore lorsqu’il s’agit de gens célèbres, à moins que ce soit notre mort projetée qui nous attire. Accidents de vedettes de cinéma les plus spectaculaires : James Dean, Françoise Dorléac, brûlée vive, trois jours avant l’accident de Jayne Mansfield (Dorléac du 1er jour du Bélier, Mansfield du dernier jour du même signe, pour ceux qui veulent croire aux destinées inéluctables), et Belinda Lee (Lucrèce Borgia, Messaline à l’écran) à qui il faudra un jour consacrer un ouvrage, tuée aux ides de mars 1961 sur une route de Californie, rapports personnels à la mort proches, aussi un envoûtement lointain, même si elle ne conduisait pas le break Ford duquel elle a été projetée à vingt mètres, une multitude de photos, dont celle de la chaussure à talon fine, très dénudée, de Belinda, au premier plan d’un cliché où figurent le corps de l’actrice et au fond la Ford les quatre fers en l’air, cliché dont on pût croire responsable Gualtiero Jacopetti qui vient de mourir, auteur de Mondo Cane qu’il commençait au moment de l’accident, s’il n’avait pas été lui-même, à l’arrière du véhicule, salement estropié, rapport encore entre l’accident qui coûta la vie de Belinda Lee à 25 ans et celui de Jayne Mansfield, ces «  plus vite… plus vite… » que la star anglaise, on a lu très souvent, aurait lancés en harcelant le chauffeur, Liberati s’attarde sur ce point par l’intermédiaire de Sam Brody : « Selon les experts, la notoriété de la personne embarquée aggraverait les risques d’erreur de conduite et d’accident. (…) On dit parfois des hommes ou des bolides qu’ils foncent vers l’obstacle comme si le diable était à leurs trousses. L’image est à prendre au pied de la lettre et toute fuite en avant concerne à proprement parler ce qui vous poursuit… (…) Sam avait le caractère aboyeur d’un mauvais chien. Il a harcelé le jeune chauffeur pour qu’il aille plus vite… »

Crash trash

Jayne Mansfield (les odeurs ne sont pas oubliées) était-elle aussi trash que Liberati veut la voir… Éros… Thanatos… Attirance pour l’érotisme de la mort. Terminons sur le début du livre, le méga morceau, le meilleur pour ceux qui l’ont lu, les pages justifiant la lecture de Jayne Mansfield 1967.

À 34 ans, la vie de la star sulfureuse prend fin brutalement, le jeudi 29 juin 1967, sur la route 90 à deux plombes du mat. Près d’un pont, la Buick Electra 225, achetée récemment par la vedette de La blonde et le shérif, s’encastre sous un semi remorque de 18 mètres, 18 roues, 50 tonnes, caché par un nuage de pesticide. Vitesse excessive (transmission automatique, direction assistée de la Buick), conduite légère… C’est le plat de résistance, ressemblant à une mise en scène vaudou, servi en entrée, chapitres 1 et 2, récit relevant de l’inventaire chirurgical, description des lieux, autopsie de la carcasse aplatie de la Buick bleu métallisé ‒ assortie aux bottes bleu argenté en simili-agneau de la Mansfield, allant avec ses très courtes minirobes ‒ la garde robe est épluchée, les affaires personnelles des victimes, cinq perruques, celle qu’elle avait sur le tête pend sur un morceau de tôle, laissant croire d’abord à une décapitation, rapport sur l’état des corps, et tout ce qui se trouvait dans le véhicule, maculé de chair et de sang, les chihuahuas… pas tous morts, les réactions des premiers témoins, acmé de l’imaginaire macabre, qui aurait emballé Ed Wood, fait rarissime le texte imprime sur ces 60 pages le livre comme objet absolu. 60 pages tenant seules, 60 pages exsangues d’effets, où cela devient, par la matière de l’écriture, moins le sujet même, reconstitué, qui prime, que l’objet même, devenu, objet de sa propre représentation, factice, au même titre que les chaises électriques, les accidents picturaux de Warhol, les environnements délirants d’Edward Kienholz ou les sculptures tranchantes de Daniel Pommereule (dont la boîte de peinture couverte de lames de rasoir qui ouvre La Collectionneuse d’Éric Rohmer n’est pas saisissable sans se couper), écriture forgeant la matière, « la langue bleutée du toit de la Buick remonte comme une vague sur le cul de la benne… »

Image, ultime, glamour, hors livre, qui l’est peu, ce bâton de rouge à lèvres dans un écrin géant suspendu au dessus du lit de Kenneth Anger, que m’a longuement décrit un jour Michel Bulteau… autre objet… laissant rêveur, par sa nature même d’objet.


Repères :

Simon Liberati, Jayne Mansfield 1967, Grasset, Paris, 200 pages, 16 euros. Sortie : septembre 2011.


le jour se lève,  le 12 octobre 2011 : Jayne Mansfield dans "The End"

Jayne Mansfield a eu 30 chihuahuas. Intérieur maison rose. Piscine, baignoire, cheminée, fauteuils, tables, cendriers... en forme de coeur.
Françoise Dorléac, née sous le même signe, avait elle-même un chihuachua lors de son accident, 48 heures avant celui de Jayne Mansfield. Mort avec elle dans l’accident.
Paris-Match 8 juillet 1967

Cartes à jouer Jayne Mansfield sous le signe du Coeur (3)


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