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Karl Marx : vu par Jean Baudrillard

samedi 17 novembre 2012, par François L’Yvonnet

Le philosophe de La Société de Consommation, disparu il y a 5 ans, fascine la Chine intellectuelle. L’Université de Nankin (Nanjing) a invité en octobre François L’Yvonnet, un proche de Jean Baudrillard pour expliquer les relations du penseur avec Karl Marx. Les bonnes feuilles de la conférence comme si vous y étiez.

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On ne dressera pas, à des fins de comparaison, un état des lectures françaises contemporaines de Marx. Signalons seulement, qu’à côté des marxistes patentés, sinon « historiques », qui veillent pieusement sur la parole du maître, mais qui n’apportent rien de vraiment nouveau et des quelques spécialistes académiques compétents, il y a les marxistes à paillettes, comme Alain Minc (qui se présentait, il y a peu, comme le « dernier marxiste ») ou Jacques Attali, concevant un Marx paradoxal et romanesque, libéralo-compatible. Pour ne rien dire d’Alain Badiou, campant dans un marxisme-léninisme quasi irrédentiste.

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La lecture baudrillardienne de Marx se démarque aussi de celle de philosophes nettement plus honorables, comme Derrida (qui faisait remarquer, qu’à force de se demander si Marx est mort, c’est qu’il n’est pas si mort que ça ), ou a fortiori Michel Henry (Marx, théoricien de la « subjectivité vivante », premier philosophe « chrétien » moderne). Tous trois ayant en commun, une lecture non marxiste (ou non marxienne) de Marx (en cela au plus près de Marx, qui se disait lui-même « non marxiste  »). Baudrillard aurait pu faire sien l’excellent mot de Michel Henry : « Le marxisme est l’ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx  ».

Lorsque le Landerneau parisien, tour à tour et selon les époques, accablait ou célébrait Marx, Baudrillard est resté de marbre, comme à son habitude. À l’évidence, ce n’était pas son affaire. Ce qui n’a pas empêché Jean-Marie Benoît, dans son essai Marx est mort , de convoquer Baudrillard aux funérailles, en compagnie de quelques autres fossoyeurs.

IDEE 1 : BAUDRILLARD N’EST PAS MARXISTE, TOUT COMME MARX

Baudrillard ne fut jamais marxiste (il n’a jamais endossé le moindre « isme »). Sa lecture « non marxiste » de Marx n’est pas une lecture rendue critique par la distance ou la désaffection, mais une lecture attentive à rendre au texte, à la forme d’une pensée (il accordait une grande importance à la forme qu’elle pouvait prendre), son foisonnement, ses germinations. Baudrillard aimait à dire qu’il fallait prendre les choses dans leur singularité, en même temps que dans leur littéralité (ainsi le rêve, par exemple, qui n’est pas fait pour être déchiffré, n’en déplaise à Freud, mais pour être pris à la lettre, dans sa littéralité même).
Cela vaut, en premier lieu, pour une pensée. Non point la déchiffrer (ce qui autorise toutes sortes d’interprétations qui en neutralisent la force), mais la prendre dans sa forme, dans sa littéralité même où se tient son secret.
C’est bien pour cette raison, qu’il n’y a pas un « bon » Marx et un mauvais « Marx » (pensons aux analyses d’Althusser), pas plus qu’il n’y a une bonne ou une mauvaise Révolution française (la révolution libérale contre la Terreur) , pas plus qu’il y aurait un bon et un mauvais Rimbaud (l’homme aux « semelles de vent » contre le trafiquant d’Abyssinie ou contre le « chrétien » récupéré par Claudel).
Baudrillard fait justement remarquer que ne pas prendre un événement dans sa singularité et sa littéralité mène à une sorte d’écriture morale de l’histoire.
Cela vaut, mot pour mot, pour une pensée. Celle de Marx, en l’occurrence. La lecture de Baudrillard n’est jamais morale.

IDEE 2 : JEAN BAUDRILLARD, TRADUCTEUR DE MARX

La question qui nous occupe peut faire l’objet d’un traitement classique : la place de Marx dans la pensée de Jean Baudrillard, influences, divergences, ruptures. Et de suivre alors à travers l’œuvre de Baudrillard (des premiers textes théoriques au dernier en date , où il est en effet question de Marx), la place qui lui est faite, la nature et le ton des commentaires et des analyses, les niveaux de lecture… En somme, mettre au jour un dispositif interprétatif. Dans cette perspective, quelques points de rupture majeurs peuvent être retenus, qui organisent pour l’essentiel la « critique » de Baudrillard.

