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John Demjanjuk, le dernier maton de Sobibor

dimanche 11 septembre 2011, par Emmanuel Lemieux

Comment juger et condamner un fantôme du système nazi ? C’est toute la question de l’enquête passionnante du journaliste Nicolas Bourcier.

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John Demjanjuk, ancien Trawniki, gardien de camp nazi recruté parmi les prisonniers de guerre soviétique.

Depuis le 12 mai 2011, ce vieillard de 91 ans, d’origine ukrainienne, peut contempler depuis sa chambre de la maison de retraite de Bad Feilnbach, la chaîne des Alpes qui fait muraille. L’Autriche voisine ce coin de Bavière à une une heure de route, et l’Ukraine où ce vieil homme n’a plus mis les pieds depuis la seconde guerre mondiale, est à moins de sept heures. C’est dans cet hospice bavarois qu’il mourra, condamné par la justice allemande et déclaré apatride depuis le verdict de la cour de Munich. Avant de terminer sa vie dans ce mouroir somme toute décent, John Demjanjuk était officiellement un ouvrier à Cleveland, cité de la construction automobile aux Etats-Unis où il avait migré après-guerre avec sa femme. Et puis, le passé l’a rattrapé en 1981. Les limiers américains ont vu en lui, un ancien gardien de Treblinka, et peut être même celui particulièrement sadique que les prisonniers et la mémoire du camp ont retenu sous le nom d’ "Iwan le Terrible".

Trop vite expédié, travaillé par des stratégies individuelles ou internes au service d’enquêteurs de l’OSI (Office of Spécial Investigations), le dossier Demjanjuk s’en est trouvé bâclé. Condamné à mort en 1988, après avoir été déchu de la nationalité étatsunienne et subi une détention de sept ans en Israël, Demjanjuk a été acquitté en 1993 par la Cour suprême israélienne. Trop de doutes sur son identité, son parcours, ses exactions. Humiliation suprême : l’ex "rosh katan" ("petite tête") et tout petit rouage, mais décisif, du système concentrationnaire nazi a pu regagner Cleveland et sa famille, auréolé d’une couronne de martyr. La communauté ukrainienne, très active dans le lobbying pro-Demjanjuk, pouvait elle aussi faire valoir sa catastrophe à elle, c’est-à-dire le "Holodomor", et ses millions de morts dans la terrible famine de 1932-33 qui frappa ce grenier à blé, brutalement collectivisé par l’URSS, éreinté par le stalinisme. Mais l’Ukrainien retourné aux Etats-Unis n’a pas plastronné longtemps, un nouveau procès s’est tenu en 2001. Et en 2009, sa citoyenneté américaine une nouvelle fois rejetée, c’est le parquet de Munich qui a saisi et jugé l’apatride pour complicité dans le meurtre de 28 060 prisonniers du camp de Sobibor. Jusqu’alors la justice internationale avait décortiqué les responsabilités des stratèges et exécuteurs de masse, avec John Demjanjuk, on examina les comportements des sans-grades du système d’extermination.

Avançant avec clarté, précision et concision sur un sol friable, le journaliste Nicolas Bourcier a suivi son procès de 2009-2011, soit le premier et probablement le dernier procès d’un gardien de camps nazis. On les appelait les "Trawnikis"- du nom de leur centre de formation en Pologne-, soit des gardiens sous-traitants, prisonniers de guerre soviétiques, et allant de camp en camp. Sur les cinq mille Trawnikis, enrôlés de force, un bon millier semble t-il a eu la volonté de s’extraire de l’engrenage et de déserter de cet Enfer en prenant tous les risques. Ce ne fut pas le cas de Demjanjuk, simple soldat de l’Armée rouge, prisonnier de guerre dans un camp nazi à partir de 1942, et qui ensuite, deviendra sans sourciller, l’un de ceux chargés de surveiller les prisonniers, ou de les accompagner et d’actionner les chambres à gaz, ou enfin de se débarrasser des cadavres, ou tout cela à la fois dans une parfaite polyvalence. Selon les historiens, il était impossible pour un Trawniki d’échapper à ce travail de mort.

Le journaliste du Monde s’est employé à reconstituer le parcours de John Demjanjuk, depuis son hameau d’origine, Dubowi Macharynzi, et sa naissance le 3 avril 1920 et à décrire les coulisses des procès, avec leurs acteurs, leurs stratégies d’accusation et de défense, les mentalités et les éthiques de chaque époque confrontée au fantôme du camp de Sobibor.

On les appelait les "Trawniki"- du nom de leur centre de formation en Pologne-, soit des gardiens sous-traitants, prisonniers de guerre soviétiques, et allant de camp en camp.

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L’accusé Demjanjuk, 91 ans, à son dernier procès à Munich.

Une pièce maîtresse de l’accusation constitue en une carte d’identité établie par les SS, qui mentionne le nom de Demjanjuk et son matricule "1393". Elle indique son transfert depuis Trawniki vers Sobibor. Cette carte, transmise par les soviétiques en 1987, fait depuis l’objet d’âpres controverses entre juges et avocats du gardien ukrainien, mais représente la preuve la plus difficilement contestable de la complicité de Demjanjuk.

Sans faire oeuvre d’historien, le livre de Nicolas Bourcier est celui du mémorialiste d’une séquence charnière alors que l’époque devient filigrane, que les bourreaux s’éclipsent et même présents devant une cour de justice, s’absentent dans un silence crâne. Deux phrases seulement prononcées par l’accusé ont balisé le dernier procès : "Je ne suis pas Hitler" et le 25 février 2010, "Je ne comprends pas tout ce qui se passe ici, c’est pourquoi je ne peux pas répondre. " C’est également une enquête sensible sur la fragilité mémorielle. Face au fantôme de Demjanjuk, cet effroi d’un rescapé de Treblinka à Jérusalem résumait déjà les procès à venir : "Je viens d’une autre planète, d’un autre temps. Plus personne ne me croit aujourd’hui."


Repères :

Le dernier procès, de Nicolas Bourcier, Don Quichotte, Paris, 309 pages, 18,90 euros. Sortie : le 15 septembre 2011.


Par Xle 19 septembre 2011 : John Demjanjuk, le dernier maton de Sobibor

"Cette carte (d’identité) représente la preuve la plus difficilement irréfutable de la complicité de Demjanjuk."

"Difficilement réfutable" ne serait-pas plus juste ?


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Par Alban PERRINle 16 septembre 2011 : John Demjanjuk, le dernier maton de Sobibor

L’auteur de l’article écrit que John Demjanjuk était un "tout petit rouage, mais décisif, du système concentrationnaire".

C’est faux, puisque les centres de mise à mort de "l’Aktion Reinhardt" (Treblinka, Belzec et Sobibor) n’étaient en aucun cas des camps, c’est-à-dire des lieux de détention, mais des terminaux ferroviaires, où les Juifs déportés des ghettos du "Gouvernement Général" étaient immédiatement assassinés dans des chambres à gaz, dès l’arrivée des convois.

Ils ne dépendaient absolument pas de l’Inspection générale des camps de concentration, située à Oranienburg, au nord de Berlin, mais de l’état-major de "l’Aktion Reinhardt", à Lublin.

Les camps de concentration étaient tous implantés en Allemagne ou dans des territoires annexés au Reich, et n’avaient pas la même fonction.

Il serait temps de ne plus véhiculer l’idée que les Juifs ont été déportés dans des camps de concentration, alors que 95% des victimes de la Shoah sont mortes ailleurs.


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