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Karim Bouhassoun : « Investir 5 milliards d’euros dans l’immatériel en banlieue »

Le 2 janvier 2018

Politique. « Investissons massivement dans l’immatériel pour nos banlieues avec cinq milliards d’euros financés par une augmentation de 0,5% de CSG.

Nos banlieues sont une bombe à retardement. La désamorcer nécessite un nouveau discours public sur lequel s’appuiera une politique plus audacieuse, incarnée par un ministère de plein exercice. Les défis auxquels nous sommes confrontés appellent une remise en cause sérieuse de tout ce qui a été fait jusqu’à ce jour, avant que ces territoires ne deviennent le tombeau de nos principes.

Nous sommes assis sur un volcan. Les « banlieues sensibles » rassemblent cinq millions de personnes, soit 7% des Français, dont 1,3 million rien qu’en Ile-de-France. « Un français sur dix » donc. Hormis la distance au centre, le taux de pauvreté y est trois fois plus élevé qu’ailleurs. Et la braise couve sous la misère sociale. Malgré les politiques menées jusqu’ici, d’autres révoltes moins couvertes ont déjà eu lieu depuis 2005 à Villiers-le-Bel (2007), Vitry-le-François (2008), Grenoble (2010), Amiens (2012)… Les banlieues pourraient s’embraser à nouveau au moindre évènement. Les révoltes à Vigneux-sur-Seine en septembre suite à un tir de flash-ball qui a éborgné un enfant en sont le plus récent exemple.

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Karim Bouhassoun est l’auteur de Que veut la banlieue ? Manifeste pour en finir avec une injustice française, L’Harmattan, Paris, (2017). Né en 1979 dans la région parisienne, maîtrise de philosophie et un diplôme de Sciences Po Paris en poche, il mène des missions de conseil en stratégie et en communication pour des grands groupes et ministères, avant de rejoindre la Direction de la stratégie de Sciences Politiques. Engagé politiquement dans la lutte contre les inégalités sociales, il s’est présenté à plusieurs élections locales en banlieue parisienne. Ancien directeur adjoint de cabinet du maire de Nevers, il est depuis 2014 conseiller politique de la Présidente de Région Bourgogne-Franche-Comté.

Les banlieues sont un « archipel urbain » sans porte-parole. Nous devons donc avant cela les remettre à l’agenda politique.

Les débats sur les décisions de réduire les « APL » et les montants dédiés aux emplois aidés démontrent notre aveuglement doctrinal. L’approche de l’ « aide » n’est pas suffisante. Il ne s’agit plus non plus de débattre du montant du budget de la politique de la ville qui ne représente que 0,1% du budget de l’Etat. Il faut changer de doctrine et investir massivement dans l’immatériel pour que chacune et chacun maîtrisent les moyens de se prendre en main.

Les banlieues sont un « archipel urbain » sans porte-parole. Nous devons donc avant cela les remettre à l’agenda politique. Les inscrire dans la Constitution pour qu’elles intègrent les affaires réservées du président de la République, au même titre que les Affaires étrangères en sera le premier geste. Un ministre de plein exercice à l’instar du ministre des Outre-mer en sera responsable devant la Nation et réunira une fois l’an les maires de France concernés Il devra mener des missions d’intervention dans le domaine du logement social et de l’insertion des jeunes, étendues à l’économie, à la culture et aux politiques de l’emploi..

Il mettra en œuvre cinq priorités, sur cinq ans, et cinq milliards d’euros de budget. C’est la règle des « Trois Cinq » qui doit mettre un terme à la politique de la ville qui est un véritable Tonneau des Danaïdes : saupoudrage, incohérence souvent d’une politique épinglée à plusieurs reprises par la Cour des comptes, notamment le Rapport sur la politique de la Ville intitulé Des efforts à poursuivre (février 2016), dont les recommandations sont restées pour moitié lettre morte et qui relève « un effort de mobilisation insuffisant ». Réussir l’après ANRU nécessite des investissements de grande ampleur dans les « compétences » pour que tous mobilisent les ressources qui sommeillent en eux.
L’éducation d’abord civique pour le réenchantement de la République et la lutte contre l’échec scolaire, avec un enseignement sur mesure de quatre à six-heures par semaine assorties de sorties dans les lieux symboliques de notre République, où les élèves des collèges des quartiers et des centres-villes se retrouvent.

L’investissement dans les compétences, ce n’est pas non plus de la « charité » mais un placement.

