L’Aurore, le think tank qui veut « réarmer la république »

Le 2 juillet 2018, par Emmanuel Lemieux

Le 28 juin à l’Assemblée nationale, ce nouveau laboratoire d’idées, lancé par Jean Glavany, Gilles Clavreul et Laurent Bouvet, a annoncé ses ambitions intellectuelles et ses combats.

#Politique

Politique. Sur le créneau républicain et progressiste : un nouveau laboratoire d’idées est officiellement né vendredi 28 juin. Qui plus est à l’Assemblée nationale, dans la salle Colbert, sous les auspices d’un grand tableau figurant le député Jean Jaurès. Pour l’occasion, Jean Glavany, ancien ministre et député des Hautes-Pyrénées étrillé l’année dernière par un candidat macronien - alors qu’il avait soutenu l’actuel président de la république - est revenu à l’Assemblée afin de présenter cette nouvelle formation intellectuelle dont il a la présidence. L’Aurore, c’est son nom, a déjà son site qui va distiller tout le long de l’été, quelques notes, et compte monter en puissance dès la rentrée. Objectif : « Réarmer idéologiquement la république », la nourrir d’idées nouvelles. Dans un long texte, ses fondateurs constatent une dangereuse fragmentation à l’oeuvre.
« Ce que l’État n’apporte plus, les repères sociaux et idéologiques traditionnels ne le procurent pas davantage : entre l’effondrement des grands systèmes idéologiques explicatifs, le déclin de la pratique religieuse, la révolution de la cellule familiale et la fin du modèle de l’emploi à vie, les citoyens affrontent le monde comme il va de plus en plus seuls, sans grammaire commune ni perspective collective. »
Un danger lui aussi se dessine clairement : « Dans ces temps où les repères vacillent, une proposition s’affirme haut et clair : la proposition identitaire. Nous retourner vers ce que nous sommes, ou plutôt ce que nous imaginons être, faute de savoir où aller. Ce que nous sommes : une histoire, un passé, un groupe, un territoire, une ethnie, une « race », une religion…, autant de passés magnifiés, de traditions réinventées, de reconstitution plus ou moins fantasmée d’une unité qui n’a peut-être jamais été, mais qui se donne à voir comme un horizon désirable au milieu du désordre présent. »

Les ennemis : l’esprit de fragmentation et le nouvel âge identitaire, les Indigènes de la république et l’extrême gauche universitaire pro-islamiste

L’ Aurore entend apporter des réponses à ce « nouvel âge identitaire » qui offre soit « une démocratie d’opinion toute entière tournée vers la société civile, où l’individu n’affirme paradoxalement sa singularité que comme membre de telle ou telle communauté » soit « un régime autoritaire ou, au mieux, une démocratie illibérale imposant l’ordre par l’arbitraire et l’unité par la force. »
Ce même processus de fragmentation contamine l’Europe.
« Nous allons avoir un parti-pris assez fort : décloisonner, mettre de la circulation entre responsables politiques, intellectuels et praticiens de la chose publique » promet l’un des responsables du think tank. Au clavier, Gilles Clavreul, délégué général. Ce haut-fonctionnaire, proche de Manuel Valls, s’est mis en réserve de la république, justement pour mieux la servir sur le front des idées (Lire encadré). On l’a rencontré quelques jours avant le baptème officiel.
Dans ses fonctions d’administrateur civil, le quadra a vu au fil des années, « un affaissement progressif, une perte de savoir-faire et de travail intellectuel constante dans la fonction publique ».
Les premières notes moulinées sur le site veulent démontrer cet éclectisme, qui d’un reportage sur les policiers de confession musulmane à une analyse fouillée sur l’après-fordisme à l’épreuve de la révolution numérique, en passant par un long texte sur l’idéologie ou sur les libertés individuelles.
Plusieurs «  pôles transversaux » sont mis en place : les gros morceaux concernent les institutions et les territoires, les identités mais aussi la société de la connaissance, l’Europe et la mondialisation, les mutations économiques et le modèle social.

L’Aurore n’est pas un faux-nez du Printemps républicain, mais un cercle de réflexion, insiste Jean Glavany, Président du think tank.

