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Jean-Robert Petit, l’homme qui a fait parler la glace

dimanche 13 janvier 2013, par Guillaume Jan

Avec Vostok, le dernier secret de l’Antarctique, le glaciologue Jean-Robert Petit témoigne sur l’aventure de la station polaire la plus isolée du monde, au pôle Sud, où a été confirmée scientifiquement la responsabilité de l’homme dans le réchauffement climatique

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Ecologie. C’est une aventure scientifique qui a influencé la prise de conscience du mauvais état de la planète que raconte le document Vostok, mais aussi une expérience humaine rare, dans un environnement extrême (température moyenne : – 55°C), sur fond de troubles géopolitiques. En 1984, Jean-Robert Petit a 37 ans. Il participe à sa première expédition polaire à Vostok, au pôle sud, en compagnie d’autres chercheurs russes et français. Les conditions sont spartiates (à -75°C, le diesel qui sert de combustible « devient tellement dur qu’il faut le couper à la hache » ; à partir de la mi avril, la nuit polaire s’installe pour quatre mois et la station, coupée du monde, « doit vivre en autarcie jusqu’aux prochains vols ») mais les scientifiques sont motivés. Sous leurs pieds, la calotte de 3700 mètres d’épaisseur recèle les secrets de 400 000 ans de climatologie. « Un trésor, raconte le glaciologue Jean-Robert Petit. Nous avions la possibilité de remonter dans le temps pour comprendre la relation entre l’homme et le climat  ». En 1987, il définit avec ses collègues le lien entre le CO2 contenu dans l’atmosphère et le réchauffement climatique. « Ces conclusions ont eu l’effet d’une bombe dans la communauté scientifique  », se souvient l’amoureux des pôles.

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D’autres recherches sont menées, la coopération avec les chercheurs russes est menacée un temps par la guerre froide puis par l’effondrement de l’URSS, mais elle est sauvée par un vaste élan de solidarité entre les scientifiques du monde entier. Aujourd’hui, la station polaire existe toujours et vibre pour une nouvelle découverte : celle d’un lac souterrain, emprisonné sous 4 000 mètres de glace, qui pourrait contenir des formes de vies inconnues. C’est pour raconter le courage et la fraternité qui soude depuis plus de trois décennies «  les hommes de Vostok » que Jean-Robert Petit a rédigé son livre, mais aussi pour nous mettre en garde : « Nous ne pouvons plus ignorer à quel point le monde dans lequel nous vivons sera transformé demain par les décisions que nous prenons aujourd’hui  », écrit-il dans la dernière page de ce moderne Voyage au centre de la terre. G.J

Les Influences : Que nous ont appris les recherches menées à Vostok ?

Jean-Robert Petit : Que climat et CO2 fonctionnent ensemble et que la planète se réchauffe dangereusement pour l’homme. Les échantillons de glace prélevés sous la calotte de Vostok nous ont permis de reconstituer l’atmosphère du passé et de démontrer combien les activités humaines ont une influence sur la composition de l’atmosphère et sur le réchauffement climatique.

Pourquoi ?

Jamais la glace n’avait livré une description du climat si détaillée sur une période aussi longue. Nos enregistrements de 1987 remontaient sur 160 000 ans. Nous avons constaté que les teneurs en CO2 du XXème siècle y étaient bien plus élevées que les maximums observés au cours de cette longue période. En parallèle, nous avons pu définir que le CO2 présent dans l’atmosphère jouait comme amplificateur des changements climatiques, c’est-à-dire que plus il y avait de CO2 dans l’air, plus l’effet de serre était important. Par la suite, d’autres forages, encore plus profonds, nous ont confirmé ce que le glaciologue et climatologue Claude Lorius avait déjà établi dans un article de référence, publié dans la revue scientifique américaine Nature en 1990 : la teneur de CO2 dans l’atmosphère est due à l’utilisation des énergies fossiles et donc aux activités humaines.

Comment avez-vous obtenu ces résultats ?

En observant la glace, tout simplement. La glace est le seul milieu qui piège naturellement des échantillons d’atmosphère et qui peut les conserver sur des centaines de milliers d’années. On raconte que Claude Lorius avait déjà eu cette intuition dans les années 1960, en écoutant la mélodie des glaçons qui laissaient éclater des bulles d’air, dans son verre de whisky. Mais à cette époque, on ne savait pas forer aussi profond ni comment mesurer avec précision la composition de l’air contenu dans la glace. C’est le travail collectif sur la base de Vostok, notamment entre Russes et Français, qui a fait entrer la glaciologie dans la cour des grandes sciences. Auparavant, nous étions considérés comme des boy-scouts qui faisaient des trous un peu n’importe où…

C’est le travail collectif sur la base de Vostok, notamment entre Russes et Français, qui a fait entrer la glaciologie dans la cour des grandes sciences

Quelles conséquences ont entraînées ces conclusions scientifiques ?

Vostok a bouleversé les repères du monde, d’abord en mettant en cause les activités humaines dans l’accroissement du taux de CO2 dans l’atmosphère, ensuite en signalant les risques que le développement incontrôlé des activités humaines faisait courir à toute l’humanité. Ces conclusions ont eu l’effet d’une sonnette d’alarme, elles ont contribué à faire émerger une conscience écologique internationale et même d’une géopolitique du climat. Après nos premiers résultats, en 1987, l’augmentation de la température à la surface de la terre a commencé à devenir un sujet de préoccupation pour les Etats. L’année suivante, l’ONU a mis en place le Giec, ce Groupe d’experts intergouvernementaux chargé d’évaluer les conclusions scientifiques sur le réchauffement de la planète. Les analyses de Vostok ont ensuite été largement évoquées lors du sommet de la Terre, à Rio, en juin 1992, où fut d’ailleurs précisée la notion de « développement durable » dont tout le monde parle aujourd’hui.

La notion de réchauffement climatique n’est-elle pas contestée scientifiquement ?

Le réchauffement climatique, c’est une vérité qui dérange. A Vostok, nous avons fait parler la glace. Elle nous a donné une explication du fonctionnement de la nature, elle nous a montré que si l’homme agit de telle manière, la nature réagit de telle manière. C’est une vérité qui dérange parce qu’elle va à l’encontre de notre mode de vie actuel, basé sur l’exploitation abusive des énergies fossiles. Dire qu’il faut réduire nos émissions de gaz à effet de serre, cela ne plaît pas aux lobbies du pétrole et de la voiture, cela ébranle même les bases de nos sociétés industrielles. Je comprends bien que cela dérange, mais c’est pourtant une vérité. Je n’ai pas vu d’analyses scientifiques plausibles qui contestaient le réchauffement climatique.


Repères :

CAROTTEUR DE FUTUR. Jean-Robert Petit, 65 ans, est directeur de recherche au laboratoire de glaciologie et géophysique de l’environnement, à Grenoble. Il travaille notamment sur la reconstruction des climats à partir des carottes de glace extraites dans l’Antarctique. Il fait partie des scientifiques qui ont établi la relation entre climat et gaz à effet de serre.

- Vostok, le dernier secret de l’Antactique, de Jean-Robert Petit, Préface de Michel Rocard, Editions Paulsen, 245 pages, 19,90 €. Parution : 10 janvier 2013.
http://www.youtube.com/watch?v=BB-Nkbcpapw

Lire aussi :

Planète blanche. Les glaces, le climat et l’environnement, de Jean Jouzel, Claude Lorius et Dominique Raynaud. Editions Odile Jacob, (2008).


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