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Jean-Marc Ferry : L’Europe ou le bocage

dimanche 12 décembre 2010, par Jacques Secondi

Le philosophe Jean-Marc Ferry recale à la fois le chauvinisme ambiant et l’idée de fédéralisme dans la construction européenne.

C’est le frère aîné de Luc, l’autre philosophe de la famille. Exilé depuis longtemps outre-quiévrain, Jean-Marc Ferry (1946) enseigne à l’Université libre de Bruxelles. Ce traducteur d’Habermas ne cadrait pas vraiment avec l’université française. Son travail combine les sciences humaines, au carrefour de la philosophie, de la politologie, de la sociologie, de la psychanalyse et de l’économie.

Le frère aîné de l’ancien ministre de l’Éducation nationale est ainsi capable de soutenir les propositions sarkoziennes sur la gouvernance de l’Euro et tout aussi prompt à condamner absolument les conservatismes et le repli identitaire. Il pourfend le chauvinisme qui contredit l’idée européenne tout en renvoyant à leurs chères études les défenseurs irréalistes d’un État fédéral. L’héritier de Hegel et de Paul Ricœur a toujours cherché à développer une réflexion proche de la réalité et des grands problèmes contemporains. C’est lui qui, dès 1996, proposa de penser au principe d’une allocation universelle. Sa réflexion au long cours, émaillée par la publication d’une vingtaine d’ouvrages, s’est centrée au fil du temps sur l’Europe, objet politique novateur, réceptacle possible des formes les plus élaborées d’organisation des relations entre citoyens du monde, au-delà des États et des fédérations.

C’est l’homme de la situation, allergique aux « effets de bocage » qui réduisent le débat sur l’Europe à un affrontement entre défenseurs des identités, prompts à flatter le chauvinisme des peuples, et partisans de la fuite en avant réfugiés dans leur tour d’ivoire. Jean-Marc Ferry, penché depuis des années sur « l’objet politique sublime » que représente l’idée européenne est l’homme de la troisième voie. L’Europe constitue aux yeux du philosophe la construction politique la plus élaborée qui soit, du fait de sa capacité à inclure l’idée « cosmopolitique » décrite par Emmanuel Kant, qui organise les relations entre citoyens de nations différentes, sorte de formule « post-étatiste d’intégration transnationale ». Des dispositions déjà bien intégrées ont préparé ce terrain, de la libre installation des personnes sur tout le territoire de l’Union aux aides structurelles aux régions en retard de développement en passant par les échanges d’étudiants qui permettent de progresser dans la tâche essentielle consistant à comprendre le point de vue de l’autre. Dans cette vision, la nation ne disparaît pas et les identités peuvent s’épanouir, mais le tout est transcendé par l’apparition d’un espace commun, « autorité » extérieure, capable de proposer et de garantir un pacte social au citoyen européen.

Lesinfluences : Que reste-t-il de l’idée européenne en 2010, alors que l’on assiste à une montée politique d’un populisme chauvin et à une crainte de l’éclatement de l’Euro ?

J-M.F  : Rien n’est garanti pour l’Europe. La grande aventure peut échouer. Le cap a pourtant été bien tenu sur la durée, si l’on excepte les récentes dérives identitaires et chauvines et le défaut de gestion politique commune de la monnaie unique.

Les différentes entités méta-nationales, que l’on a pu voir se constituer à travers le monde, du Mercosur à l’Asean, ne sont finalement que des zones commerciales. On n’y retrouve pas l’intégration politique. L’idée d’Europe n’a pas d’équivalent, c’est une expérience inédite, parce qu’elle aboutit à un nouveau rapport à la politique qui suscite d’ailleurs l’intérêt des nations d’Amérique du Sud ou d’Asie. Sur le plan économique et commercial, malgré les critiques faciles de beaucoup d’intellectuels, l’Europe protège.

On note aussi une curiosité intellectuelle à l’égard de cet objet quasi « cosmopolitique », au sens donné par Kant, d’une intégration beaucoup plus horizontale que verticale, une intégration de l’union politique qui ne passe pas par la subordination des États membres à une puissance publique supranationale.

