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L’Appel du 18 juin : fondation rhétorique

vendredi 18 juin 2010, par Philippe-Joseph Salazar

Qu’est-ce Bossuet, le sublime prédicateur du Grand Siècle, avec son apostrophe, « Madame se meurt, Madame est morte », a donc à faire avec De Gaulle et l’Appel du 18 juin 1940 ? En quoi l’oraison funèbre prononcée par un prélat louis-quatorzien devant une Cour éplorée mais souvent traîtresse a-t-elle un rapport avec le premier code de l’hyperparole présidentielle, l’Appel ?

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Fondation rhétorique

L’Appel du 18 juin est d’abord, dans le style militaire de l’Ordre du jour, une véritable oraison funèbre sur la mort de la France, et sur sa résurrection par la résurgence des vraies valeurs et par un acte populaire de piété politique, la Résistance. Ce dernier mot même est typique du vocabulaire d’édification religieuse, de l’homilétique : résistance à la tentation, celle de mettre bas les armes devant un Satan politique, la tentation de l’armistice avec l’Allemand, résister à la Tentation politique, la collaboration.

D’une part, un appel est toujours un « appel au nom de » : portée édificatrice et morale, l’appel veut nous forcer à sortir des « circonstances » pour assumer le contraire des circonstances, à savoir un destin choisi . Pour opérer cette transformation rhétorique, l’appel recourt à un minimum d’explication en tablant sur l’évocation d’une valeur commune, le « capital immatériel » comme on dit en management, « la France », comme disait le Général, « la Nation » comme disait Robespierre. Ne nous méprenons pas : l’appel à la levée en masse contre, déjà, l’Axe, et qui nécessita la Terreur, est le modèle de l’Appel du 18 juin, qui est aussi un appel à une « venue en masse », et l’un et l’autre sont la transformation républicaine, dans l’urgence, des grandes oraisons-appels à la vertu publique, contre le mal, lancées Bossuet.

D’autre part, un appel ne peut être qu’ un « appel à » : souvent émotionnel, sinon passionné ou véhément en direction d’une action à entreprendre incarnée dans la parole qui la profère. Mais notez que si Bossuet s’adresse aux Grands du royaume à qui il demandait de donner l’exemple de la vertu publique, le Général lui s’adresse au Français, comme à des Grands de la vertu républicaine, car ce sont ceux ici qui vont résister, les futurs compagnons de la Libération, eux qui, pour le Général, devraient être « tous les Français » : il faut réfléchir au fait que si le Général avait été vraiment entendu, il y aurait eu 40 millions de Compagnons de la Libération.

Enfin, l’Appel instaure un code d’hyperparole présidentielle. Il a été, avant l’heure (1958), comme un archétype rhétorique, la première véritable allocution présidentielle car l’Appel fonctionne par un syllogisme rhétorique : si vous, « tous », répondez à cet appel, donc vous tous m’auront « élu ». A la fois, le Général se fait déjà président en parlant comme un président, et comme le type de président dont il anticipe donc la vraie fonction constitutionnelle : quand l’Un s’exprime pour Tous et pour la République. Même Clemenceau, même Robespierre n’avaient osé ce tour rhétorique. Le Général performe déjà la parole présidentielle alors même que la fonction, d’apparat, n’existe plus, et pas encore, exécutive, sous sa forme à venir et qui se fixera après la prise de pouvoir en 1958.

Voilà pourquoi tous les meneurs politiques français, depuis cette date, se mêlent de lancer des appels, à tout va. Mais pour qu’un appel fonctionne il faut faire ce que j’ai décrit et dire où est le Mal, et choisir son moment. « Il est temps de cueillir les tomates » comme on disait sur la BBC. Oui, mais quel est ce temps ?


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