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L’Alibi de Marc Fernandez

lundi 13 février 2012, par Guillaume Jan

Marc Fernandez, ex-journaliste à Courrier International, a lancé en librairie la revue Alibi. Un an plus tard, le succès et la concurrence sont au rendez-vous

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Marc Fernandez, rue de la Banque, Paris, 14 janvier 2012. (©Guillaume Jan pour Lesinfluences.fr)

Il faut prendre de la hauteur pour faire germer les bonnes idées. « Nous terminions un reportage sur les sites archéologiques du Pérou, avec Paolo Bevilacqua à la photo, se souvient le journaliste Marc Fernandez. Nous étions en haut du Machu Pichu, à 2000 mètres d’altitude, lorsque nous avons reparlé de notre projet de créer un magazine du polar. C’est là-haut que nous avons décidé de nous y mettre vraiment. Je venais de quitter Courrier International après onze années, j’étais enfin disponible  ».
C’était à l’automne 2009. A leur retour, les deux reporters se retroussent les manches, démarchent les financiers, malaxent des essais de maquettes, constituent une task force (avec Jean-Christophe Rampal, ex de Courrier International, et Pierre Achard, directeur de la stratégie de Suez, dans le rôle du conseiller stratégique) et font peu à peu vivre leur rêve. Pendant toute cette gestation, Fernandez lorgne sur le magazine anglais Monocle – un mensuel généraliste lancé par Tyler Brûlé, dont il avoue être un grand admirateur. Alibi sort treize mois plus tard avec un slogan péremptoire, et aussi désuet qu’un Léo Mallet : « Alibi, vous en aurez tous besoin un jour ».

Cent soixante-quatre pages éclairées à la lumière noire pour raconter le monde. « Souvent, un bon polar parle mieux d’un pays ou d’une ville qu’un article de journal » : si le constat n’est pas nouveau, Marc Fernandez s’en est inspiré pour faire une des belles réussites de presse de l’année 2011. L’actualité des romans noirs, mais aussi les films du genre, les séries télé, les jeux vidéos ou les faits-divers servent de support ou de prétextes à des enquêtes, des reportages et des portraits qui racontent le monde contemporain. « On traite le genre polar sous toutes les formes journalistiques  », insiste ce professionnel de 38 ans. Alibi fait partie de cette nouvelle génération des mooks (ou magbooks ou bookzines, à la croisée entre le magazine et le livre) qui, réfugiée en librairie pour sa diffusion, apportent un souffle d’optimisme à la presse écrite. « XXI, le trimestriel de grands reportages, a ouvert la brèche avec son succès immédiat en 2008, suivi par Uzbek et Rica (qui tente désormais l’aventure des kiosques, ndlr), Muse, ou encore Feuilleton. On s’est tout de suite trouvé à l’aise dans ce modèle  ».
Un mook est vendu plus cher que les magazines presse (15 euros), mais se conserve plus longtemps. « Des libraires continuent de vendre notre numéro de janvier, un an après, explique le rédacteur en chef avec enthousiasme. Nos lecteurs ne recherchent pas l’immédiateté mais le plaisir de la lecture. Certains d’entre eux lisent Alibi avec un marque-page, comme pour un livre.  »
Adepte du slow journalisme, Marc Fernandez tient à conserver son rythme trimestriel et revendique la fabrication artisanale de sa revue, plus proche du livre que du magazine : « On est deux à la fabriquer, Paolo Bevilacqua à la direction artistique et moi. On prend quelques renforts en période de bouclage et on fait travailler une trentaine de pigistes  ». La conception d’un numéro coûte 30.000 euros.

Le vrai secret de Marc Fernandez c’est son goût du journalisme

Le succès d’Alibi semble reposer sur l’éclectisme et la curiosité pour tous les genres du polar. Marc Fernandez lui garde la tête froide et ne semble pas un fanatique fou furieux du genre, avec index, codex et excommunication de celui qui ne serait pas dans une ligne précise.
Il n’y a qu’à examiner ses premiers souvenirs de lecture : « Le Club des cinq et Fantômette, puis Agatha Christie, Simenon et enfin, James Ellroy et son quasi homonyme Roger Jon Ellory… J’aime bien ce côté documenté, ancré dans le réel des romans qui racontent la société  ». Pour son numéro anniversaire, il est fier de sa recrue : « R. J Ellory signe un reportage formidable. L’auteur anglais est parti à Washington sur les traces de son roman Les Anonymes, avec les flics de la section homicide du FBI. Son texte ne pouvait pas nous faire un plus beau cadeau d’anniversaire ». Son dernier coup de cœur : Le Bloc, de Jérôme Leroy (Série Noire / Gallimard). « C’est un livre dérangeant, dans lequel l’extrême droite entre dans le gouvernement d’une France en panique, c’est le polar à lire avant les présidentielles  ». Dans un éditorial de la revue, ce fils d’émigrés espagnols (naturalisé Français en 1991), s’inquiétait de la montée de l’amalgame entre immigration et insécurité. Mais le vrai secret de Marc Fernandez c’est son goût du journalisme («  Je ne sais faire que ça  ») et surtout de la mise en scène d’un univers de papier.

Alors qu’Alibi, « objet journalistique non identifié », souffle sa première bougie et a grossi d’un cahier supplémentaire de 16 pages, son créateur prévoit d’élargir la maison. « On va créer une agence de contenu spécialisée dans le polar. On proposera des hors-séries, des déclinaisons web, de la communication institutionnelle autour d’évènements tels que des sorties de films. Mais Alibi restera notre tête de gondole  » s’emballe-t-il.
En novembre 2011, la revue était invitée en grandes pompes à la deuxième édition du festival Remakes Market de Los Angeles. « C’est le festival des droits de remake et d’adaptation, un marché en pleine expansion. Aujourd’hui, les studios rachètent même des articles de journaux pour faire des films ou des jeux vidéos  ». Les organisateurs du festival, Françoise Lazard et Patrick Jucaud, deux Français installés à L.A. depuis dix ans, ont été séduits par le concept d’Alibi (qu’ils ont découvert par hasard). Au point d’offrir un stand aux frenchies, avec pour mission de représenter le polar français, d’y amener trois auteurs (Catherine Diran, Cédric Dannel et Alexandra Schwartzbrod), de défendre un catalogue de dix œuvres incontournables et d’animer une soirée débat sur le genre « french noir ». Alibi vient également de recevoir le trophée 813, un prix remis par l’Association des amis de la littérature policière. Une récompense de plus qui fait des envieux et donne des idées.
Alibi va devoir affronter un nouveau concurrent trimestriel sorti fin janvier : Crimes et châtiment, publié par l’éditeur Jacob-Duvernet, avec le slogan : « Quand le fait divers devient fait majeur  ». Ça va saigner dans les mooks.


Repères :

Bibliographie de Marc Fernandez (tous ses livres son co-écrits avec Jean-Christophe Rampal) :


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