L’Homme moderne selon Danilo Martuccelli

Le 23 février 2018, par Emmanuel Lemieux

L’idée : dans un livre magistral, le sociologue théorise la condition sociale moderne au XXIe siècle.

Danilo Martuccelli, La Condition sociale moderne. L’avenir d’une inquiétude, Folio inédit, 763 p., 11,90 euros.

Voilà un ouvrage qui fera date. Le sociologue Danilo Martuccelli, discret mais prolifique auteur, propose une relecture de la modernité. La CSM (ou Condition Sociale Moderne) induit un rapport très caractéristique entre la société et l’individu. Le sociologue fait un sort à la croyance libérale de l’individu déjà constitué. Martuccelli : « Le soi des modernes est plus que jamais conçu en lien avec les autres » et en même temps, « il est de plus en plus difficile de croiser des clones sociologiques, c’est-à-dire des individus ayant connu au même moment les mêmes expériences dans les mêmes lieux, en bref, des individus aux trajectoires jumelles à la nôtre. Désormais et même si cela n’élimine pas les similitudes sociales et positionnelles, la diversification des expériences est la règle  ». La fabrique des individus a changé en profondeur. Le processus d’individuation qui nourrissait l’homogénéité identitaire accentuerait désormais « la singularité structurelle des acteurs  ». D’où aussi le surgissement d’une inquiétude nouvelle et permanente chez lesdits acteurs, comme le suggère le sous-titre de l’essai : « le nouveau n’est plus égal au meilleur ; le plus n’est pas forcément un synonyme du mieux  » résume-t-il.
Cet état moderne produit également un agacement très particulier.

La CSM est particulièrement agaçante pour les individus, car elle sécrète une « affectivité implicative » de chacun (chapitre particulièrement réussi). « Être en société est inséparable de la conscience du caractère irrévocable des liens sociaux  » énonce Martuccelli. C’est le grand paradoxe : l’individu moderne quoi qu’il fasse, qu’il adhère à la collectivité, sa collectivité, ou la rejette, en sera toujours « affecté  ». Ainsi, l’expérience de la CSM actuelle « est indissociable du ressenti de la pression des autres ». La suffocation notamment dans les ensembles urbains est un sentiment très fort. Les irritations dans la vie quotidienne, le travail et la vie intime sont multiples. « La vie en commun est scandée par une foultitude de petits déboires émotionnels. » La civilité se complexifie et n’est plus celle d’une société moderne du XXe siècle, « la dynamique de l’égalité  » progresse partout, les émotions individuelles et les affects imprègnent la vie politique et la troublent. Bien d’autres effets en cascade et d’inflexions restent à mesurer.

Les antimodernes et les contre-modernes ne sont plus les seuls ennemis de la modernité, elle sera de plus en plus remise en cause par les modernes eux-mêmes.

Autre grande idée fausse : l’occidentalité de la modernité. « On peut être moderne et non-occidental » analyse Danilo Martuccelli qui voit les modernités se déployer partout dans le monde. La CSM induit une pluralité de vérités. Dans ce grand mouvement même Daech est moderne, avec « sa tentative de réinitialisation néomoderne de la tradition islamique ».
Mais l’individu, affectivement impliqué, ne peut néanmoins se passer d’un État.
Cet être ensemble a enclenché dans le monde entier toute une variété de modernités – dont il faudra étudier la « géo-modernité ». Le théoricien de la CSM en fait le pari dans son essai, ce mode d’existence autrefois indiscutable et censé n’être que l’apanage de sociétés précises excluant les autres sera sous droit d’inventaire permanent et mondialisé. Les antimodernes et les contre-modernes ne sont plus les seuls ennemis de la modernité, elle sera de plus en plus remise en cause par les modernes eux-mêmes. « L’idée d’une seule et unique voie de réussite s’estompe au profit de la reconnaissance qu’existe partout et à tout moment de par la consistance même de la vie sociale, une pluralité de manières d’agir et d’être », décrit Danilo Martuccelli.

> La Condition sociale moderne fait partie de notre sélection des meilleurs essais 2017. À lire : un portrait-entretien de l’auteur dans notre revue papier/ PDF IDÉES n°1 (novembre-décembre 2017)




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