Le premier ouvrage contient de longs développements théoriques sur la genèse idéologique des besoins (« une "théorie des besoins" n’a pas de sens : il ne peut y avoir qu’une théorie du concept idéologique de besoin  » ), sur la notion de « valeur » (de valeur d’usage et de valeur d’échange : « Toute les illusions [politiques et idéologiques] ont convergé sur la valeur d’usage, idéalisée par opposition à la valeur d’échange, alors qu’elle n’en est que la forme naturalisée » ), sur le fétichisme (« tarte à la crème de l’analyse contemporaine  » )… Baudrillard y renvoie dos-à-dos le discours du capitalisme et les idéologies marxistes de la production.

Le second, plus directement consacré à la pensée de Marx, marque, selon son expression, « sa véritable fracture avec Marx », avec en perspective l’émergence de l’« échange symbolique ». « Un spectre hante l’imaginaire révolutionnaire, c’est le phantasme de la production  », c’est l’incipit du Miroir de la production . Baudrillard démonte l’idéologie de la production, la métaphysique de la production : la pensée critique du mode de production (ce à quoi s’emploie Marx) ne touche pas au principe de la production (il laisse intacte la production comme « forme »). « Ce sont ces deux grande formes [forme / production et forme / représentation, celle du statut du signe qui commande toute la pensée occidentale], inanalysées, qui lui imposent [à l’analyse de Marx] ses limites, celles mêmes de l’imaginaire de l’économie politique. »

IDEE 3 : LA GLOBALISATION JEAN BAUDRILLARD

Si nous resserrons notre propos sur la lecture de Marx (et non directement sur la critique de Marx). Quelques traits méritent d’être soulignés :

Il n’y a pas chez lui de fascination particulière pour la Wissenschaft hégélo-marxiste (et sa lingua franca). Même s’il peut s’amuser parfois à adopter la forme de la critique savante (dans tel chapitre de Pour une critique de l’économie politique du signe). Lorsqu’il lit Marx, il est déjà nourri d’Hölderlin (qu’il a traduit pendant son séjour en Allemagne en 1952-53 ), de Nietzsche (qu’il découvre très tôt), de Rimbaud, de Jarry, d’Artaud et de Bataille (auteurs qu’Emmanuel Peillet avait fait découvrir à ses élèves).

Il ne va pas de Marx à Nietzsche (ce que nombre feront en France dans les années 60-70), mais plutôt de Nietzsche à Marx. Un parcours singulier, si on y réfléchit. Non point abandonner Nietzsche (et l’idée du devenir), pour trouver Marx (et l’idée du changement, une sorte de conversion à l’histoire). Mais, opérer une véritable liquidation. Nous y reviendrons.

Pas trace chez lui de cette lourdeur que l’on retrouve chez les situationnistes fascinés par la théorie allemande, au point de la singer, parfois. Une affaire bien française qui a commencé avec Victor Cousin allant chercher l’adoubement du « Maître » à Berlin. Nietzsche se moquait de cette fascination « décadente » pour la lourdeur.
Aux grands traités philosophiques, il préférera pour des raisons, à la fois intellectuelles et esthétiques, le fragment ou l’aphorisme. « Dans l’aphorisme, dans le fragment, il y a la volonté de dégraisser au maximum, on ne saisit plus alors les mêmes choses, les objets se transforment quand on les voit dans le détail, dans une sorte de vide elliptique. […] À quelqu’un qui lui faisait remarquer qu’il avait beaucoup grossi, il [Lichtenberg] répondit : "La graisse, ce n’est ni de l’âme, ni du corps, ni de la chair ni de l’esprit, c’est ce que fabrique le corps fatigué !" On peut en dire autant pour la pensée : la pensée grasse, c’est ce que fabrique l’esprit fatigué… » .

La critique de Jean-Joseph Goux (que Ludovic Leonelli a placé en annexe de son livre La Séduction Baudrillard ), est à cet égard exemplaire : selon lui, Baudrillard aurait dû prendre en vue, non la conception que Marx se faisait du capitalisme, mais celle des marginalistes, comme Walras ou Pareto.