Pourquoi êtes-vous favorable à l’entrée de la Turquie dans la communauté européenne ?

L’événement négatif le plus marquant est, sans nul doute, la réaction de rejet de la candidature d’Ankara. Certes, on pouvait trouver de bonnes raisons de retarder l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne dans les fameux critères de Copenhague. Dans ce socle de la conception de l’Union européenne, le critère le plus important est constitutionnaliste. L’État candidat à l’adhésion, et son peuple, doivent intégrer le principe de droits démocratiques.

C’est à ce principe que les déclarations successives donnaient la priorité, en particulier la déclaration de Laeken, en 2001. Cette nouvelle identité philosophico-politique de l’Europe stipulait que la seule frontière que trace l’Union européenne, est celle de la démocratie et celle des droits de l’homme. La deuxième condition est « fonctionnaliste », elle porte sur la compatibilité des systèmes économiques.

La troisième, la moins précise, est sujette à toutes les interprétations, ressemble à un critère communautariste voilé. La candidature turque pouvait être repoussée, au moins provisoirement, parce qu’elle ne satisfait pas aux critères constitutionnalistes. Non pas d’ailleurs parce que l’équipe au pouvoir est religieuse et conservatrice mais plutôt en raison de l’héritage des Kémalistes qui ont gardé une idéologie très brutale. Le problème n’est pas la non européanité de la Turquie mais le fait que la jeune république turque est venue à l’Europe entre les deux guerres, à l’époque des régimes autoritaires.

Et puis l’on a découvert les arguments mis en avant, en France, pour rejeter la Turquie par de hautes personnalités comme Valéry Giscard D’Estaing qui était tout même président du présidium de la convention chargée de préparer le défunt traité constitutionnel. La Turquie était rejetée pour être un pays asiatique et islamique. On a donc soudain assisté à l’émergence de critères culturalistes, pour ne pas dire racistes, tout à fait incompatibles avec l’esprit d’Amsterdam, de Nice ou de Laeken. Cette irruption du critère de l’héritage culturel, qui sautait soudain du niveau national au niveau continental, est tout à fait contraire à l’idée même de l’Europe et pas seulement à l’esprit des traités.
L’idée fondamentale d’une identité européenne décentrée, reposant sur l’ouverture aux autres identités, a été développée par les philosophes, ce qui a rendu ce repli identitaire, ethniciste et chauvin d’autant plus choquant.

Quelles sont les éléments qui contribuent actuellement à l’affaiblissement de l’idée européenne ?

Il y a évidemment la crise bancaire, liée au défaut d’une véritable union, non pas politique mais économique et monétaire, sans harmonisation des politiques conjoncturelles. Il faut de même prendre très au sérieux le problème que représente l’autonomie radicale de la Banque centrale européenne, avec un pilotage de la monnaie qui n’est plus à la disposition des gouvernements. Cela a abouti à l’acceptation de la nécessité d’une politique purement monétariste. Comme si cette politique devait être admise comme une évidence avec le concours d’ailleurs d’une partie des économistes et, à contrario, sur l’acceptation non justifiée de l’idée de l’échec du keynesianisme. Au niveau national, c’est peut-être vrai, mais Michel Albert avait montré de manière très convaincante que les effets multiplicateurs de la dépense avec un impact faible sur le coefficient d’importation serait tout à fait restaurés dans une zone économique large comme la zone euro, à condition qu’il y ait une politique économique commune.

Il faut de la solidarité pour que, par exemple, l’Allemagne accepte de faire une relance pendant que la France stabilise ses comptes, et réciproquement. En clair, le pas de l’union économique et monétaire consistant à prendre, ensemble, le pouvoir sur la monnaie, reste à faire. L’euro piloté de manière quasi automatique, uniquement selon des critères techniques, sans politique économique commune peut conduire à l’explosion. Nicolas Sarkozy a manifesté des orientations assez saines par rapport à cette question de la banque centrale. Simplement, le couple franco-allemand, qui reste la colonne vertébrale de l’Europe a des difficultés pour s’entendre, face à des conservateurs extrêmement rigides.

