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Khadafi et la loi du talion

vendredi 21 octobre 2011, par Philippe-Joseph Salazar

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(Source Klincksieck)

« Les traditions qui remontent aux Compagnons (de Mahomet) exigent que l’on applique la loi d’équivalence. La punition est un châtiment dont le genre, la qualité et la quantité restent indéterminés et qui est soumis à la libre appréciation du représentant de l’autorité. De toute évidence, rendre un coup à celui qui en a donné un constitue un châtiment plus juste et plus près de l’équivalence que toute autre punition… ». Voilà ce que dit un grand juriste sunnite [1]. Que je lisais en regardant la mise à mort de l’ancien invité de Tony Blair, Silvio Berlusconi, Nicolas Sarkozy et de notre Assemblée nationale : la loi du talion. Bref , Kadhafi a eu ce qu’il mérite ; et les autres, eh bien, ils ont bien de la baraka que la révolution libyenne ne se fasse pas à Mayotte, Gibraltar ou Lampéduze et qu’ils y soient en tournée. Par analogie le talion devrait aussi s’appliquer aux amis. N’importe. Personnellement je pense que la France, l’Italie et la Grande-Bretagne paieront d’une manière ou d’une autre leur vilenie d’il y a juste quatre ans. Le talion s’applique déjà par la vague de migrants arrivant dans la botte italienne.

Cette citation met en lumière un principe de raisonnement politique, l’analogie.

Dans la tradition européenne des argumentaires politiques, l’analogie est un stratagème (ceci est « comme » cela) qui ne tire sa force que de l’assemblage dans lequel elle s’inscrit. Par exemple, quand François Hollande proclama, le soir de la déroute oratoire de Martine Aubry, que sa république sera « exemplaire », par analogie il critiquait la république « irréprochable » de l’actuel quinquennalisé, et, toujours par analogie, se proposait, subliminalement, lui-même comme exemplaire de cette exemplarité - en forçant sur la politesse et en ravalant son orgueil quand Martine le traita, indirectement, de « mou ». Elle usa de deux termes sexuels : « molle » et « empapaouter », accusant analogiquement François d’être flacide et de vouloir suborner la nature, bref d’être moins homme que homme en politique.

Dans les montages argumentaires une analogie doit être soutenue de preuves concrètes (du genre : j’ai été ministre tant d’années ou tant de fois) et d’une démonstration d’autorité (par le geste, le ton, la posture) afin que le scénario qu’elle évoque puisse sinon convaincre, du moins faire avancer les choses. Pour ceux que ça intéresse on dénombre 28 stratagèmes argumentatifs, et l’analogie est le numéro 16 [2] .

Exemple : « Travailler plus pour gagner plus » était un argument analogique où « plus » est l’analogie ; car, voyez, ces deux « plus » ne sont pas le même « plus », puisque travailler n’est pas sujet aux mêmes règles (les règles du contrat, des conventions collectives) que le gain (qui est lui l’objet d’autres conventions)…on peut travailler plus, et gagner moins (à cause des ponctions fiscales). Bref cette analogie était passée à cause de la « présence » du candidat Sarkozy, des preuves qu’il apportait de son « action » au ministère de la police, et de l’image qu’il donnait d’un politicien qui « travaillait plus » au lieu de jouer au roi fainéant. Analogie sous forme de slogan+effet de présence+preuves =persuasion. Le site féminin Terrafemina eu le bonheur de caractériser ce genre d’explication rhétorique comme une « gymnastique intellectuelle » [3] : la rhétorique c’est du fitness. Et l’argument analogique est le plus traître des stéroïdes – il est souvent non-repérable (comme cette histoire de « plus »).

Par contre, dans d’autres cultures rhétoriques, l’analogie n’est pas seulement un stratagème mais c’est une forme du droit.

La citation du début provient d’un ouvrage d’interprétation juridique du Coran, méthode rigoriste et logique qui valut bien des déboires à son auteur, le philosophe médiéval Ibn Taymiyya, avant de trouver grâce aux yeux des intégristes sunnites actuels. La manière dont Khadafi a été massacré est un exemple de la loi du talion, une application d’une punition analogique aux crimes commis par le coupable, décidée par ceux qui s’affirment l’autorité légale, et équivalente aux coups que lui-même donna ou ordonna.
On va dire : eh bien, il a eu ce qu’il mérite ! Mais le problème n’est pas là. Le problème est que l’OTAN, et les puissances qui ont conspiré naguère avec le Guide déchu, se retrouvent sur un terrain rhétorique neuf : on aura beau exiger, aux Nations Unies, de savoir si le Guide a été tué ou non « dans le respect des droits de l’homme », cette indignation est ridicule car elle va en direction d’une sphère politique et culturelle, arabo-musulmane, où le raisonnement analogique n’est pas seulement un stratagème parmi 28 autres, mais un principe de raisonnement légal, lui-même fondé sur de saintes Ecritures. Quand l’Iran nomme l’Amérique « Satan », ce n’est pas une analogie à notre manière, un excès de langage ah ! si typique des Orientaux – il s’agit d’une appréciation légale fondée sur une tradition théologique…et qui résonne, et raisonne, autrement plus fort que nos cousins d’outre-Atlantique ne l’imaginent, et qui explique l’œuvre de Ben Laden, lecteur et disciple Ibn Taymiyya.

L’OTAN, en serviteur zélé de l’Amérique, ferait bien de s’apercevoir que si, en Libye, on a pu monter des roquettes sur des camionnettes, bref fabriquer des analogies de tanks qui ont au aussi bien fonctionné que les originaux, c’est parce que, plus radicalement, sur le versant arabe de la Méditerranée, l’analogie est une arme de destruction massive.


[1Ibn Taymiyya, Rissâlatun fî ma’na-l-qiyâss (Epître sur le sens de l’analogie), éd. Par Abou Ilyâs et Mohammed Diakho Tandjigora, Beyrouth, Al-Bouraq, 1996, pp. 173-174.

[2Voir mon Dix petites leçons d’éloquence aux candidats à la présidentielle, parution prévue pour février 2012, François Bourin.


Par Marie-Danielle Lunardle 24 octobre 2011 : Khadafi et la loi du talion

pour avoir passer un peu plus de deux ans à Téhéran , en 1978,79, et début 80,puis cinq dans les émirats , enfin des séjours plus ou moins longs au Liban , en Egypte , en Turquie j’ai beaucoup appris , ce qui vient de se passer en Lybie est vraiment une vilénie !Comme pour Sadam Hussein , nous avons assisté presque en direct à un assassinat avec la bénédiction de notre monde occidental "civilisé ?" une fois de plus , j’ai lu avidement votre analyse et me suis sentie réconfortée dans la mienne ...


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