Or, il ne s’agit pas de savoir ce que Marx doit aux uns et aux autres, ni même de se demander si sa critique du capitalisme est la plus pertinente, mais d’examiner une pensée qui construit son objet au moment précis où celui-ci, d’une certaine manière, disparaît.
Dans son dernier livre (publié post-mortem), Pourquoi tout n’a-t-il pas déjà disparu ? , Baudrillard dit qu’en les conceptualisant l’homme fait exister les choses en même temps qu’il les précipite vers leur perte. Ainsi, la modernité prenant congé du monde au moment même où elle se donne pour tâche de le réaliser en l’analysant et le transformant. Ainsi, encore, la lutte des classes qui n’existe qu’à partir du moment où Marx la nomme (et la conceptualise), mais qui sans doute n’existe déjà plus dans son intensité maximale. « Le moment où une chose est nommée, où la représentation et le concept s’en emparent, est le moment où elle commence de perdre de son énergie – quitte à devenir une vérité ou à s’imposer comme idéologie.  »

Il en va de même de l’inconscient freudien ou du pouvoir analysé par Foucault (si son analyse est parfaite, c’est que le pouvoir a changé de lieu). « La réalité s’évanouit dans le concept », dit-il.
C’est justement ce qui l’intéresse chez Marx, ce point-limite où la critique est à la fois la plus adéquate à son objet et en même temps déjà dépassée.
Comme Nietzsche, Baudrillard manie le marteau. C’est à l’oreille qu’il juge le crépuscule de Marx.

IDEE 4 : BAUDRILLARD, MARX ET LA PATAPHYSIQUE

Une lecture « pataphysicienne » de Marx, si l’on peut dire.
La Pataphysique a été pour Baudrillard un « balayage assez féroce », un « déblaiement », le déclencheur d’un processus décisif, le « sacrificio dell’intelletto ». Baudrillard évoque souvent la virulence de l’acide - ou du détersif – pataphysique .
« Contre un système hyperréaliste, la seule stratégie est pataphysique, en quelque sorte, « une science des solutions imaginaires », c’est-à-dire, une science-fiction du retournement du système contre lui-même, à l’extrême limite de la simulation…  »
Une lecture « pataphysicienne » de Marx capable de révéler le « singulier » d’une pensée, sa véritable « radicalité ». Ce qui comme tel n’est jamais « récupérable »…
Au fond, les marxistes ne récupèreront de Marx que ce qu’il y a chez lui de moins original, de moins précieux ; et donc de perpétuellement révisable. [Souvenons-nous ce que Jean Baudrillard dit de la propriété intellectuelle : ce qui peut nous être volé, ne nous appartient pas en propre. ]

Marx ne sera jamais « abandonné » par Baudrillard (il ne sera jamais antimarxiste, ni « néo », ni « « archéo », ni « postmarxiste »), pas plus qu’il n’abandonnera Mauss, Bataille ou Foucault (ce que ne comprendront pas les foucaldiens, qui verront dans l’éloignement une trahison ). Il y a une manière de laisser aller une pensée à son rythme propre (c’est une affaire de style), jusqu’à ce point-limite, dont nous avons parlé, à partir duquel elle se retourne, s’inverse, parfois s’épuise, en tout cas révèle un monde disparu ou disparassant.

IDEE 5 : BAUDRILLARD RELU PAR KARL

Le titre de notre intervention peut paraître très ambitieux. « Baudrillard lecteur de Marx », pourquoi pas « Aristote, lecteur de Platon », « Saint-Thomas d’Aquin, lecteur d’Aristote », ou « Marx, lecteur de Hegel  ».

Pour couper court à des interprétations abyssales, peut-être pourrait-on formuler la question autrement. Freud nous invite à renverser les grands mythes pour en découvrir la vérité (celui de Babel, par exemple, qui n’est peut-être pas la sanction que l’on dit, la démotivation des langues comme châtiment divin, mais une aubaine pour les hommes). On pourrait appliquer cette règle à la lecture : renversons les termes, et regardons ce que cela donne : Marx, lecteur de Baudrillard.

De prime abord, voilà qui heurte le bon sens (qui est, comme on le sait, la chose du monde la mieux partagée). Comment Marx pourrait-il avoir lu Baudrillard ? Mais, on peut entendre la question autrement : Marx, tel que Baudrillard l’a lu et traduit révèle quelque chose de Baudrillard.
À la question : « Qu’est-ce qu’un classique ? », George Steiner répond en deux temps. "C’est ce que l’on continue à lire et qui par là même continue à vivre… Mais surtout, c’est ce qui nous lit (du verbe « lire »), et peut-être nous « délie », du verbe « délier".

