Accueil Influenceurs Idéathèque Couveuse Panorama



L’appel au vote utile est-il tactique ou stratégique ?

mardi 2 mai 2017, par Ziad Gebran

Petite revue des arguments et des influences à la veille du vote du 7 mai 2017.

Politique. Cette élection présidentielle est décidemment très particulière. Alors que les favoris à la primaire de la Droite et du Centre, ainsi qu’à celle de la Belle Alliance Populaire, ont été sortis avant même le premier tour, le tableau de la demi-finale n’a pas semblé plaire aux Français. Certaines études estiment, par exemple, que près de la moitié des électeurs d’Emmanuel Macron, pourtant arrivé en tête au soir du 23 avril 2017, l’ont choisi pour éviter un duel François Fillon – Marine Le Pen le 7 mai (étude Harris Interactive, citée dans Les Echos du 25 avril 2017). C’est ce qu’on appelle le « vote utile », qui est l’inverse du « vote d’adhésion », ou encore le cousin du « vote caché ». Dans cet entre-deux tours qui ne ressemble à aucun autre, cette expression semble au cœur des discussions politiques, qu’elles soient publiques ou privées ! Certains l’utilisent pour convaincre les plus réticents d’aller faire barrage au Front national, tandis que les détracteurs du candidat En Marche brocardent cette dictature du « vote utile », qui tuerait notre démocratie. Qu’en est-il réellement ?

Les bonnes intentions infernales du vote utile

La première question qu’on peut se poser est évidente. Elle est posée par Patrick Charaudeau, professeur émérite en sciences du langage à Paris 13, dans une tribune publiée le 16 avril 2017 dans Libération  : « Que veut dire utile ? » lorsqu’on parle d’un vote ! « D’ailleurs utile pour qui ? Pour l’électeur ? Pour le candidat ? Pour la démocratie ?  » Pas sûr que ceux qui utilisent cet argument électoral uniquement aient une réponse à cette interrogation. Pourtant, cela part d’une bonne intention. Pour le politologue Gérard Grunberg, cité dans La Croix, il n’y a aucune honte à voter pour éliminer un candidat. « Voter contre un danger n’est pas moins noble que de voter pour ses propres idées  », dit-il. Dans ce même article, Antoinette Baujard, maître de conférence à l’université Jean-Monnet de Saint-Etienne, semble se résigner à accepter ce phénomène, en se basant sur les travaux de plusieurs scientifiques, ayant théorisé les choix sociaux : « Tous observent que, dès lors qu’il faut trancher pour donner le pouvoir à une ou quelques personnes, il y a forcément un vote utile. Il n’y a pas de solution miracle. » Mais, dans un contexte où l’offre politique semble ne plus correspondre à la demande des électeurs, réduire le débat à cette thèse présente le risque d’instruire un procès en illégitimité avant même que le nouveau président ne soit élu. C’est l’avis développé par Rémi Lefebvre, professeur en science politique à l’université de Reims, toujours cité dans La Croix : « Le vote utile crée du dégoût pour la politique (…) La crise de la représentation est telle que les votes n’expriment plus d’adhésion. Ils ne produisent plus de la légitimité, mais de la défiance. »

Certes, le fait que le Front national soit au second tour de cette élection présidentielle peut rendre encore plus pertinent l’appel au « vote utile ». Ce dernier est, en effet, intimement lié au combat contre l’extrême droite. « La lutte contre le FN peut alors devenir une ressource discursive pour promouvoir un projet politique et un système d’alliances donnés. Ceux-ci peuvent s’inscrire soit dans une logique d’union de toute la gauche et de “vote utile”  » nous explique Sylvain Crépon, dans son ouvrage Les faux-semblants du Front national. Sociologie d’un parti politique (Editions Presses de Sciences Po, octobre 2015). En 2007, afin d’éviter un nouvel 21 avril, jour où le candidat socialiste de l’époque s’était vu éliminé de la course à l’Elysée par Jean-Marie Le Pen, la gauche avait essayé d’éviter la multiplicité des candidatures, celles-là même qui avaient affaibli le score de Lionel Jospin, en appelant au « vote utile ». Pareil, aux élections régionales de 2015, pour éviter que les frontistes ne s’emparent de régions, le Premier ministre Manuel Valls avait appelé au « vote utile », en faveur des candidats LR en PACA, dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie et en Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine.

