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Kim Jong-un, l’héritier de la monarchie rouge

mercredi 18 janvier 2012, par Barthélémy Courmont

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Kim Jong-un perpétuera t-il la dynastie rouge de Pyong Yang ou bien démocratisera t-il son pays ? (Source image : centruldiplomatic.Wordpress)

Qui se cache derrière Kim Jong-un ? Son visage était encore inconnu il y a deux ans, et pourtant il est aujourd’hui le chef suprême du régime le plus fermé du monde. Kim Jong-un aurait mérité le titre de « révélation de l’année 2011 » si une telle catégorie existait dans le monde politique, tant son ascension fut fulgurante, aussi bien dans les cercles du pouvoir à Pyongyang que dans les médias du monde entier, après la mort de son père, Kim Jong-il. Mais qui se cache derrière ce jeune dictateur dont on ne sait quasiment rien ? Dans quelle voie souhaite-t-il, et peut-il, orienter son pays ? Et enfin, sur quels personnages peut-il s’appuyer pour diriger une dictature familiale qui entre dans sa troisième génération, mais qui reste fragile et peut s’effondrer à tout moment ?

D’abord, quelques impondérables liés à son statut d’héritier de la première monarchie communiste de l’histoire. Il est hautement probable que Kim Jong-un a développé, au fil des ans, un égo démesuré et accentué par la perspective de prendre les commandes du parti des travailleurs (le parti unique en Corée du Nord) et de la toute puissante commission de la défense nationale (il n’est pas le président de la Corée du Nord, ce poste étant occupé par son grand-père, pour l’éternité…). En s’imposant face à ses deux demi-frères aînés (au grand dam de son aîné et résidant à Macao Jong-nam, qui ne cesse de critiquer le caractère héréditaire du régime depuis sa disgrâce), il s’est révélé comme le « fils préféré ». Pour autant, l’héritage laissé par son père n’a rien d’un cadeau.

En s’imposant face à ses deux demi-frères aînés, il s’est révélé comme le "fils préféré"

Non seulement la misère et la famine se sont installées dans tout le pays et le contexte international reste inchangé, mais il va devoir en plus s’imposer auprès des cadres du parti - certains en poste depuis des décennies - et s’inventer un personnage afin de perpétuer la légende de son clan, que son grand-père puis son père ont si intelligemment mise en place. Kim Il-sung est représenté par la propagande comme le père de la nation, celui qui a libéré le pays des envahisseurs japonais (ce qui est évidemment faux), conduit une guerre héroïque contre l’agresseur américain (l’agresseur était en fait lui-même en 1950), et assuré le développement de la République démocratique de Corée (ce qui aurait été impossible sans les subsides de Moscou). Son visage souriant et son imposante carrure qui évoque la protection sont visibles absolument en tous lieux du pays, comme pour rappeler aux Nord-coréens que même deux décennies après sa mort, il veille encore sur eux.

Son fils Kim Jong-il devait se définir différemment pour ne pas être comparé à cette ombre omniprésente, et risquer d’éveiller des rêves d’émancipation. Les sanctions internationales et la situation précaire du régime furent paradoxalement son salut. Avec l’aide d’une propagande bien rodée et d’un programme nucléaire entièrement voué à la négociation (voire au marchandage), il s’imposa peu à peu comme le défenseur des Nord-coréens dans un environnement hostile, sorte de mère de la patrie se vouant corps et âme, et travaillant au-dessus de ses forces. Il n’était pas étonnant dans ses conditions de voir les annonces officielles de sa mort mentionner une surcharge de travail pour justifier sa disparition. Il n’était pas plus étonnant de voir les Nord-coréens pleurer sa disparition, eux qui se sentent désormais orphelins de père et de mère, et s’inquiètent d’un monde dont ils ne connaissent absolument rien. Peuple infantilisé à l’extrême, les Nord-coréens suivront sans rechigner le « grand héritier », surnom déjà donné au nouveau dirigeant, à condition toutefois que celui-ci parvienne à se créer un personnage à la hauteur de ses aïeux.

Le Régent est son oncle Jang Song-taek, réhabilité en 2006 par son beau-frère et numéro 2 officieux du régime

Pour s’imposer parmi la vieille garde du parti, Kim Jong-un a plusieurs options. La plus sage consiste à s’appuyer sur un régent influent qui le forme progressivement à la difficile fonction de dictateur. Son oncle Jang Song-taek, réhabilité en 2006 par son beau-frère et numéro 2 officieux du régime, assume désormais ce rôle. Mais Jang serait peu influent auprès des militaires, et le jeune général Kim devra donc s’appuyer sur d’autres personnages afin d’éviter des dissensions, et imposer son statut de commandant suprême des forces armées. Il n’est pas à cet égard anodin que son ascension rapide se fit d’abord dans l’armée, où il obtint un rang de général avant d’être adoubé par son père dans les cercles du pouvoir politique. En d’autres termes, si Jang est désormais l’homme fort du régime, il n’est pas en mesure de prendre les commandes, et se contente d’un rôle de régent et de formateur de son neveu.

L’autre option pour Kim Jong-un consiste à asseoir son autorité avec force, en procédant à quelques remaniements, et imposer son style. Mais quel est-il ? Malgré ses études en Suisse et une ouverture à l’international supposée en conséquence, Kim Jong-un peut-il être considéré comme un « réformateur » susceptible d’assoupir le régime ? Rien n’est moins sûr.

Il a reçu la bénédiction de Pékin, qui a demandé aux Nord-coréens de se ranger derrière leur dirigeant

Imposer son autorité peut également passer par quelques nouvelles provocations adressées à la Corée du Sud, visant à montrer aux plus conservateurs de son régime qu’il ne cédera sur rien, et au gouvernement sud-coréen qu’il ne doit pas s’attendre à un assouplissement de Pyongyang. Mais Kim Jong-un pourrait également être tenté d’attendre la prochaine élection présidentielle sud-coréenne, qui désignera fin 2012 un nouveau chef de gouvernement.
Reste enfin la carte internationale, sur laquelle Kim Jong-un est attendu au tournant. Son grand-père fut protégé par les équilibres de la guerre froide, et son père fut l’un des dirigeants les plus souvent montrés du doigt à l’extérieur. A lui là encore de définir son style avant de l’imposer et, pourquoi ne pas rêver un peu, ouvrir une nouvelle page de l’histoire mouvementée de cette dictature d’un autre âge. Il a reçu la bénédiction de Pékin, qui a demandé aux Nord-coréens de se ranger derrière leur dirigeant, rappelant à ceux qui en douteraient encore que la Chine privilégie le statu quo dans la péninsule coréenne. Position qu’elle partage d’ailleurs avec les Etats-Unis.


Repères :

Barthélémy Courmont est professeur de science politique à Hallym University (Chuncheon, Corée du Sud), chercheur-associé à l’IRIS, il est également rédacteur en chef de la revue "Monde chinois, nouvelle Asie", et auteur d’une vingtaine d’ouvrages. Dernier en date : L’Après Ben-Laden (François-Bourin Editeur, 2011)

Il s’agit du premier article de Barthélémy Courmont pour Lesinfluences.fr


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