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Jean-Paul Mari, le dernier combat de la guerre

mercredi 16 juin 2010, par Emmanuel Lemieux

« Nous sommes en train de fabriquer en Afghanistan, une nouvelle génération de soldats pathologiques » témoigne Jean-Paul Mari, grand reporter de guerre et ancien médecin. Dans un livre et un documentaire diffusé sur France 2, il milite « pour une vraie cause de santé publique » : la prise en charge psychologique soutenue des blessés psychiques de l’armée et de la presse.

Il est dans une arabesque de fumée de cigare. On dirait un boucan de l’Enfer, et il s’y sent enveloppé. « Les cigares m’accompagnent depuis que je fais des reportages de guerre, explique t-il. Je ne bois pas, mais je fume. Un cigare est sec dans le désert, humide à température. Dans ces situations inattendues, on aime prendre avec soi un objet que l’on connaît. »

Octobre 2008. Il se trouve à Paris, en terrasse d’automne d’un café simili branché, et touille un café sans âme et coûteux. Il le préfère oriental, quand on en trouve, de par les pays ravagés. Fétichisme de vieux bourlingueur ? De son reportage pour Le Nouvel Observateur, dans le Golfe d’Aden, sur la piste des pirates, il est revenu comme une fleur. Cette fois encore. La guerre ne pourrissait pas au fond de sa gorge. Il n’a pas eût à traîner dans les rues ou à se recroqueviller sur un banc, avant de de se décider à réintégrer son chez-soi.

Ce week-end, il a piloté un petit avion au-dessus de l’Yonne. C’est une manière de pratiquer le journalisme en altitude. Question de regard : « Ce qui vous paraît doux ou monotone au sol est au contraire plissé, raviné, contrarié, morcelé en hauteur ». Il aime les cigares et l’aviation. « La grâce vient d’en haut. Là haut exactement, on est responsable de ce que l’on fait, c’est une solitude active. Vous êtes ailleurs, vous dérivez. Je suis à la fois un solitaire, et j’aime les choses qui ouvrent. » Jean-Paul Mari, 60 ans, ex-kiné élégant, pourrait être un oracle narcissique, un histrion des tarmacs comme il en existe tant dans ce métier. Dans son dernier livre, Sans blessures apparentes, il enquête sur lui-même, et sur ces soldats perdus en eux-mêmes.

20 à 30% de blessés psychiques

La guerre ne s’arrête jamais. On a calculé qu’elle enlève en temps de paix, comme une étrange part des anges, la vie à plus de 20% des revenants de la ligne de front. De véritables cerveaux cassés : suicides, alcoolisme et désocialisation, blessures psychiques, haine de soi. 500 000 Gi’s sont déjà atteints par les blessures psychiques. La psychiatrie militaire française, notamment depuis les travaux précurseurs d’un Louis Crocq [1], connaît très bien ces névroses. PTSD pour post-traumatic stress disorder. Sans blessures apparentes est le récit vivant de ces englués des ténèbres. Il est écrit à l’ancienne. Avec du lyrisme humaniste. De la patience. Des visages. De l’humour et de l’amour. Et de vraies zones d’ombres.

Jean-Paul Mari aime la guerre, car elle représente « l’un des théâtres les plus extraordinaires du monde. » Il assure y assister depuis trente ans maintenant, aux limites de l’homme, celles de la compassion, et de l’horreur, sans cesse repoussées. Dans les médias, la radio autrefois, la presse écrite aujourd’hui, Jean-Paul Mari n’est pas certain que ses interventions émeuvent plus que ça ses lecteurs. En, attendant, « sentiment de vanité absolue », il écrit. Les mésopotamiens inscrivaient le monde sur des tablettes d’argile, les Egyptiens écrivaient pour l’Eternité, les Mayas pour cacher leur monde, les médias passent de l’horreur à l’horreur à dire et surexposer. « Écrire c’est brûler vif quand on a du mal à se débarrasser de ce qu’on a vécu » soutient Jean-Paul Mari. Il se voit petit comptable des morts. « Parfois je me dis : un paragraphe vaut-t-il une jambe ? Mais j’oublie vite. Comment ne pas être affecté par les choses de l’humain ? Dans mes articles, et dans mon livre, j’ai inscrit des noms d’inconnus comme une sépulture, une croix sur le bord de la route, le début d’un cimetière. Je ne crois pas être un voyeur, je les fais exister dans le livre des vivants. »

« En niant les corps des morts, nos sociétés en paix croient pouvoir nier la guerre, mais ce sont l’esprit des cinglés et les fantômes qui finissent par nous envahir. La guerre d’Algérie et ses deux millions de conscrits ont fabriqué une génération d’hommes pathologiques, explique Jean-Paul Mari. Nous sommes en train de fabriquer en Afghanistan, une nouvelle génération de soldats pathologiques. On ne fait pas son deuil à Kaboul comme ses courses à Auchan. La guerre n’est pas un simple fait-divers où l’on regrette la mort de dix soldats dans un grand show compassionnel. Un soldat tue ou bien meurt à la guerre. Ce que je regrette, c’est que n’importe quel car de tourisme en pèlerinage à Lourdes qui verserait dans un fossé aurait le droit à son staff de psychologues urgentistes. En revanche, rien n’a été prévu pour les soldats revenus du Liban, de Sarajevo, des charniers du Rwanda et aujourd’hui de Kaboul. Aujourd’hui ceux qui souffrent démissionnent et disparaissent dans la nature. »

