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Jean-Luc Gréau

samedi 16 mai 2009, par Emmanuel Lemieux

Gréau Jean-Luc

Pour Jean-Luc Gréau, la crise financière a conduit au krach de la vulgate capitaliste et à la liquidation des truismes du néo-libéralisme. Comment va-t-on réfléchir désormais à l’organisation financière et économique mondiale ?

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Portrait dessiné : Darius

L’année 2008 avait commencé sur le pouvoir d’achat en berne, la hausse du pétrole et des matières premières, les manifestations de la faim dans le monde. De fil en aiguille, les débats et les idées profus et contradictoires, en France, tournaient autour de la nécessité d’une société plus sobre, de la décroissance, mais aussi des nouvelles stratégies consuméristes, de l’encouragement au discount, au low cost et autres radin.com, sans oublier le retour d’une agriculture plus productiviste pour nourrir le monde, ainsi que la sécurisation énergétique. Avec l’élection de Barack Obama, s’est profilée l’ambition d’une économie verte, et d’un capitalisme durable et harmonieux. Puis, la crise des subprimes s’est accélérée aux États-Unis, et tout le monde s’est retrouvé sous la douche froide.

De talk-show en essais sur le vif, le défilé des économistes, convoqués pour expliquer la crise financière mondiale, soulevait derrière eux comme un nuage de cendres. Les économistes ont-ils intellectuellement failli, ou est-ce la réalité qui se dérobe sous leurs pieds ? « Nous avons besoin, pour comprendre ce qui est en train de se passer, d’un nouveau paradigme », martèle le multi-milliardaire Georges Soros, qui aurait tant voulu être philosophe. Une démonstration implacable comme un dessin d’enfant [1]. Encore faut-il avoir les moyens intellectuels pour forger ce nouveau paradigme.

Les oracles et les demi-dieux, occultés dans les années 1980-1990, reviennent en grâce, tout comme leurs théoriciens. Keynes réémerge. Marx et Tarde sont réinterrogés. Et l’on s’intéresse aux disciplines, comme la psychanalyse, la sociologie, la philosophie des affaires ou l’anthropologie pour mettre sous perfusion une science qui a longtemps vécu derrière sa muraille.

Ainsi, Paul Jorion est à la fois anthropologue, expert en intelligence artificielle et spécialiste de la formation des prix, il a également travaillé pour des organismes bancaires américains. Il est l’auteur de La Crise, un essai touffu et tout fou, écrit à l’arraché, mais où surnagent deux ou trois idées fortes comme celle-ci : Paul Jorion estime que l’économie constitue une exception anachronique de la formation humaine, « dans la mesure où son mécanisme – celui du système, aujourd’hui quasi hégémonique, du capitalisme – existe sous la forme primitive, brute, de la nature non surpassée par l’homme, à savoir celle de la sélection par la concurrence absolue des espèces comme des individus, et de leur tri par l’élimination des plus faibles » [2].

L’homme est donc une brute en économie, doué d’un cerveau reptilien aux pulsions primitives. Mais il ne le serait pas dans le monde des techniques et des arts. Pourquoi ? « L’homme est la conscience de la nature. Par la technologie et par le dessein intelligent qui la caractérise et où il fait se rejoindre et se féconder réciproquement des lignées d’inventions indépendantes, l’homme surpasse les lois de la nature telles qu’elles lui ont été offertes au moment où il est apparu dans l’histoire du monde », avance Jorion. Ainsi son agressivité et sa mauvaiseté lui ont été profitables pour se domestiquer soi-même et domestiquer avec des agents surnaturels, des démons et « elohim » l’hostilité de la nature à son égard.
Avec le mécanique, le chimique et le biologique, l’homme a ajouté « le dessein intelligent » qui lui permet de tirer parti de l’analogie. « Démiurgique et créature créatrice mais au sein même de la nature », l’homme par le dessein intelligent, fertilise, croise, recycle hybride, invente en permanence. Or, dans l’économie, rien de tout cela, tout est resté à l’état de nature, selon Paul Jorion. La fixation des prix traduit bien cet état. Ce sont des groupes concrets d’acheteurs et de vendeurs, tous situés dans une hiérarchie précise, et non un rapport de quantités abstraites, qui font la loi. « La règle de l’économie demeure, elle, encore réglée par la nature laissée à elle-même, à savoir par une sélection fondée sur le rapport de forces où le plus puissant écrase le plus faible, principe agressif dont l’emprise déteint alors sur l’ensemble des rapports humains », affirme Paul Jorion. Comment éliminer de nos sociétés, cette nature non domestiquée, on n’en sait pratiquement rien. L’économie est le trou noir de la nature humaine.