Les forces centrifuges s’exercent aussi sous la poussée du Royaume-Uni, qui a toujours été un tout petit peu en dehors de l’Europe, on le sait, mais aussi des pays baltes et slaves qui, pour beaucoup, n’investissent l’Union que sur le plan économique, utilitariste, avec un manque de civisme européen, tandis que sur le plan politique ils jouent la carte de l’Otan et des États-Unis. On peut comprendre les raisons historiques du phénomène. Mais cela débouche sur un manque de civisme européen.

Nous ne sommes donc pas seulement en présence d’une crise économique et bancaire. Le trouble vient aussi d’un contre-sens sur ce que pourrait être une constitution européenne. Pour repartir de l’avant, il faut réfléchir à la possibilité d’adopter à 27 une constitution différente, sur une autre voie que celle prise au départ puis poursuivie avec Lisbonne.

A quoi pourrait ressembler une constitution européenne, rédigée par Jean-Marc Ferry ?

On a reproché à jute titre au défunt traité sa complexité. Sa technicité était telle qu’elle n’était même plus accessible à des professionnels de l’Europe. Mais ce n’est peut-être pas l’essentiel. Depuis quand élabore-t-on une constitution sur la voie diplomatique de négociations semi-privées, et non pas sur la voie démocratique de la délibération publique ? Cette question procédurale n’est pas du tout secondaire, et elle a eu un impact sur le contenu du texte lui-même. Au final, il manquait l’idée très simple que les juristes constitutionnalistes mettent en avant : le fait qu’une constitution a deux composantes, l’une symbolique, l’autre technique.

La partie technique est là pour organiser les mille détails des rapports entre les pouvoirs et reste logiquement difficile à comprendre pour des non spécialistes. Et puis il y a l’aspect symbolique, le plus important car il représente le contrat social.

Dans la tradition française, la composante symbolique correspond aux préambules, où figure la déclaration des droits fondamentaux qui est l’équivalent d’un contrat social. On évoquait bien des valeurs européennes dans le projet de constitution. Mais cette partie symbolique aurait dû être pensée de façon beaucoup plus fine, parce que l’UE n’est pas comme une nation, elle fonctionne sur trois niveaux de relations : entre les nationaux dans le cadre d’un pays, entre les nations au sein de l’Union, et enfin entre les citoyens de l’Union au sens transnational, ce qui correspond à cette union « cosmopolitique », dotée d’une dimension transversale.

Les droits fondamentaux, pour l’Europe, représentent donc un sujet beaucoup plus complexe que pour une nation. Il ne peut s’agir que d’un premier élément de la composante symbolique. Il faut y ajouter des valeurs constitutives comme la tolérance, la démocratie, la justice, prise en compte par l’Union européenne et qui constituent un manifeste, pas seulement un engagement à l’égard des citoyens européens mais aussi une espèce d’offre vis-à-vis de l’extérieur.

Et puis il y a le troisième élément qui correspondrait aux principes politique de base, la subsidiarité, le principe de confiance et de reconnaissance mutuelle, auxquels pourrait être adjoint le principe de non discrimination, pour essayer de créer un espace commun de liberté, de sécurité, de justice… Voilà donc les trois niveaux souhaitables : droits fondamentaux, valeurs constitutives et principes politiques de base qui pourraient former un corpus symbolique constitutionnel accessible à tous, tout en étant adapté à la complexité européenne. La partie technique peut faire l’objet de traités, ratifiés par voie référendaire ou parlementaire, peu importe.

Le cœur constitutionnel lui, doit être élaboré et approuvé par les peuples, comme contrat social. C’est le principe essentiel pour clarifier le fonctionnement futur : l’État ou le peuple qui refuse ce contrat social, s’exclut lui-même de l’Union.

