L’ENA : le moule à gaufres 2017

Le 7 mars 2018, par Les influences.fr

L’idée : Les candidats aux concours d’entrée à l’ENA se féminisent mais restent toujours aussi neutres. L’originalité y est une denrée rare, regrettent les jurys.

#Société

L’ENA (École nationale d’administration) a son petit rite carnavalesque : le rapport moral sur les concours d’entrée. Pour la cuvée 2017, la préfète Michèle Kirry (elle-même promo Gambetta 1992), a synthétisé les performances avec une jolie ironie. Les cohortes impétrantes (on utilise le terme épicène car la féminisation des admissibles est en nette augmentation- une année record avec plus de 40% de prétendantes ) sont dans le droit fil de la mentalité collective, soit une originalité de moule à gaufres.

" Les membres des jurys ont cherché à cerner au plus près les qualités attendues des candidats en s’interrogeant sur les compétences dont l’État a besoin pour l’avenir. Un concours n’est pas un examen. Il n’évalue pas uniquement un socle de connaissances. Il est ouvert pour pourvoir des postes en fonction des besoins de l’État, qui évoluent, et les jurys doivent apprécier si les compétences démontrées par les candidats correspondent non pas à une grille purement académique mais à ces besoins ", explicite la présidente des jurys ( concours externe, concours interne et Troisième concours).
Laissant entendre que nombre d’anciens jurys avaient tendance à prendre la lumière (questions retorses, humiliations cinglantes pour mieux briller),cette année, la bienveillance était de mise. Le « formatage » des candidats ? " Il est normal, et pour tout dire rassurant, que les candidats aux concours de l’ENA se préparent intensivement. Il est évident que, lorsqu’ils suivent une préparation dédiée, ce qui est le cas de la majorité, ils travaillent peu ou prou avec les mêmes méthodes, souvent les mêmes fiches, et vraisemblablement les mêmes ouvrages ou publications. Incriminer sans nuance le formatage des idées n’est donc ni très juste, ni très réaliste et peut même laisser penser que ce qui est attendu est l’originalité à tout prix. Il n’en est rien : les concours de l’ENA supposent l’acquisition d’une somme considérable de connaissances, techniques et générales, une actualisation permanente de celles-ci et s’y préparer suppose inévitablement de se conformer à certains modèles de raisonnement."
Reste que dans la grisaille où l’on ne finit pas ne plus rien distinguer, la préfète plébiscite d’autres vertus : "La capacité à proposer des solutions innovantes au-delà des idées reçues et des raisonnements formatés, l’esprit critique, le courage d’une certaine forme de prise de risque, l’aptitude à construire un raisonnement opérationnel, sont ainsi apparus comme des éléments devant être valorisés dans les copies et exposés oraux, car témoignant d’une réflexion personnelle et d’une maturité certaine."
N’abordant pas vraiment les sujets, se retranchant dans les fiches de synthèses plutôt que de tenter les prises de risque, utilisant l’auto-paralysie intellectuelle et éthique comme signe d’allégeance supposé au système ont caractérisé la participation des candidats.

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" L’autocensure aboutit à des copies très uniformes où le point de vue personnel apparaît rarement. L’examinateur traque donc l’originalité comme une denrée rare..."

