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L’Appel ? Des appels à la pelle

vendredi 25 juin 2010, par Emmanuel Lemieux

Les historiens François Delpla et Gilles Ragache expliquent les raisons de multiples idées et moutures de L’Appel du 18 juin 1940... que finit par détester le général de Gaulle.

" Je ne suis pas l’homme d’un jour, comme s’il n’y avait plus rien après..." grommelait ainsi le Général de Gaulle. En 1970, il ne voulut même pas participer à ce fichu 30ème anniversaire de L’Appel du 18 juin 1940, qui devait coincider avec l’année de sa mort.
Longtemps présenté comme un texte granitique, résolu, tout d’un bloc, le fameux Appel, avec lettre capitale, vient d’être réexaminé par deux historiens : L’Appel du 18 juin (Réédition, Grasset) de François Delpla et Les Appels du 18 juin (Larousse) de Gilles Ragache.

D’un impact faible sur le coup, l’Appel du 18 juin est devenu un mythe fondateur de la France de l’après-guerre, l’amorce du storytelling national qui devait masquer "l’étrange défaite" (Marc Bloch) de juin 1940. C’est encore à ce point vrai que le 70ème anniversaire de juin 1940 a été surtout l’occasion pour les médias et l’édition de réfléchir plutôt sur l’Appel du 18 juin, la disparition du Général de Gaulle en 1970 et la mort du gaullisme en 2010 que sur la défaite française.

Ce discours historique a été fabriqué dans la douleur, et s’est connu dans la coulisse politique, plusieurs "nègres" qui l’auront forcé à une rédaction au bras de fer : la concurrence rhétorique du maréchal Pétain en premier lieu, et celle de Winston Churchill qui, ce même 18 juin, prononce un discours décisif devant la Chambre, contrecarrant sur le fil le camp de "l’appeasement". Le Général aura le droit à 5 minutes d’antenne sur la puissante BBC, après une lecture très "embedded" et quelques caviardages. Churchill y voit un allié de circonstance, mais à surveiller comme le lait sur le feu.

Partisan du "réduit breton" et de "l’Anglofrance"

Avant l’Appel du 18 juin, De Gaulle qui a connu ces derniers jours une ascension météorique, général de brigade (à titre provisoire) et sous-secrétaire d’Etat à la défense, a réfléchi à au moins deux scénarios. Le premier, stratégique, s’appelle le "réduit breton" ou comment l’armée française doit transformer en place-forte inexpugnable la Bretagne, comme base de reconquête militaire du territoire.
Le deuxième scénario est politiquement ambitieux mais chimérique : sur l’impulsion de Jean Monnet et de Keynes, on songe, et le général de Gaulle en défend le principe, à une fusion France-Angleterre. Les deux pays et leur empire respectif fusionnant peuvent mettre à bas l’ennemi hitlérien. Mais les transformations macro-politiques (commandement, monnaie) sont telles d’une part, les Anglais peu enclins à envoyer des troupes dans une France dévastée d’autre part, que le rêve s’évanouit dans les tractations.

Résistance toute : le Général joue son coup de poker le 16 juin, décidant de rejoindre Londres. Or, le 17 juin, le Maréchal Pétain prononce son discours radiophonique envisageant l’armistice et commet une grande erreur de communication politique avec des phrases ambiguës. Notamment, "c’est le coeur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat..." , sans plus de précision. Déboussolés, les militaires français se livrent alors jusqu’au 21 juin, à une résistance acharnée qui n’était pas prévue, et bien peu souhaitée par une partie des élites françaises.

Grâce à une découverte de François Delpla en 1990, on sait que le général avait écrit un second discours pour le 19 juin. Dans ce texte plus court que celui du 18 juin, le militaire dissident précise : "Moi, Général de Gaulle, soldat et chef français, j’ai conscience de parler au nom de la France !"
Veto des Britanniques qui préfèrent voir comment se termine le théâtre des opérations en France.

De borne mémorielle de la France libre célébrée dès l’après-guerre, le rappel de l’Appel du 18 juin n’en finira pas de servir le pouvoir gaulliste à partir de 1958 jusqu’en... 1968, où il fait alors l’objet de textes parodiques qui, finalement, contamineront jusqu’à son auteur lui-même, souhaitant ne plus être prisonnier de ce seul souvenir. En juin 2010, par effet de contraste, la commémoration de l’Appel prend un tout autre relief politique : qui saura, tel de Gaulle seul contre tous en 40, résister à l’inexorabilité d’un ennemi massif et redouté : la crise financière mondialisée dévastant le social et l’économie sur son passage ?


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