La stratégie des européistes inquiets, qui viennent souvent du parlement européen, est doublement problématique. Le délitement de l’Union européenne vient d’un fonctionnement trop intergouvernemental, entre partenaires tous plus chauvins les uns que les autres. Face à ce phénomène, il serait urgent d’accélérer la marche de l’intégration estiment-ils. C’est prendre le risque d’un décrochage complet du système européen d’intégration dans les opinions publiques nationales et de renforcer la voix des intellectuels qui, en France, se montrent hostiles à l’Europe sur le thème du déni de l’identité et de l’histoire. Cette idée de réplication du modèle national au niveau supranational est conceptuellement faible et politiquement dangereuse. La recherche de progrès dans la concertation et la coordination entre les politiques des états membres offre beaucoup plus de stabilité. Il faut se faire à l’idée que beaucoup de nations européennes, n’accepteront jamais de perdre leur autonomie et leur souveraineté. La plupart d’entre elles ne peuvent pas être traité comme des provinces, des cantons ou des États fédéraux. Ce serait un contresens. L’espace européen s’est structuré en nations dont certaines ont prétendu représenter à elles seules tout un projet de civilisation. Et l’on voudrait broyer cela ? C’est une folie. Restons plutôt assignés à une voie post-étatique d’intégration politique. Cela ne peut pas passer par une subordination à un État supranational. Mais par l’aventure de la concertation et de la coordination, avec l’engagement des opinions publiques.

Comment donnez-vous du poids au parlement européen ?

Les idéaux démocratiques auxquels nous avons été formés font que chacun exige d’être peu ou prou associé aux processus historiques. Il y a là une exigence démocratique et participative non satisfaite. Renforcer le parlement européen, comme le proposent certains, n’y changerait rien. Celui-ci n’a aucune visibilité et il sert surtout de lieu de gratification des membres des partis politiques. Un vrai pouvoir européen passerait par un système de d’interconnexion des parlements, à tous niveaux, locaux, régionaux, nationaux, et dans tous les sens. Le parlement européen deviendrait une sorte de lieu de synthèse des réclamations et des propositions émanant des différents parlements, irriguant ainsi démocratiquement tout l’espace européen.

Mais il est absurde d’imaginer qu’en musclant les pouvoirs traditionnels, d’investiture, de contrôle, de censure et de législation du parlement européen on va lutter contre le déficit démocratique. Il serait beaucoup plus judicieux de « parlementariser » des intérêts concrets, sociaux, économiques, culturels, associatifs, dignes d’être reconnus parce qu’ils jouent un rôle très important dans les processus décisionnels de l’Union. Le malheur est que, en l’état actuel, ceux-ci ne sont organisés que sous forme de lobbies, aboutissant à des décisions prises au service d’intérêts particuliers – on l’a vu sur des mesures auxquelles les Français sont particulièrement sensibles dans tout ce qui touche à l’alimentation – et non pas de l’intérêt général.

Vous qui vivez en Belgique, comment analysez-vous la menace d’éclatement du pays ?

On peut établir une sorte de parallélisme entre la dégradation du niveau de conscience et de responsabilité politique en Belgique et en Europe. Il est irresponsable de la part de certains membres de la classe politique belge de créer une crise politique pour des motifs aussi stupides. Les deux partis, côtés francophone et néerlandophone, ont certainement une part de responsabilité. Mais tant qu’on n’aura pas mis au clair le contentieux historique qui compose l’arrière-plan de cette crise, rien ne sera possible.

Il y a comme une revanche des néerlandophones sur la façon arrogante dont ils avaient été traités à l’époque où la Wallonie était économiquement florissante, pendant la première révolution industrielle. La dernière condamnation à mort en Belgique s’est faite contre un Flamand qui ne comprenait pas le français mais le procès a eu lieu en français. Du côté francophone, on se rigidifie sur le thème du « on ne va pas refaire l’histoire ».

Le conflit est en train de devenir rhétorique. Il y a de la mauvaise volonté d’un côté et de la mauvaise foi de l’autre. Aboutissant à la fuite des responsabilités et au repli identitaire, comme ailleurs en Europe.


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