Dans les évaluations, on trouve des pépites comme celle de Danièle Ohayon (journaliste de France Info devenue romancière de polars) et Philippe Sauzey, jury du concours interne sur le sujet " Peut-on faire confiance aux pouvoirs publics ?" : " Les candidats du concours interne ont l’atout de leur expérience de travail dans la fonction publique. Or à les lire, on a le sentiment qu’ils ne souhaitent pas s’en servir." Pas d’exemples concrets. Exit la dimension des inégalités sociales. Aucun appétit pour les sujets d’actualité qui auraient pu étayer leur démonstration sur des ruptures de confiance spectaculaires entre l’État et les citoyens.
Résultat des courses des petites femmes et petits hommes gris : " C’est comme si le candidat imaginait la copie idéale comme un texte éthéré, où n’apparaitraient surtout pas les sujets délicats. Cette autocensure aboutit à des copies très uniformes où le point de vue personnel apparaît rarement. L’examinateur traque donc l’originalité comme une denrée rare... Parfois, il croit la trouver dans une référence... jusqu’au moment où elle apparaît dans les mêmes termes sous la plume de plusieurs candidats, trahissant la fiche de lecture."
Au fond, les énarques 2017 pourront facilement rejoindre les cohortes du privé, où de plus en plus de responsables de ressources humaines déplorent les mêmes cerveaux moulés.
À noter cette petite étincelle de dissidence (et d’espoir ?) : l’ENA a admis au troisième concours, deux intermittents du spectacle parmi ses 8 élus.



Par Thierry Catroule 24 avril 2018

L’ENA a les travers de son époque et ce n’est pas à franchement parler une découverte. Les candidats aussi conformistes fussent-ils ne font que se conformer aux désirs implicites de l’état et ils seraient bien imprudents d’oser autre chose. Le risque, pour eux, n’en vaut pas la chandelle car finalement et malgré leurs défauts ils finissent par être admis. Leur reprocher de faire ce qu’on attend d’eux est pour le moins paradoxal, voir méprisant mais cela tient certainement à l’ambiguïté de cette formation qui à l’origine n’était qu’une formation aux cadres techniques de l’état. Ce qu’elle reste pour l’essentiel ! Elle est devenue aussi au fil du temps une pouponnière pour nos élites politiques qui se doivent d’être passé par cette école et l’on souhaiterait, cerise sur le gâteau, qu’en sus ils fassent preuve d’imagination, de créativité...
Si l’on veut bien s’y attarder un peu, ce conformisme est assez révélateur du fonctionnement de notre société qui reste profondément attachée à un modèle que l’on appelle gentiment "méritocratie" mais qui surtout produit des élites qui se reproduisent entre-elles. Si nous avons cru abolir les privilèges en 1789 (Le 4 août !) cela fait belle lurette qu’ils ont retrouvé pignon sur rue. "La noblesse d’état" n’est pas seulement une figure de style mais une réalité et une réalité douloureuse car tout un chacun sait bien que tout ne se vaut pas et que vous n’aurez pas les mêmes possibilités selon que vous serez maçon ou sorti dans la botte de l’ENA. L’accréditation à l’élite suppose un parcours, souvent difficile, voir impossible pour ceux qui n’en connaisse nullement les codes...ce qui est le cas de l’immense majorité de la population assignée au mieux aux seconds rôles et le plus souvent vaguement spectateur de nos comédies sociales.
l’ENA, on l’oublierait, ne fonctionne pas seul. Elle est le sommet d’un système qui laisse entendre que le fruit de notre labeur nous donnera le droit d’accéder au paradis républicain. Vaste illusion qui permet surtout à ceux qui possèdent beaucoup de pouvoir conserver leurs avantages. Nous le savons tous et chacun tente plus ou moins de gagner quelques places à un jeu où les vrais gagnants sont rares. Pour les bons élèves de France et de Navarre et seulement pour eux, se décline toute une hiérarchie du diplôme qui va de l’ENA à Polytechnique, Centrale pour les plus grandes à la plus misérable IEP de province entre autres et où mieux vaut l’un que rien. À ce compte-là d’ailleurs, on ne donne qu’aux riches, c’est plus sûr. Les " grandes écoles" sont, et de loin, bien mieux dotées financièrement que les universités destinées à recueillir la "masse" des étudiants. Expression glorieuse du fonctionnement de nos démocratie... Ce qui manque le plus, in fine, à l’ENA serait d’être réellement démocratique et donc de disparaître en tant qu’un institution ...mais il n’est pas sûr qu’elle le veuille même un peu.

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