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Julie Clarini, de la clarté dans les idées

lundi 12 novembre 2012, par Audrey Minart

Depuis 2011, l’ancienne complice de Brice Couturier sur France Culture est devenue la rédactrice en chef adjointe du Monde des Livres, responsable des essais et des livres de sciences sociales. Pour quelle liberté ?

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Un café annexe à la rédaction du Monde ; quelques minutes pour s’extraire d’un monde de monstrueuses termitières de livres ; Rien ne laissait présager que Julie Clarini, agrégée de lettres classiques, rejoindrait un jour le microcosme enchanté des journalistes d’idées, et ne devienne à l’été 2011, l’une des arbitres de l’édition des sciences humaines et sociales. « Je viens d’une famille de professeurs. Comme j’étais bonne élève, on me disait : ‘Passe l’agreg’ d’abord, et ensuite tu verras !’ » Ce qu’elle a fait. « Après cela, j’ai dû enseigner un an. Mais je ne désirais pas vraiment devenir professeur de lettres. Non pas que ce ne soit pas un très beau métier, mais parce que j’ai voulu changer de l’habituelle trajectoire familiale.  »
C’est alors qu’une sérieuse opportunité se présente. En 1997, Antoine Spire, qu’elle avait rencontré à l’occasion d’un stage, se voit proposer l’émission quotidienne « Staccato ». « Il avait envie de travailler avec des jeunes. A son contact, j’ai à la fois appris la radio, mais aussi le journalisme. Sans aucune formation préalable. Spire pensait qu’à partir du moment où l’on avait une bonne formation universitaire, on était capable de réfléchir… »

C’est le début d’une longue carrière au sein de la station culturelle publique. En 1999, Julie Clarini rejoint « La suite dans les Idées », émission que vient de créer le directeur de la rédaction des Inrockuptibles (aujourd’hui N°3 de Libération) Sylvain Bourmeau. « Il m’a aussi beaucoup appris, parce que moi, contrairement à lui, je n’avais pas étudié Bourdieu à la fac », pointe t-elle ironique. S’enclenchent alors d’autres expériences radio, notamment l’émission « Sciences-Culture », le temps d’un été. « Je n’ai jamais réussi à trouver un titre original », sourit-elle en coin. Un titre raplapla, mais une réelle richesse de contenu. Pour une agrégée de Lettres, aborder les sciences naturelles, n’a pas été sans craintes. « J’étais très angoissée. Parce qu’autant avec une tête bien faite, on peut comprendre Bourdieu, autant les sciences dures… »

« Parfois Brice me disait « Tu veux pas faire la jeune politiquement correcte ? Comme ça je pourrai faire le vieux réac »

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Mais les affaires sérieuses débutent en 2006, avec « Le Grain à moudre », qu’elle co-anime réellement, façon Chapeau melon et Bottes de cuir de l’actualité des idées, pendant cinq ans avec Brice Couturier, beaucoup plus espiègle et agile intellectuellement qu’un Bourmeau. Dans Les Inrocks on la taxe de « gauchiste ». « Ca c’était le jeu !, s’amuse t-elle. Les choses sont bien plus subtiles que ça… Parfois Brice me disait : « Tu veux pas faire la jeune politiquement correcte ? Comme ça je pourrai faire le vieux réac en disant ça, et ça ». On faisait un peu de mise en scène. » Plus que de la mise en scène, ils s’entraînent très régulièrement à défendre les « thèses » de l’autre. « On se disait : ‘Moi si j’étais toi, je dirais ça’. C’était amusant. On ne suivait pas l’actualité, on cherchait les lignes de clivage, à faire émerger des voix. Avec toutes les limites du débat, qui donne souvent de l’importance à des choses qui n’en ont pourtant pas tant que ça. Il est trop compliqué aujourd’hui de se placer à gauche ou à droite. Je peux avoir beaucoup de plaisir à lire quelqu’un avec qui je ne suis pas d’accord, si je sens derrière une pensée originale. »

Elle quitte finalement l’émission à l’été 2011, non sans tristesse, quand Jean Birnbaum l’invite à rejoindre le Monde des Livres. Une place qu’elle n’est pas prête de quitter. « La radio implique une angoisse sourde et permanente… On est tous les jours à l’antenne, ce qui est épuisant psychiquement.  » Elle raconte le contraste entre ces « moments très forts » et ces «  grandes plages vides », et se remémore l’époque des « Idées Claires », une chronique qu’elle animait dans la matinale de France-Culture.
« C’était une épreuve… Quand on en sort on se dit : ‘Ca y est je l’ai dite. Et maintenant, qu’est-ce que je dis demain ?’ Et toute la journée on y pense, on l’écrit avant de s’endormir, mais on se réveille la nuit : ‘Est-ce que je vais bien la dire ?’ Puis le matin arrive, on la lit et hop ! Ca recommence… » La différence entre radio et écrit, tient selon elle à « la manière dont le corps interagit ». Et définitivement : « Au Monde, c’est plus calme.  »

" J’aime la clarté. Ou plutôt, j’ai une incapacité à plonger dans la spéculation"

« Je suis capable de m’enthousiasmer sur des livres très universitaires, explique-t-elle. Mais je ne me situe dans aucune obédience particulière, ne fais preuve d’aucune religiosité.  » Julie Clarini n’est pas pour autant une Marie-Chantal du paysage intellectuel. «  J’estime qu’il est extrêmement important de penser contre soi-même, non pas en tant que que citoyen, mais en tant que journaliste. » Quand on lui demande quelles sont les qualités qui lui auraient servi dans sa carrière, c’est après un grand silence qu’elle lâche : « J’aime la clarté. Ou plutôt, j’ai une incapacité à plonger dans la spéculation… Je ne comprends pas, tant que je n’ai pas rendu les choses claires. C’est une qualité malgré moi, parce que je crois que je n’ai pas trop de difficultés à rendre les choses claires, à la fois pour le lecteur et pour l’auditeur. »
Aujourd’hui, Julie Clarini est devenue, à son corps défendant, l’une des arbitres médiatiques des élégances intellectuelles et universitaires. C’est qu’après la crise grave et profonde des années 2000, le quotidien et son supplément littéraire tentent de récupérer leur leadership longtemps incontesté sur la production éditoriale. Dans la famille des journalistes d’idées, qu’on ne compte pas sur elle pour se rouler dans la polémique et l’explosion d’indignité. Sa tendance au self contrôle, au lisse, à l’amabilité ne camouflerait-elle pas trop un fond de pensée unique, de pensée pas plus haute que l’autre ? Quand elle regarde avec recul son parcours, le mot qui semble le plus spontanément lui venir à l’esprit est « chance ». « J’en ai eu beaucoup, je ne fais que des choses qui me plaisent, dans des endroits qui me plaisent… », savoure t-elle. Et qu’en fait-elle de cette "chance" ? Qu’en est-il de l’affrontement, du doute, de la polémique et de la dispute inhérentes au Pif ? « Je vis avec un sentiment d’illégitimité  », avoue-t-elle avant d’ajouter dans la foulée, non sans malice : « un sentiment que 80% de mes confrères doivent partager… En tout cas je le leur souhaite. L’illégimité, ça met un peu de piment dans l’existence. »


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