La réalité photographiée nous regarde (c’est une idée chère à Baudrillard, nous le savons). L’auteur que nous lisons nous lit. L’idée d’un dévoilement ou d’une révélation (ce que produit un révélateur).

En somme, il faut pratiquer la réversibilité et l’inversion.
Qu’est-ce que Marx « lit » de Jean Baudrillard, qu’est-ce qu’il révèle de Baudrillard à Baudrillard et de Baudrillard à nous ? Car, il y a trois termes : Marx, Baudrillard et nous, trois « lecteurs » et trois « lectures », si l’on peut dire.

Si nous accordions un tant soit peu d’importance à la mythologie psychanalytique, nous pourrions faire valoir, à la clé de notre thèse audacieuse, ce qui pourrait passer pour un admirable lapsus calami dans Pour une économie politique du signe (mais autant dire tout de suite que nous ne croyons pas ici au lapsus) :
Soit la citation suivante du Capital (I, 4) : « Puisque l’économie politique aime les robinsonnades, visitons Robinson dans son île… Tous les rapports entre Robinson et les choses qui forment la richesse qu’il s’est créé lui-même sont tellement simples et transparents que M. Baudrillard pourrait les comprendre sans une trop grande tension d’esprit. Et pourtant toutes les déterminations essentielles de la valeur y sont contenues  ».

Marx citant l’économiste libéral Baudrillart (avec un « t », le père du célèbre cardinal), devient sous la plume de Jean, « Baudrillard » avec un « d » (et il ajoute en note : « Toute ressemblance avec une personne vivante est une coïncidence purement accidentelle »).
Baudrillard devenu le contemporain de Marx, par le truchement de l’objet petit « d ».

Plus sérieusement, il nous semble, ce sera notre hypothèse conclusive, que Marx va définitivement guérir Baudrillard de diverses tentations :

Avec le recul, on peut légitimement s’interroger sur le destin de ces savoirs naguère triomphaux, qui occupaient des positions dominantes dans le champ du savoir (des sciences humaines, en particulier).
Il est important de noter que les grands textes de Baudrillard consacrés à Marx sont postérieurs aux deux ouvrages que nous venons de citer (auxquels s’en tiennent d’ordinaire ceux, plus nombreux qu’on ne l’imagine, qui considèrent qu’il y a, avec ces livres-là, un Baudrillard lisible et recevable, et un autre, celui qui vient après, beaucoup plus inquiétant, aux limites de l’incompréhensible).

Les trois livres « charnières » que sont Pour une critique de l’économie politique du signe, Le Miroir de la production et L’Échange symbolique et la mort peuvent être placés sous le signe de Marx. Ce qu’il retient de lui n’est pas tant l’analyse de la société capitaliste, que le théoricien de la « production » (qui donne à ce concept ses « lettres de noblesses révolutionnaires » ), notion clé qui va littéralement envahir la pensée « critique », cela jusqu’à nos jours. Baudrillard s’en explique dans l’avant-propos du Miroir : la production comme forme va, par contagion, contaminer le discours révolutionnaire : de la libération des forces productives à la libération de la productivité textuelle (« libérons le signifiant  », slogan cher à la revue Tel Quel), en passant par la productivité machinique deleuzienne (libérons le désir du manque, car l’Éros est productif !).

Libérons-nous plutôt de la libération ! « La libération, au fond, c’est le processus en acte du bien. S’il n’y a pas d’autres hypothèses que le bonheur et le bien, il faut alors tout libérer (jusqu’au désir). Tout soumettre à ce processus de libération, c’est tout désenchaîner, et donc ouvrir sur une dérégulation à perte de vue. Il ne s’agit pas d’y mettre un terme moral, ou de retrouver une mesure, il s’agit de trouver une règle du jeu.  »
Tout ce qui est produit l’est selon un travail. C’est le véritable horizon métaphysique de la modernité. L’homme serait comme prédestiné à la transformation objective du monde, à faire surgir de la valeur par son travail (pro-ducere). Pareillement, à se produire lui-même (vieille antienne humaniste), à se mettre en scène conformément à ce programme.
C’est le « miroir de la production » dans lequel vient se réfléchir toute la métaphysique occidentale.

C’est le point de rupture majeur avec Marx et partant avec un ensemble de catégories de pensée. Il va s’agir pour Baudrillard de penser autrement, ce qu’atteste son œuvre ultérieure, qui est à la fois le fruit de ce travail critique et le résultat d’une véritable liquidation.

© François L’Yvonnet pour Les influences, Novembre 2012
Illustration : DK


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