Soumis aux fluctuations de la recomposition politique

Mais, cette notion reste relative ! En 2007, le « vote utile » avait été utilisé par certains, inconfortables avec la candidature de Ségolène Royal, comme un encouragement à choisir plutôt le centriste François Bayrou, plus proche de leurs convictions. Dix ans plus tard, une partie de la droite, ne se retrouvant pas dans le discours équilibré et pragmatique d’Emmanuel Macron préfère voter Marine Le Pen dans la visée que la France dispose d’un bloc de droite suffisamment fort pour faire contrepoids. Comme quoi, le périmètre de ce « vote utile » semble fluctuer en fonction de la recomposition politique à laquelle nous assistons. Mais, surtout, comme le rappelle Serge Halimi dans le numéro d’avril du Monde diplomatique : « Depuis plus de vingt ans, prôner le “vote utile” revient à présenter les deux partis dominants en remparts contre une extrême droite dont leurs choix successifs et concordants ont favorisé l’envol. » Le résultat du premier tour de cette élection présidentielle montre bien que ces appels à la raison des électeurs ne semblent pas être plus efficace en 2017 qu’en 2002. Continuons à tirer le trait de ce raisonnement : le « vote utile » pourrait même être qualifié d’anti-démocratique, car s’il existe un « vote utile », c’est qu’il existerait des « votes inutiles ». À force d’affirmer la même rengaine à chaque élection, on donne l’impression que l’expression de certains suffrages ne sert à rien, ce qui a, comme l’analyse Jean-Baptiste de Montvalon dans Le Monde « probablement contribué à décourager nombre de Français de se rendre dans l’isoloir. D’où les très forts taux d’abstention qui ont miné tant de scrutins ». Au lieu de réfléchir à comment réconcilier les Français avec la politique, le débat est en train de se focaliser sur cette question du « vote utile », « avec le risque qu’une partie des électeurs, lassés, n’entendent plus l’argument  ».

Les électeurs ont-ils perdu le goût du combat culturel cher à Gramsci ?

Bref, cette prédominance du « vote utile » semble marquer une certaine vacuité des discours politiques… notamment face à la montée des extrêmes. Comme si nous avions abandonné ce « combat culturel », si cher au penseur italien Antonio Gramsci, remis au goût du jour par Gaël Brustier dans son À demain, Gramsci (Editions Le Cerf, octobre 2015). Pour autant, ce recours à ce réflexe électoral, quasi pavlovien, garde toute son utilité dans une dynamique électorale. Mais plus qu’un vote utile, c’est un vote tactique. Certes, Rémi Lefebvre trouver qu’il y a rarement eu « autant (…) de calculs que lors de cette élection. On finit par en oublier la délibération collective autour d’un projet  ». Mais, cela fait indéniablement partie d’une élection. À condition de garder cette tactique (l’art de disposer ses troupes) à sa place et d’arrêter d’en faire une stratégie (l’art de diriger pour atteindre un objectif) ! D’ailleurs, en anglais, « vote utile » se traduit par «  tactical voting ». Comme le résume Patrick Charendeau, « l’utilité se juge au résultat que l’on ne connaît pas, alors que la tactique témoigne du calcul de celui qui agit en connaissance de cause. En quoi la tactique serait-elle condamnable ? C’est le conflit bien connu entre éthique de conviction et éthique de responsabilité, conflit dont la démocratie a tout à gagner. La démocratie est plurielle et son fondement un jeu d’alliances  ». Rien à rajouter. Pour la stratégie, rendez-vous plutôt les 11 et 18 juin 2017.


Poster un nouveau commentaire

idees numero 1

La revue papier.
Soutenez-nous, commandez-le
à votre libraire, faites-le connaître,
ou abonnez-vous en cliquant ici.

Nous ! | | CGU | Archives | Administration
Copyright © 2009 - 2016 Cicero| Tous droits réservés
La reproduction totale ou partielle sans permission est interdite.