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Kim Sung-hwan, la bête noire de Samsung

vendredi 9 décembre 2016, par Arnaud Vojinovic

Trois ans de prison n’auront pas été suffisants pour égratigner sa détermination. Tous les mercredis à Séoul depuis octobre 2012, il manifeste devant le siège de Samsung pour la défense du droit syndical. Une ombre au tableau pour ce chaebol à qui tout semble réussir.

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Kim Sung-hwan, Secrétaire général du syndicat Samsung General Labor Union. Fontaine Saint Michel, Paris.

Kim Sung-hwan travaillait pour un sous-traitant de Samsung lorsqu’on lui a signifié la fin de son contrat de travail. Si il existe un comité de liaison entre les travailleurs et la direction de l’entreprise, son tort est d’avoir tenté de créer une cellule syndicale. Nous sommes en 1996, presque dix ans après l’avènement de la démocratie en Corée du Sud.

En 1997 la crise financière asiatique met le pays à genoux. Le gouvernement déréglemente le marché du travail, les entreprises pour tenir le choc du séisme financier licencient en masse. Les femmes en seront les premières victimes alors qu’elles sont les sacrifiées de la réussite coréenne. C’est la grève générale, 3 millions de travailleurs cessent le travail et descendent dans les rues. Un ouvrier va jusqu’à s’immoler devant les forces de l’ordre lors d’une manifestation à Ulsan.

Dans ces temps agités, Kim Sung-hwan réunit 500 licenciés et les organise pour demander à être réintégrés dans leur entreprise. La revendication se résume à un simple slogan : « Nous voulons revenir travailler. » Quand il contacte les salariés de Samsung, le chaebol l’entend tout autrement, il commence à faire pression et surtout à enclencher la machine judiciaire. Accusé de diffamation car il dénonce les conditions de travail, il est condamné à 3 ans de prison de 2005 à 2007.

A sa sortie, son choix est fait : son combat ne cessera pas tant que la constitution coréenne ne défendra pas le droit à la création de syndicats démocratiques et indépendants.

Liberté syndicale

Pourtant la constitution coréenne de 1988 reconnaît la liberté syndicale par son article 33 [1] mais le législateur en a fait une lecture restrictive : il ne peut exister qu’un seul syndicat dans une entreprise. Un des premiers travers que relève Kim Sung-hwan est quand une entreprise a vent de la création d’un syndicat, elle se dépêche de déposer les statuts d’un syndicat fantôme bloquant ainsi l’initiative des employés.

Les parents des salariés victimes de leucémie le rejoignent dans sa lutte. Au-delà de la défense des travailleurs, le groupe Samsung refuse de reconnaître sa responsabilité dans des maladies professionnelles ayant entraîné la mort de ses employés. 223 anciens salariés sont atteints de leucémie et 76 en sont mort. En cause les produits toxiques sur les chaînes de fabrication des composants. Si Samsung Electronics a accepté en 2015 d’indemniser ses salariés, Kim Sung-hwan y voit surtout un artifice car seule une filiale est concernée sur les cinquante-neuf que compte le groupe Samsung. Dans les faits, seuls quelques salariés seront indemnisés.

Avec le changement de pouvoir à la tête du groupe, beaucoup attendent un assouplissement des conditions de travail dans le chaebol mais Kim Sung-hwan porte un jugement sévère sur le jeune et charismatique héritier du groupe, Lee Jae-yong : « Il est pire que son père. » Pour ce syndicaliste qui croise le fer avec Samsung depuis maintenant vingt ans, l’amertume se mélange à la froide analyse : « Samsung n’est pas une entreprise normale. Il n’y a pas d’innovation technologique, ni d’innovation en termes de management. L’entreprise ne fait que préserver les intérêts de la famille Lee. »

Une famille soudée

Difficile de nourrir sa famille quand on séjourne en prison. C’est donc sa femme qui a pris en main le devenir du foyer et qui aujourd’hui l’aide au niveau du syndicat. Sung-hwan parle d’elle avec admiration. Elle aussi n’a jamais failli. Elle est toujours là pour l’aider ; elle travaille pour assurer les rentrées d’argent dont a besoin le couple, l’épaule pour gérer le syndicat. Les dons des sympathisants viennent assurer l’équilibre financier précaire du foyer.

Ses trois enfants, du fait des frais de scolarité, n’ont pas pu intégrer l’université. Ils ont compris la lutte de leur père et ces derniers jours ils étaient avec lui dans les rues de Séoul pour appeler à la démission de la Présidente Park Geun-hye.

Samsung General Labor Union

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Manifestation à Séoul devant le siège de Samsung (© The Korea Herald)

Secrétaire général du syndicat considéré illégal, Samsung General Labor Union, Kim Sung-hwan se bat pour la reconnaissance par le groupe Samsung d’un syndicat général sur l’ensemble des filiales. La revendication ne prend pas la forme d’action d’éclat en haut d’une grue pour attirer l’attention des médias. L’expérience lui a appris que cela ne servait à rien ; les médias sont trop dépendants des recettes publicitaires du chaebol pour prendre le risque de se le mettre à dos. Selon lui, seules l’opiniâtreté et la détermination paieront avec le temps.

Ainsi tous les mercredis depuis 2012, une poignée de militants se réunit devant le siège de Samsung à Séoul pour manifester. Familles des victimes de leucémie, industriels ruinés par le groupe viennent témoigner des conditions de travail, des maladies professionnelles [2], de l’exploitation des sous-traitants, etc...

Samsung, excédé par ces démonstrations qui critiquent ouvertement le mode de management basé sur la famille, l’inertie du groupe pour reconnaître les maladies professionnelles des salariés ou des précaires, a enclenché une nouvelle action en justice.

Loin d’être intimidé, Kim Sung-hwan s’est lancé avec des bénévoles dans une tournée européenne de 17 jours afin de dénoncer les agissement du groupe coréen. Le but est de mettre une « pression » internationale afin que Samsung se remette en cause. Le rapport alarmiste sur les conditions de travail chez Samsung publié en octobre dernier par la Confédération Syndicale Internationale [3] le conforte dans son action. Pour le leader syndical l’influence de Samsung sur la société coréenne est telle, que si l’entreprise n’évolue pas dans ses pratiques managériales, on ne pourra jamais qualifier la Corée du Sud de démocratie.

A son retour dans la péninsule, Kim Sung-hwan connaîtra l’issue de son procès. Quel que soit le jugement, il se dit prêt à retourner en prison.


[1Alinéa 1. Pour améliorer les conditions de travail, les travailleurs ont droit à la création d’associations indépendantes, à la négociation et à l’action collectives.

[2leucémie, méthanol


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