Julia Kristeva diagnostique le déclin culturel français

Le 24 août 2009, par Emmanuel Lemieux

La psychanalyste dans un rapport remis au Conseil économique, social et environnemental, tout comme le Sénat, alertent sur une action culturelle en chute libre à l’étranger. La France est-elle en train de perdre la guerre des idées ?

#Conseil économique et social #Politique culturelle #Sénat
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Julia Kristeva (Portrait de Gabriel pour l’Agence Idea)

Avec la nomination de Frédéric Mitterrand, rue de Valois, on pourrait estimer que la culture constitue de nouveau un souci et un outil politiques. Alors que le tout nouveau et fringant ministre de la Culture faisait image, parlementaires et conseillers de la république débattaient pourtant au début de l’été, d’un dossier urgent et plutôt maltraité par l’actuel gouvernement, celui de l’action culturelle de la France à l’étranger. Déclin, vous avez dit déclin ?

Objectif : installer d’urgence à l’Elysée, « un conseil de l’action extérieure pour le développement et la culture ». Le Conseil Economique, social et environnemental (CESE) a débattu le 23 et 24 juin de ce rapport d’avis (document provisoire) de la psychanaliste Julia Kristeva, professeur à Paris 7, par ailleurs personnalité qualifiée et membre des affaires extérieures du think tank de la république, qui y propose pas moins de 133 propositions.

De leur côté, des sénateurs de la Commission des affaires culturelles, conduits par Jacques Legendre, ont tenté de persuader l’Elysée, à la faveur du remaniement gouvernemental, de créer un Secrétariat d’Etat à l’action culturelle extérieure qui engloberait aussi la francophonie et l’audiovisuel extérieur. C’est raté. Et pourtant cela semble urgent.

Des crédits en chute de 10%, et ce n’est pas fini

« Les crédits consacrés au rayonnement culturel ont chuté de 10 % entre 2005 et 2008, ils vont chuter à nouveau de 13 % cette année, de 11 % en 2010 et de 10 % en 2011 », a expliqué le président de la commission des affaires culturelles, Jacques Legendre. Voté à l’unanimité par la haute assemblée, le rapport des commissions aux Affaires étrangères et aux Affaires culturelles préconise une meilleure collaboration des ministères de la Culture, de l’Education, de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, ainsi qu’un statut renforcé des postes culturels dont les missions passeraient de trois à cinq années.

Le rapport de Julia Kristeva sur le même sujet, se veut lui aussi volontaire et très concret afin ici de « conférer à notre message culturel ce second souffle qui lui permettra de conduire, avec audace et créativité, une politique multiculturelle, dynamique et ouverte à la diversité des autres ».

La rapporteure s’attaque au problème, sans trop d’illusions, consciente que son travail d’investigation et d’analyse de la situation à Paris, Prague ou Shangaï risque fort de rejoindre le cimetière des chimères politiques :

« Des rapports parlementaires pointent cette situation, mais les mesures n’aboutissent pas ou peu. Paradoxalement, la mondialisation rend l’héritage plus problématique encore, et donc plus urgente une politique capable de l’adapter aux contradictions actuelles. »

La doctrine Kristeva préconise plusieurs mesures énergiques comme la promotion d’une « une action culturelle extérieure plus cohérente et plus interministérielle au service de la diversité » ; la « rationalisation » et la rénovation d’un réseau "unique au monde" mais qui tient depuis des décennies dún mille-feuilles techno-bureaucratique de l’action du réseau francais (services de coopération et d’action culturelle, Instituts français, Alliances françaises, écoles et lycées français homologués).

« Enfin, dans le but d’optimiser les potentialités de ce réseau, il serait opportun, en Europe occidentale et dans les pays industrialisés, de privilégier des approches de coopération entre institutions et de renforcer a contrario le réseau dans les pays émergent » imagine le rapport.

Un mille-feuilles techno-bureaucratique

Il y a une vraie crise de la diplomatie culturelle, estiment Julia Kristeva et le CESE. Le diagnostic semble facile à tenir, mais les solutions possibles pâtissent, pour rester poli, d’une "fragmentation endémique" .
CulturesFrance, l’Agence française pour l’enseignement français à l’étranger, CampusFrance, la nouvelle holding « Audiovisuel extérieur de la France », l’Agence française pour le développement... Tous ces organismes naviguent dans les eaux clientélistes comme autant de bateaux îvres dans un trafic flou.

