Jean-Patrick Manchette et la princesse

Le 10 juin 2011, par Emmanuel Lemieux

Seize ans après la mort du prince noir français, la publication en deux tomes d’une bande dessinée adaptée de son texte inachevé pour cause de cancer.

#Doug Headline #Jean-Patrick Manchette #La Princesse de sang

En 1995, avant de subclaquer le 3 juin dans la nuit, J.-P. Manchette cessa de fumer pour la première fois depuis quarante ans le 2 janvier, commença sa chimiothérapie le 11 janvier, livra ses dernières "Notes noires" pour la revue Polar au mois de mars, non sans avoir insisté dans une théorie testamentaire sur l’importance du roman noir dans la littérature d’un XXe siècle également à l’agonie, interrompit définitivement son journal ("Trop mal pour noter quoi que ce soit. Lectures diverses. Pas concentré") le 20 avril, et s’en repartit en juin à l’hôpital Saint-Antoine où le tueur acheva de lui exploser le poumon.

Ses dernières forces, Jean-Patrick Manchette les avait consacré au lancement en 1993 d’un mouvement "Banana" qui devait s’ingénier à glisser des peaux de banane sous les pieds des CRS lors de manifestations, puis à voyager cette même année, durant une quinzaine de jours, à Cuba. Là, il avait pris des notes préparatoires car l’écrivain s’attelait depuis 1989, à l’écriture d’un ambitieux cycle de romans à caractère géopolitique ("Les gens du mauvais temps") dont le premier ouvrage s’intitulait La princesse de sang. Premières lignes provisoires, en 1991, du prologue des 170 pages existantes : " En octobre 1950, le r.-v. des kidnappers d’une fillette de sept ans tourne à la tuerie. Tous meurent sauf Maurer qui s’enfuit avec la fillette blessée. Il a tranché la main et la gorge d’un Gianmaria. Les dénommés Branko et Balazs sont tués ainsi que deux autres non nommées (...)" (p.1155, Romans noirs Quarto, 2005).
La tumeur au pancréas devait l’arraisonner, l’infection pulmonaire le gagner et c’est en champion dans une course à handicaps lourds qu’il porta le plus loin possible son imagination. La Princesse de sang demeura inachevé, le sang empoisonné. J.-P.M. 1942-1995, donc.

Mélissa Manchette et Doug Headline, épouse et rejeton du petit maître du néopolar, ont eu l’ambition de réactiver La Princesse dans une adaptation BD, dont le tome 2 vient d’être publié. Sous le trait de Max Cabanes, à la fois graphiquement old school et toujours surprenant, se déroule cette traque internationale autour d’une petite fille, héritière d’un marchands d’armes, dans la décennie convulsée des années cinquante qui balaie l’immédiat après-guerre, le redéploiement des espions et des barbouzes des deux camps, et macère dans l’insurrection de Budapest, la guerre d’Algérie, Cuba et sa sierra Maestra conquise par Fidel Castro.

"Retrancher toute disgression inutile"

Adaptée par Doug Headline, l’histoire mais aussi sa genèse, son découpage, ses descriptions de scène, ses idées satellites imaginés par son père peuvent être consultés dans le Quarto Gallimard, célébrant en 2005, le dixième anniversaire de la mort de Jean-Patrick Manchette. On y constate que le projet littéraire s’avérait proliférant, dense, fatigué par le poids des détails accumulés, en même temps qu’il se cabrait dans une résistance asphyxiée peu à peu.

Manchette le note encore dans ses notes du 15 juillet 1991 : "Le gros de la storyline telle qu’elle existe dans l’actuel roman inachevé est à conserver. Toutefois le texte manque de tension et de rapidité, et la manière dont ça se terminera n’est déterminée que vaguement. Il faut donc :

  • peut être faire un dépouillement du texte existant ;
  • récrire la storyline avec des ajouts excitants ;
  • faire le retranchement de toute disgression inutile ;
  • mener la storyline jusqu’à sa fin ;
    - faire en sorte que la fin commande ce qui la précède (en finir, donc, avec les mystères vagues dont l’imprécision sert à préserver la possibilité pour l’auteur d’une variété de fins entre lesquels choisir)
    ."

La storyline voulue par Jean-Patrick Manchette n’aura pas pu regagner la vitalité qu’il espérait. C’est Doug Headline qui, reprenant les notes et les intentions paternelles, applique sa chimiothérapie au scénario et c’est Max Cabanes qui redonne du souffle et le goût de la sauvagerie à l’ensemble. Un magnifique travail posthume de fidélité et de vitalité.



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