La première réunion et les premières interventions à la tribune et dans la salle Colbert ont laissé deviner les nuances, du think tank de choc contre la mondialisation au carrefour de la jeunesse, des antiracistes et féministes à une plate-forme intellectuellement ouverte. La question la plus sérieuse concerne celle des liens dudit think tank avec le mouvement du Printemps républicain. C’est que les offensives de choc et les punchlines sur le front des réseaux sociaux d’un Laurent Bouvet n’est pas du goût de tout le monde, et font même franchement tiquer une partie de l’assemblée. Le politologue et spécialiste des questions sociales, Denis Maillard, a bien tenté de théoriser en présentant une ligne de front politique (le Printemps républicain) et une ligne de fond (L’Aurore). En président matois, Jean Glavany s’est empressé de poser la frontière, l’Aurore ne sera pas un faux nez du Printemps républicain : « Je ne suis pas Printemps républicain, mais un progressiste de gauche et laïc sans adjectif. Nous éviterons les pièges du simplisme et des postures incantatoires. » Laurent Bouvet a précisé : « L’idée républicaine c’est une solution politique que nous proposons et que nous devons faire vivre en modernes que nous sommes. Nous sommes à un moment où se joue un certain nombre de choses fondamentales. » Et d’inviter l’assemblée en lecture d’été, à relire La crise de la conscience européenne de Paul Hazard (Fayard, 1989).
Des ennemis ont été nommés : Les Indigènes de la république, l’extrême gauche universitaire pro-islamiste qui « gangrène l’enseignement supérieur et la recherche ».
Le politologue Stéphane Rozès, venu en ami, insiste sur la notion de « progressisme » que devrait travailler L’Aurore. « Nous sommes là pour chercher à comprendre à la racine. Ce think tank doit être un outil de compréhension des lames de fond qui viennent du peuple  » , car ce fond plastique des mentalités et de leurs mécanismes instruit plus sûrement que les simples déplacements d’opinions politiques.
«  Je suis la touche féminine, on va parler maintenant des enfants. » s’amuse t-elle. Seule femme à la tribune, la professeur et essayiste Mara Goyet s’est lancée dans un stand-up sur l’éducation, ses faiblesses et ses beautés. Elle devrait être l’une des contributrices stars et régulières du site, mais « pour l’instant il y a peu de femmes dans ce cercle, et pour moi c’est un souci qu’il va nous falloir vite résoudre », se désolait Gilles Clavreul.

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Gilles Clavreul est le maestro de ce nouveau think tank. Né en 1973, fils de psys ( le compagnon de route de Lacan, Jean Clavreul, et Irène Diamantis), lui, est devenu haut-fonctionnaire. Même si un temps, il s’est passionné pour l’I.S et son pape "situ" Guy Debord, il a enquillé un parcours plus sagement balisé (Sciences-po, Ena) le menant de la préfecture au cabinet de François Hollande, jusqu’à la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (2015-2017). Ce proche de Manuel Valls s’est mis en retrait de la république, pour mieux la servir sur le front des idées. Le think tanker de la république devrait publier son essai sur la tenaille identitaire chez Gallimard en 2019.

D’autres interventions ont réclamé une pensée pragmatique et concrète qui pourraient aider les associations laïques à contre-attaquer l’agit-prop islamiste sur le terrain.
Le géopoliticien Frédéric Encel qui voisinait avec le journaliste Brice Couturier, autre contributeur du site, a mis tout le monde dans sa poche en défendant avec ardeur, le concept de « nation » qui transcende le clan, la tribu, la communauté. Et de s’élever contre un entretien « hallucinant » de l’académicienne Danièle Sallenave au Monde. La romancière y renverse la charge, en estimant que les néorépublicains du Printemps républicain, objectivement alliés aux catholiques dans une croisade anti-islam fabriquent les poisons toxiques de l’identitarisme qu’ils dénoncent.
L’ Aurore a reçu une subvention de 30 000 euros de la part de Matignon. On ne sait si ce foyer d’idées, pour l’instant plus proche dans sa forme des bons vieux cercles de réflexion politiques et syndicaux de la deuxième gauche des années 1960 que du think tank doté avec pignon sur rue médiatique, s’asséchera, mais il promet du grain à moudre. Premier grand événement : un colloque sur les fractures et dynamiques territoriales en décembre. « On réfléchit au lieu, mais ce ne sera pas Paris  » avance Gilles Clavreul qui promet une république décentralisée.




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