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Jean Jaurès, ce beau liseur

lundi 1er novembre 2010, par Arnaud Viviant

Viviant a lu la biographie du leader socialiste qui était aussi un chroniqueur social et culturel prolifique.

« Je ne conçois pas l’assurance-vieillesse comme l’assurance des tout derniers jours. Ce n’est pas à mon sens, le bâton qui doit soutenir l’homme courbé, épuisé, et déjà guetté par la mort. Elle doit intervenir à un âge où l’ouvrier, où l’homme, s’il n’est pas prématurément usé, doit pouvoir travailler encore. La retraite conçue comme le brusque arrêt total de l’activité humaine, me paraît une chose horrible, à la fois contraire aux intérêts économiques de la nation et à la santé de l’individu. De la retraite ainsi comprise, meurent en France des milliers de fonctionnaires et de commerçants. La vérité est qu’il faut qu’à l’heure où la force des travailleurs commence à fléchir, ils puissent se dire ceci : que s’ils sont, en effet, obligés de s’arrêter tout à fait, ils auront une retraite suffisante, ou que, s’ils ont seulement besoin de se ménager, de prendre quelques jours ou quelques semaines de relâche, afin de pas arriver à l’épuisement, ils le pourront grâce à leur retraite, sans trop s’infliger de trop dures privations. C’est dans cette pensée que nous demandons que l’âge de la retraite soit abaissé normalement à soixante ans, sauf à être abaissé davantage dans certaines industries, comme la verrerie, qui sont particulièrement épuisantes. »

Extrait, donc, d’un article de Jaurès, publié dans La Dépêche le 16 juin 1911, et intégralement reproduit en annexe de l’intéressant essai que l’ancien rédacteur en chef de L’Huma, Charles Silvestre, consacre au Jaurès journaliste. Rappelons qu’à cette époque, l’espérance de vie d’un Français était de 50 ans et qu’elle est passée à 79 ans en un siècle (soit une augmentation de 65%) en immense partie grâce à la création de la Sécurité Sociale sous les alors utopiques instructions du Conseil national de la Résistance…

Où l’on apprendra aussi, dans cet ouvrage, que Jaurès n’a jamais cessé d’être journaliste, et boulimique, publiant parfois jusqu’à trois articles par jour dans différents organes, y compris lorsqu’il fut mandaté par le peuple français pour le représenter à la Chambre. Qu’il écrivit jusqu’à la fin dans la plutôt centriste Dépêche, autrement dit même après avoir fondé en 1904 L’Humanité sans que cela ne pose de problème, ni aux uns ni aux autres (aujourd’hui, pff, il n’y a plus guère qu’Alain Duhamel qu’on laisse encore écrire au Point et à Libé). Qu’il ne connaissait rien de la fabrication d’un journal. Qu’il ne se contenta pas d’écrire sur la politique, mais publia, toujours dans La Dépêche une série de 87 articles sur la littérature, qu’il signait, non de son nom, mais d’un beau titre infiniment technique et moderne : le liseur. Daté du 5 décembre 1895, soit quatre ans après la mort du poète, son article sur Rimbaud, lui aussi reproduit en annexe (pas intégralement hélas !) est remarquable. Par exemple quand Jaurès écrit superbement que Rimbaud « a souvent cette sobre plénitude des sensations jeunes ».

Allez hop, une p’tite dernière pour la route. Cette fois, c’est la fin d’un article publié dans L’Huma le 13 juillet 1904 : «  Ce qu’il suffit de retenir à cette heure, c’est que le gouvernement, par son ministre du Commerce, M. Trouillot, a dit qu’il acceptait les dispositions essentielles de la loi : la retraite à soixante ans, la pension garantie à 360 francs, et c’est que le ministre des Finances a déclaré que la loi, ainsi formulée, était financièrement pratiquable, et que, sous sa responsabilité financière, il s’y ralliait. C’est un pas décisif vers la réalisation  ».


Repères :

A lire

Charles Silvestre, « Jaurès, la passion du journalisme », Le temps des cerises, 177 pages, 12 euros.


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