Depuis que les militaires se battent pour la liberté, pour la démocratie, pour l’humanitaire et non plus pour tuer, les guerres n’ont plus d’odeur. « Je me suis fait exempter de l’armée, raconte le journaliste, et désormais je suis les militaires dans des conditions extrêmes. Je m’y suis préparé, et pratique beaucoup de sport. Mes connaissances en médecine et kinési m’aident également. Je suis assez doué pour identifier les projectiles que je reçois sur la gueule. Parfois, les soldats me prennent pour un miraculé, n’ayant jamais été blessé par balles, mais j’ai eu quelques accidents psychiques mineurs. »

Les fous de la guerre

Les journalistes dégustent eux aussi, quoique qu’ils en disent. Jean-Paul Mari dépeint ainsi les PTSD qui ont mangé Christophe de Pontfilly, Patrick Bourrat ou abîmé un Sorj Chalandon. « Les photographes font les fiers-à-bras derrière leur objectif, mais leur appareil photo, grotesque et obscène, ne les protège pas mieux » rappelle le journaliste. Mêmes blessures psychiques rencontrées chez un certain nombre de membres des ONG, affirme Jean-Paul Mari. « Certains finissent alcoolos jusqu’au trognon, irritables et remplis de cauchemars de plus en plus irrépressibles, d’autres se flinguent dans la plus totale discrétion. Les rédactions et les humanitaires seraient bien inspirés de suivre de manière soutenue ceux qu’ils envoient là-bas, et ne pas croire forcément à leurs sourires forcés. »
Il faut beaucoup insister avant qu’il reconnaisse que son livre constitue lui aussi une « enquête thérapie ». Enfant durant la Guerre d’Algérie, Jean-Paul Mari a dû quitter le pays, endeuillé par les assassinats de son père et de son grand-père. Il en a tiré un passionnant livre de mémoire, La nuit algérienne (Nil Editions).

Les premières pages de Sans blessures apparentes vibrent du traumatisme de Bagdad. 8 avril 2003. Depuis le balcon de sa chambre, au seizième étage de l’hôtel Palestine, un hôtel de journalistes internationaux, Mari en gilet pare-éclats observe les F-18 et les B-52 tourmenter la ville et la noyer sous les brumes sales et les fumées noires :

« Tout en haut, un dieu en colère claque des portes dans le ciel. » Puis au petit matin, les chars américains Bradley et Abrams pointent les gueules de leur canon de l’autre côté de l’Euphrate. Une explosion éclate sous ses pieds. Au quinzième étage, de l’autre côté de l’hôtel Palestinia, une bombe a frappé des chambres occupées par des journalistes. Un jeune cameraman est éventré. Jean-Paul Mari, retrouvant ses réflexes de médecin, tentera de le sauver. « C’est un coup direct, droit au but, pas une erreur de tir. Une saleté de plus », note t-il.

Enragé par ce massacre, le journaliste enquête et identifie les auteurs, la « Compagnie Alpha, 4-64 Armor », surnommée « la Compagnie des assassins » et commandée par le capitaine Philip W. Quatre années plus tard, Jean-Paul Mari tente de retrouver W. de retour aux Etats-Unis, pour comprendre ce qu’il ressent et comment il survit aux PTSD. Ce militaire fantôme perdu dans la foule civile est le fil rouge du récit.

Juin 2010. Jean-Paul Mari vient de réaliser un documentaire adapté de son livre. Sans blessures apparentes va être diffusé sur France 2, le 24 juin. Il a obtenu le prix Figra 2010. Aujourd’hui, les militaires français commencent à mettre en place un processus de debriefing des soldats revenus d’Afghanistan, prenant en compte les risques de PTSD. Mais le chemin est encore long.

« Il y a un tabou permanent de la guerre, inaudible, indicible. Les blessés psychiques constituent désormais un véritable problème de santé publique. Si mon bouquin pouvait permettre de faire bouger le regard des gens et de l’armée sur leurs soldats en situation post-traumatique, eh bien, je n’aurai pas perdu mon temps », martèle Jean-Paul Mari. Et les mots de brasiller sur les confettis encore rouges d’un cigare en colère.


Repères :

Diffusion :
Sans blessures apparentes, France 2, Infrarouge, 22h45 le 24 juin 2010

A Lire :
Sans blessures apparentes, de JP Mari, Robert Laffont (2008)


[1Les blessures psychiques de guerre de Louis Crocq, Odile Jacob, Paris, 1999.


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