L’approche de l’analyste financier Jean-Luc Gréau, auteur de La Trahison des économistes, est comme une synthèse des débats du moment. Durant trente ans, Gréau a été analyste à la Commission des finances du CNPF, puis responsable de la communication, sans oublier le lobbying et les relations avec le Parlement, au Medef. Aujourd’hui, Attac l’invite volontiers dans ses séminaires, en même temps qu’il collabore, depuis 1988, à la revue Le Débat – son premier article alertait déjà sur les dérives de la titrisation et l’endettement des ménages. Son essai La Trahison des économistes lui ressemble : faire son miel intellectuel dans des ruches différentes. Gréau estime que « le clergé des économistes institutionnels » – dont il fait partie –, est malade de la peste néo-libérale, qui liquéfie l’indispensable complexité du monde en une vulgate militante.

La démonstration de Jean-Luc Gréau est mordante sur le sujet : les économistes auraient déserté les débats de l’économisme, se complaisant, depuis 1993-1995, dans une vulgate du capitalisme, qui arrange tout le monde, les libéraux comme leurs alliés objectifs, les alter-mondialistes extrêmes. « Le débat entre mercantilistes et anti-mercantilistes remonte au xviie siècle. On ne bazarde pas un travail intellectuel d’un claquement de doigt, comme cela s’est produit dans les années 1990 jusqu’à aujourd’hui », s’indigne-t-il. « Travail intellectuel » est d’ailleurs un mot inflationniste dans sa bouche et ses écrits. Depuis 1992-1995, à écouter Jean-Luc Gréau, il n’y a plus de réflexion continue : ce qui est excessif si l’on veut bien se donner la peine de chercher les débats hors des éternelles autoroutes de l’info. Éternel étudiant (il fut de la première génération universitaire de licenciés économiques en France), le conseiller des syndicats patronaux n’a de cesse de réexaminer, dépoussiérer, remettre en question ce qui semblait acquis et figé dans la vérité religieuse : la concurrence, la prise de risque, les délocalisations, le protectionnisme, ou encore la banlieue à considérer comme un formidable réservoir économique et sociétale. Une réjouissante curiosité à l’heure où la panique a remplacé la tétanie des idées.

Spectaculaire purge du système, réplique de la Grande Dépression, ou nouveau New deal pour nouveau monde qui s’immiscerait aux forceps ? « Cette crise nous enseigne une première leçon : que le système de l’économie du monde repose essentiellement sur les dettes des ménages de certains pays occidentaux, dettes qui surpassent celles des États, jusqu’à faire planer un réel risque systémique, explique tranquillement l’analyste Jean-Luc Gréau. La crise financière est là pour de bon, difficile à purger méthodiquement de ses mauvaises créances parce que dispersée. 2008 et 2009 sont perdues pour la croissance. La crise économique, elle, va s’approfondir, avec une foule d’incertitudes qui ont toutes la particularité d’être majeures. L’interdépendance a quelques effets. La plupart des pays émergents ont oublié de développer leur demande interne, et se trouvent ainsi fortement dépendants des exportations vers les pays du Nord. Or, le ralentissement de la consommation s’opère déjà. Plus près de nous : que se passerait-il si d’aventure, notre voisin allemand réduisait encore plus sa consommation ? Quand l’Europe occidentale et les États-Unis sont quasiment en récession, je ne dis rien de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, les risques en chaîne me paraissent inévitables, et un certain nombre d’opérations complexes vont se dénouer assez rudement. »
Depuis 2008, Jean-Luc Gréau pratique la veille intellectuelle et économique, comme consultant indépendant. Décrypter les séquences et les détails diaboliques de l’économie globalisée fait partie de son activité. Or, les outils intellectuels de l’économie font défaut pour comprendre ce nouveau monde qui s’ébauche dans la crise financière, explique-t-il dans un essai percutant, La trahison des économistes. « L’économie n’est pas qu’une science, elle a aussi ses dogmes, ses fétiches et sa religion dominante, ce que l’on oublie souvent d’intégrer dans sa réflexion, soutient Jean-Luc Gréau [3].

Depuis les années 1970, le keynésianisme triomphant a dégénéré en vulgate keynésiste, réduite à un dogme : la demande détermine la production. On croit, bien à tort, que son challenger Milton Friedmann dénonçant l’interventionnisme économique des États comme source de perturbation pour les décisions des agents économiques, est le grand vainqueur idéologique de ces dernières décennies. Il a ébranlé le temple certes, mais il n’a pas su imposer une doctrine, car l’économie à l’œuvre a très peu à voir avec la théorie proprement dite, Adam Smith reste de saison avec cette idée de la Main invisible, qui ne figure d’ailleurs dans aucun chapitre de sa Richesse des nations. Disparus Malthus, Ricardo, Mill, Schumpeter, Marx et tant d’autres qui formaient un héritage très diversifié.

