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Karsenti-Lemieux : sociologie, je crie ton nom

mardi 9 mai 2017, par Aliénor Ballangé

Bruno Karsenti & Cyril Lemieux, Socialisme et sociologie, Paris, Éditions EHESS, 190 pages, 12 euros. Publication : mars 2017.

Société. Rappelons dans quel contexte se situe la rédaction de Socialisme et sociologie, signée Bruno Karsenti et Cyril Lemieux, respectivement philosophe et sociologue au laboratoire Lier (Laboratoire interdisciplinaire d’études sur les réflexivités/ Ehess) : la crise européenne et le risque d’un repli national auquel la gauche ne saurait pas ou plus répondre. L’objectif de cette démonstration est clair : il s’agit de retrouver puis de retourner l’idée nationale (au sens sociologique) contre le nationalisme. À cet effet, et contre les tendances hégémoniques de l’économie et de la psychologie à expliquer les métamorphoses de la société actuelle avec des arguments issus du libéralisme, Bruno Karsenti et Cyril Lemieux entendent redonner de la crédibilité à la sociologie comme discipline d’élucidation du socialisme en crise. De fait, selon eux, la sociologie serait le seul champ d’analyse capable de dépasser le « cri d’injustice  » des citoyens indignés pour lui conférer une « dimension scientifique ». On ne saurait être plus clair : « la bataille politique se présente d’abord comme une bataille intellectuelle  » (p. 30).
L’objectif posé, il s’agit de se donner les moyens de l’atteindre. Pour les auteurs, cette « bataille intellectuelle » doit passer par une révolution épistémique qui permettra à la sociologie de « sauver l’Europe » de ses multiples crises (échec du socialisme, repli nationaliste, crise économique, colères citoyennes). Cet hymne à la sociologie se cristallise d’ailleurs dans un constat sans appel : « mondialisation et crise attendent leur sociologie véritable » (p. 25).

À partir de là, il s’agit de redéfinir sociologiquement le socialisme ; c’est-à-dire l’envisager comme un fait social et sociologiser les termes du débat idéologique. Dans un deuxième temps, viendra l’étape de la traduction du diagnostic sociologique en attitudes politiques et en action publique. À terme, cette méthode devrait, selon Karsenti et Lemieux, prémunir le socialisme des trois maux dans lequel il est aujourd’hui empêtré : le dogmatisme (c’est-à-dire l’attitude antiscientifique), le spontanéisme et l’intuitionnisme.

On ne saurait partager l’idée qu’une « communauté professionnelle », constituée de savants et d’experts en sociologie, se substitue aux multiples voix citoyennes.

Aussi novatrice soit-elle, la démonstration de Karsenti et Lemieux s’avère problématique à plus d’un titre.

Premièrement, on ne saurait partager l’idée qu’une « communauté professionnelle », constituée de savants et d’experts en sociologie, se substitue aux multiples voix citoyennes qui revendiquent un droit civique à peser équitablement sur les affaires de la cité. Dans un contexte de défiance massive vis-à-vis des élites et de l’expertocratie, un tel positionnement est pour le moins étonnant de la part d’auteurs en prise avec la réalité sociale contemporaine. Comment s’assurer que les enquêtes d’intellectuels seront plus légitimes et plus crédibles que les « cris d’injustice » proférés par un peuple constamment ramené au statut de mineur immature incapable de s’exprimer autrement que par des criailleries et des vitupérations épidermiques ?
Par ailleurs, on ne peut que s’interroger sur la naïveté avec laquelle Karsenti et Lemieux traite la question de l’émancipation par l’éducation. Si le positionnement enthousiaste des deux auteurs rencontre l’optimisme des premiers pédagogues de la Troisième République, peut-on encore affirmer, sans l’ombre d’une hésitation, que l’école permet aux citoyens en herbe de mieux se prémunir contre les sirènes du libéralisme ? Ou bien, au contraire, leur apprend-elle à se conformer le plus confortablement possible au système dans lequel ils seront appelés à s’épanouir ? Que l’on nous permette ici de faire un clin d’œil à Marguerite Duras qui déclarait, déjà en 1977, dans Le Camion : « les prolétaires… maintenant ils savent nommer leurs exploitants. Leurs connaissances sur eux sont considérables. Quel progrès !  »

Enfin, notons que Karsenti et Lemieux accordent une place considérable à la science comme remède à (presque) tous les maux contemporains. Or cette « foi » pourrait s’avérer problématique en ce qu’elle ne fait l’objet d’aucun questionnement critique tout au long de Socialisme et sociologie. Une telle attitude ne relève-t-elle pas elle-même du dogmatisme (certes éclairé) que les auteurs entendent précisément combattre ?


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