La distance à l’art et à la culture, ferment de notre fraternité, est un fléau tout comme le délabrement du cadre de vie. Explicite : 72 % des habitants des zones concernées considèrent que la rénovation urbaine n’a pas changé leurs conditions de vie alors que 50 Mds € en 10 ans ont été investis dans 600 quartiers,
Pour y remédier, en faisant participer les habitants à ces chantiers, des appels à projets nationaux pourraient être lancés sur la base de 1 000 territoires prioritaires avec un budget d’un million d’euros par territoire, soit 1 milliard d’euro au total. Les arts, l’économie sociale et solidaire, l’environnement, l’urbanisme, l’éducation populaire, les sports… sont tout sauf des investissements à fonds perdus car ils transmutent nos existences.
L’investissement dans les compétences, ce n’est pas non plus de la « charité » mais un placement. Comme l’a démontré France Stratégie dans son étude « Le coût économique des discriminations » (2015) le coût des seules inégalités d’accès à l’emploi et aux postes qualifiés s’élèverait à 150 milliards d’euros, soit 7 % du PIB. Le taux de création d’entreprises dans nos « quartiers » est deux fois supérieur à la moyenne nationale avec 550 000 entreprises créées tous les ans. Il faut les accompagner pour les aider à croître et créer des jobs. Pour cela, il faut faire grimper leur taux d’accompagnement, qui est à 3%, soit 10 fois moins qu’au niveau national, à hauteur d’au moins 50 %.
On n’a pas tout essayé contre le chômage car 32 milliards d’euros sont dédiés à la formation mais ils profitent en majeure partie aux « insiders » : Deux tiers (61 %) des crédits sont fléchés vers la formation des salariés du privé (13,5 Mds €) et des fonctionnaires (6 Mds €) contre 14,4 % pour les jeunes et 14% pour les demandeurs d’emplois. C’est un système opaque, complexe et difficilement accessible aux moins qualifiés. Il existe 55 000 organismes de formation en France contre 4 000 en Allemagne !
Une convention nationale doit mettre autour de la table les entreprises, principaux financeurs, les régions, l’Unedic et Pôle emploi pour proposer un rééquilibrage des moyens sur une base géographique en faveur des décrocheurs et des chômeurs de longue durée. Il faut que le futur et hypothétique ministre du développement des territoires fragiles incite les organismes de formation à viser d’abord l’employabilité avant la rentabilité.

Il existe environ 30 dispositifs pour l’emploi des jeunes avec plus de 10 milliards d’euros, mais qui sont empilés et globalement peu efficaces.

Les ressources naturelles peuvent s’épuiser, pas la jeunesse. Or, la progression de la pauvreté en France depuis 2008 touche d’abord les jeunes et notamment en banlieue. Mais pas seulement : Dans nos campagnes, 1/3 des jeunes de 18 à 24 ans a renoncé à se rendre à un entretien d’embauche faute de budget pour prendre les transports. Il existe environ 30 dispositifs pour l’emploi des jeunes avec plus de 10 milliards d’euros, mais qui sont empilés et globalement peu efficaces. Il faut simplifier les aides au profit de celles axées sur la proximité de la relation entre conseiller et jeune, les publics les plus précaires et concentrer les actions autour du rapport coût-résultat.
En matière de démocratie, enfin, celle dont les valeurs semblent s’effriter avec l’érosion de la participation et la montée des extrêmes, la banlieue est un laboratoire pour nous sauver de la crise du suffrage universel. Des nominations de personnes issues des quartiers prioritaires de la Politique de la ville sur critères sociaux, géographiques et paritaires dans certains organes ad hoc locaux et à chaque assemblées locales de tous les niveaux de collectivités territoriales, avec pouvoir d’avis sur les affaires concernant leur quartier, apporterait un souffle nouveau à la vie publique locale.

Financer un plan d’investissement sans précédent dans l’immatériel nécessite un budget de 5 milliards d’euros. La politique de la ville, c’est 450 M€, soit 0,1% du budget de l’Etat (380 Mds d’euros), ou bien encore la moitié du budget de la métropole du Grand Dijon… minuscule pot commun extrêmement éclaté et peu lisible. Les moyens nouveaux sont finançables avec une augmentation de 0,5 point de la contribution sociale généralisée (CSG). Une augmentation de 1 point de la CSG, qui s’élevait en 2013 à 91,5 milliards d’euros représente une recette supplémentaire de 11 milliards d’euros. »




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