« Une urgence s’impose : construire un projet stratégique et conduire une action décentralisée , capables de clarifier le message culturel de la France » affirme le CESE. Et pourquoi pas, installer « un Conseil de l’action extérieure pour le développement et la culture auprès du Président de la République, d’un comité interministériel pour la politique culturelle extérieure et, à terme, d’un grand opérateur pour l’action culturelle internationale » prévoit encore le CESE. Le Quai d’Orsay qui tente une réforme de structures de sa diplomatie culturelle semble patiner lui aussi dans ses tentatives de décloisonnement de ses services, devenus au fil des années autant de petites baronnies.

Pour une action culturelle française moins chauvine

Une action culturelle à l’étranger, mais pour quoi faire ? C’est que la mondialisation, selon Julia Kristeva, recèle de nombreux pièges.

« Bricolage défensif pour gérer l’inexorable déclin d’un vieux pays ? Ou ferment d’innovation politique à l’intérieur et à l’extérieur ? Stratégie des « beaux restes » pour faire oublier les avanies de l’histoire ? Ou recherche d’une « politique de civilisation » ? L’action culturelle extérieure paraît condamnée à une ambiguïté endémique, quand elle n’est pas réduite à une survivance, au superflu. En effet, la vigueur de l’engagement officiel cache mal le flou de son projet, ainsi que la dévalorisation de ses institutions et de ses professionnels. En l’absence d’une vision, ce constat n’épargne ni les politiques ni l’opinion. Il est criant dans le cumul illisible des « réformes », « rationalisations » et « restructurations » administratives d’un secteur privilégié mais fragile, grevé par les coupes budgétaires qui s’abattent comme naturellement sur lui. »

L’universitaire estime qu’il faut en premier lieu, « réinventer le concept et la politique de la langue française, de la francophonie et du plurilinguisme », le tout résumé en une formule très sarkozyenne : « Une politique décomplexée pour la langue française ». Là aussi, un volontarisme politique s’impose :

« Malgré un recul dans le monde, le français demeure une des grandes langues de communication et de culture qu’il convient de faire vivre. Dans cette perspective, le CESE prône plusieurs types d’actions : un meilleur emploi de notre langue aussi bien en France que dans les organisations internationales ; la modernisation de l’enseignement du français au sein de notre réseau à l’étranger et le développement du multilinguisme . Sur ce dernier aspect, il s’agit de parier sur le plurilinguisme pour un changement des mentalités en favorisant l’enseignement de deux langues vivantes dans les systèmes éducatifs et le développement, au service de la promotion des langues européennes et des industries culturelles, de la traduction. »

Julia Kristeva n’oublie pas la dimension politique de cette action culturelle :

« Parce qu’elle constitue notamment un lieu de dialogue entre des pays du Nord et du Sud, le CESE estime que la France pourrait s’appuyer davantage sur le dynamisme de cette francophonie plurielle qui constitue, dans son action culturelle extérieure, une marque d’originalité.
(...) La présentation d’une francophonie ouverte, porteuse dans toute sa diversité de la vision de ses fondateurs sur l’homme et la civilisation peut contribuer à offrir ce lien et à promouvoir des valeurs qui sont aussi celles de la République . Très concrètement, une meilleure connaissance de la littérature de langue française à l’école et à l’université, la création d’une bibliothèque numérique ainsi que d’un portail Internet francophones, la multiplication des jumelages entre collectivités locales Nord/Sud, et l’institution d’un volontariat francophone participeraient de cette logique. »

Dans cette visée, le rapport Kristeva-CESE insiste sur « l’accueil et la formation des élites étrangères ». Bref, que l’action culturelle de la France se fasse moins chauvine. Là encore, on est loin du compte :

« Quatrième pays au niveau mondial après les États-Unis, l’Australie et le Royaume-Uni pour le nombre d’étudiants étrangers, la France ne semble envisager l’accueil des étudiants étrangers qu’en termes de coût. Ce déficit stratégique, qui s’accompagne d’un éclatement de l’offre française entre universités et grandes écoles, révèle en fait l’absence d’une politique dynamique et cohérente d’attractivité de nos universités. Il est donc urgent d’inverser le cours des choses en agissant dans plusieurs directions » cingle Julia Kristeva.

Ce rapport même de qualité et appelant à des débats de fond risque de connaître un destin de rapport : au fond d’un tiroir de la république. Reste qu’il dépoussière l’approche de cet outil politique mal connu qu’est la diplomatie culturelle. A bon entendeur...




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