La gouvernance financière remise en cause

L’économie néo-libérale ne connaît et ne reconnaît que deux exercices intellectuels qui formateraient n’importe quel étudiant en moins de quinze jours : entériner son organisation économique comme une donnée de fait ; tuer dans l’œuf toute tentative de bilan critique qui pourrait déboucher sur une nouvelle expérience. De cette posture religieuse, ne fonctionne plus qu’une vulgate. »

Selon Jean-Luc Gréau, de nombreux débats, escamotés ces dernières années, pourraient bien ressurgir dans la tourmente, avec toute une série de questions qui mettent à mal des concepts établis. Il entrevoit trois thèmes majeurs.

Notamment, celui de la gouvernance financière déclarée indiscutable. Jusqu’alors, observe l’analyste, ce dogme avait tenu. « Après le double krach du crédit à court terme du 9 août et du 18 décembre 2007, où là encore le système financier aux abois n’a dû son salut qu’à l’intervention massive des grands banquiers centraux, on a préféré pourtant surenchérir dans l’idéologie. Il fallait même renforcer la légitimité et le pouvoir de l’indépassable gouvernance financière. Qu’importe si cela détruisait la cohésion d’une société, pourvu que l’on n’émette pas une seule critique de fond sur le marché hypothécaire et son financement discrétionnaire. » De même, notion cardinale du libéralisme, la prise de risque liée à la responsabilité devrait changer de perspective. Tout comme devrait être mise à bas cette notion de « société post-industrielle », négligeant la destruction d’emplois productifs pour de simples considérations de coûts du travail, alors qu’émergent les pays à forte capacité technique ou producteurs de matières premières. Effet collatéral, le débat de substitution qui concernait les dettes publiques risque fort d’être ajourné. Le thème de l’endettement de la France est légitime mais reposait sur un discours moralisateur et faux.

Le deuxième débat concerne les localisations d’activités, et la question du protectionnisme total ou ciblé. L’émergence de compétiteurs internationaux contredit le schéma classique du libre-échange. « Le nouveau modèle tient à la combinaison de marchés intérieurs fermés aux biens de consommation étrangers et de productions nationales tournés vers l’exportation, formule Jean-Luc Gréau. Ce modèle aux effets prédateurs bien connu à Hong Kong, Singapour, Taïwan, est recopié désormais chez les autres pays de l’Asie émergente ou le Brésil. »
Enfin, le débat de la demande globale. Alors que la croissance de la production mondiale, après une accélération de cinq ans, a tendance à ralentir, l’économie mondiale, considérée comme un tout, subit depuis quelques années, une déflation salariale. La réduction des revenus n’entraîne pourtant pas une crise des débouchés, théorisée en son temps par Keynes. Jean-Luc Gréau boucle la boucle : « la réponse à cette énigme est que le capitalisme de ce début de xxie siècle, dominé par les marchés financiers, structuré par l’ouverture des marchés des pays riches, est aussi un capitalisme posé sur un socle très discret mais déterminant, celui de la dette des ménages. Cela s’est déjà produit, sans entraîner pour cela une banqueroute mondiale. Mais l’inédit de cette crise liée à un excès de crédit est que personne ne peut en prédire le scénario exact, ni les conséquences. »

Du marasme économique comme intellectuel enfin, Jean-Luc Gréau plaide avec vigueur pour exhumer l’héritage très particulier de l’Europe, en matière d’économie et de relations sociales.

« Les Européens ont renié leurs valeurs communes et leurs intérêts communs comme l’appui de vrais actionnaires, la fidélité de leurs partenaires économiques et le fait que l’homme au travail ne poursuit pas uniquement un objectif de gains matériels. Exactement ce que fait la Suède tout en s’adaptant à la mondialisation et en tenant sa trajectoire économique. L’histoire économique a réactualisé cet énoncé lumineux dont l’Europe pourrait s’inspirer : “le développement des échanges commerciaux ne doit pas porter atteinte aux conditions de vie et de travail des populations concernées”. »

Il s’agit de la déclaration de Philadelphie, rédigée et signée par tous les grands États occidentaux en 1944, après une crise et une guerre mondiale.


[1La vérité sur la crise financière, de Georges Soros, Denoël, 2008.

[2La Crise, de Paul Jorion, Fayard. www.pauljorion.com

[3La Trahison des économistes, de Jean-Luc Gréau, Le Débat/Galli­mard, 2008.


le 3 août 2010 : Jean-Luc Gréau

Article et lecture très interessant tous les deux, Seriez vous d’accord si je relais cet article (avec une référence au votre bien evidemment) ?
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